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A Jérôme
Je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant
D’une femme inconnue, et que j’aime, et qui m’aime,
Et qui n’est, chaque fois, ni tout à fait la même
Ni tout à fait une autre…
— Verlaine
La pause de midi était un moment privilégié, un moment de laisser-aller entre l’oubli qu’elle trouvait dans le travail et l’inquiétude qui la gagnait, le soir, dans l’appartement silencieux, quand le petit Damien était endormi.
L’horloge de l’ordinateur indiquait douze heures trente. Elle enfilait son vieux manteau gris, attrapait son petit sac à dos noir, dans lequel un volumineux portefeuille écrasait un vieux carnet de photos qu’elle n’osait plus regarder, et sortait avec un « bon appétit » faussement joyeux à l’attention de ses collègues.
Elle marchait le long du trottoir, le regard vague ou fixé sur l’impact du bout de ses escarpins sur le goudron. À hauteur du distributeur automatique de billets, elle faisait une pause devant la façade miroir, passait la main dans ses cheveux courts ébouriffés, songeait qu’un détour par le coiffeur devenait indispensable, lissait d’un geste maladroit une jupe droite puis repartait.
À douze heures trente-six, elle poussait la porte de la Librairie des Mondes Imaginaires sur un tintement léger. La boutique était petite, mais la décoration, choisie par la jeune femme quelques mois plus tôt, créait une ambiance chaleureuse.
Marc se tenait derrière le comptoir ou rangeait quelques nouveautés sur les rayonnages. Au bruit léger de la porte, il se retournait, souriant, et lançait un « Bonjour, Corinne » tout en venant vers elle pour lui faire la bise.
Depuis qu’elle venait déjeuner régulièrement avec lui, il s’était découvert des talents de cuisinier et éprouvait une certaine satisfaction à imaginer leurs repas froids, les crudités mélangeant leurs couleurs, ou des plats plus gras qui passaient en quelques secondes du réfrigérateur au micro-ondes. C’était sa façon à lui d’aider son amie, de lui redonner envie de plaisirs simples, de lui interdire de s’éteindre, mais le veuvage avait creusé les joues autrefois souriantes et il semblait au libraire qu’il y avait une éternité que Corinne ne lui avait souri.
Au fil des jours, pourtant, elle réussissait à s’inventer de fausses distractions et, lorsqu’il avait eu ce projet financièrement audacieux d’ouvrir une nouvelle librairie en centre-ville, elle en avait assuré la décoration, mais l’avait également aidé au choix des livres, aux branchements informatiques, à tout ce qui pouvait occuper son esprit.
Maintenant, elle y trouvait une compagnie régulière, au déjeuner, mais parfois aussi le soir après avoir pris Damien à l’école. Et Marc de se laisser aller aux pitreries qu’il adorait et qui prouvaient à l’enfant que la vie était joie et rire.



