Et si tu te libérais ce week-end ?

24.230 signes

Cela fait bien trois mois qu’il lui a demandé de réserver ce week-end. ‘fin, un week-end de trois jours complets puisqu’il passera la prendre dès vingt heures ce jeudi et qu’il lui a assuré qu’ils seront de retour dimanche dans la soirée. Elle a joué le jeu de la « surprise » et n’a posé aucune question sur leur destination. Elle sait simplement qu’elle n’a pas forcément besoin de sa carte d’identité ou de son passeport : ils resteront en France. Elle peut emporter son smartphone ou un ordinateur, mais il « l’invite à se débrancher du travail », il est préférable qu’elle ait une paire de baskets plutôt que des escarpins, un pull et une veste « bien chaude ». C’était étrange, mais finalement assez amusant de se laisser faire : Sonia, sa secrétaire, n’a pas fait de réservations, n’a rien programmé, a juste reçu la consigne de dégager ces trois jours entiers.
Mercredi soir, comme elle sait qu’elle finira probablement de travailler un peu tard le lendemain, elle prépare ses affaires : un petit sac « de week-end », elle ne veut pas se charger, mais ne souhaite pas non plus se trouver démunie. Les affaires de toilette, c’est toujours le plus simple : elle a tout en double. Elle attrape donc le nécessaire avec un certain automatisme.
C’est devant sa lingerie qu’elle se découvre soudainement embarrassée. Oh, bien évidemment, depuis deux ans qu’ils se… qu’ils se quoi au fait ? Se fréquentent ? Ce n’est pas vraiment le mot qui convient… Qu’ils ?
Depuis deux ans, il a découvert de nombreuses pièces de sa lingerie : des jours où elle était simple parce que telle était son humeur en se levant, des jours où elle était plus élégante ou clairement coquine — drôle d’expression, n’est-ce pas ? Pourquoi parle-t-on de « coquin » quand on fait référence à « sexuel » ? — parce qu’elle avait un rendez-vous un peu « spécial » en fin de journée… mais elle n’a jamais rien mis « pour lui ». Car elle n’a jamais pensé, un matin, en partant de chez elle, qu’ils se verraient ce jour-là. Sonia minute soigneusement son agenda chaque jour et jamais, non vraiment jamais, le nom de Richard n’y est apparu en terme galant. Le directeur du département juridique y est inscrit sous son nom de famille, à l’occasion de réunions et séminaires, d’entrevues et d’exposés.
Mais, à la fin de certaines réunions, certains soirs tard quand ils doivent terminer un dossier… En rêvassant devant son immense tiroir rempli de fines dentelles, Sarah, capitaine d’industrie, réalise que les choses ne se sont jamais faites qu’à son initiative à lui. Non pas qu’elle n’ait jamais eu d’étranges pensées en le croisant dans un couloir ou… mais c’est toujours lui qui donne un tour de clé alors qu’il est venu dans son bureau, c’est toujours lui qui la coince entre deux portes, alors qu’elle gémit plus qu’elle ne proteste…
Non, aucun matin elle ne s’est levée en songeant que, ce jour-là… et, à chaque fois qu’il a pu voir sa lingerie « coquine », elle était destinée à un autre. À qui elle n’avait alors plus le cœur de la montrer.
Elle esquisse un sourire ironique, se morigénant : combien de dîners a-t-elle subi « en vain » parce que, quelques heures plus tôt, ou même parfois quelques minutes, il l’avait serrée sur son bureau et qu’elle avait alors trouvé en comparaison bien fade le rendez-vous programmé ? Elle attrape les trois ensembles les plus indécents de son tiroir. Et trois plus simples parce que l’humeur est une chose bien changeante.
Petite jupe et bas ou jeans ? Elle prend « de tout » car, s’il faut des baskets… Le sac est prêt, elle n’aura qu’à l’attraper demain.
C’est la première fois qu’ils ont « rendez-vous ».

Jeudi soir, c’est pile à vingt heures qu’il lui envoie un texto : Suis garé en bas de chez toi.
Le tutoiement. Ce sont les sextos. Quand il la prend par surprise et lui murmure à l’oreille ce qu’elle ne répéterait jamais même à ses meilleures amies. Quand personne ne peut les surprendre.
Dans les mails qui se transfèrent, dans les réunions, dans les couloirs, Richard Gallois salue toujours fort respectueusement son grand patron, Madame Roberts, dont on sait, de notoriété publique, qu’il ne l’apprécie guère. Parce que, si quelqu’un est bien critique vis-à-vis de la direction, de la politique des ressources humaines — et ne le paie-t-il pas chèrement, lui dont la carrière a été bien plus difficile que n’importe quelle autre ? —, c’est le directeur des affaires juridiques.
La berline noire est garée devant la porte de l’immeuble. Quand Sarah sort, il bondit hors de la voiture pour lui prendre son sac, lui ouvrir la portière. Elle reste quelques secondes surprise, se laisse faire. Il serait donc galant ?
Finalement, elle est vêtue ce soir-là d’une petite robe noire, très courte, qui laissera au conducteur tout le loisir de contempler ses jambes s’il le souhaite. En se préparant, elle s’est rappelée que le regard qu’il porte sur elle, quand personne ne peut le voir, lui est juste affreusement délicieux. Elle se sent déshabillée, convoitée, désirée. Et c’est ce qu’elle aime lire dans ses yeux bleus.
Il lui sourit, s’installe au volant.

En réalité, ils n’ont toujours pas dit un seul mot, pas même « bonsoir » quand ils se sont retrouvés à vingt heures précises. Ils ont esquissé un signe de tête, un début de sourire, mais… se sont-ils jamais parlés ?
Oh, pour le travail, oui, ils échangent des mémos et des instructions, elle donne des ordres, il fait des préconisations. En pleine réunion, il lui a déjà envoyé des textos — « je te prendrai dès qu’ils seront tous partis » — ou lui a glissé dans l’oreille bien des propos tout en la saisissant fermement au détour d’un couloir désert, mais ils ne se sont jamais dit « bonsoir, comment vas-tu ? » ou « tu as passé une bonne journée ? » et n’est-ce pas ce qui conviendrait pour entamer la conversation alors que la route défile derrière les vitres teintées ?
Il regarde devant lui, il conduit, un sourire flotte sur ses lèvres minces. Elle a ôté ses ballerines et s’est assise en tailleur, elle contemple la nuit épaisse, les étoiles.
— J’imagine que je peux demander où nous allons sans gâcher l’effet de surprise maintenant ? finit-elle par dire enfin, pour rompre le silence.
— Oui, bien sûr, répond-il aussitôt. Ma famille a un petit chalet dans les Alpes, tout à fait isolé du monde et de l’agitation. L’endroit idéal pour ne pas parler boulot ou…
Il laisse sa phrase en suspens, comme s’il n’avait plus rien à dire. Elle attend quelques secondes et retente :
— Et, du coup, c’est plutôt un week-end… romantique ?
Romantique. Comme ce mot sonne étrangement dans cet habitable silencieux et douillet.
— Romantique. Ou juste un week-end entre potes, si tu veux, annonce-t-il. Ou… entre amis.

Amis ? Si elle ignore le qualificatif qui peut convenir à leur… relation ? « amis » ne lui semble pas convenir du tout. Ils n’ont rien d’amis…
Tout a commencé il y a deux ans. Dans un couloir, dans un bureau. Elle le connaissait de nom, avait suivi sa carrière et ses prises de position syndicales, radicales. Ils se sont vus. Dès le premier regard ? Voilà qui sonne de façon si convenue et qui n’est autorisé que dans les histoires dégoulinantes de guimauve. Au premier regard, ils ont eu cette même envie, basique, évidente.
En réunion, il a noté qu’elle quittait toujours la pièce en dernier. Une vieille habitude à laquelle elle tient. Et, quoiqu’il n’aurait jamais fait ça en d’autres circonstances, en autre compagnie, comme un défi à ses propres façons, il a glissé un préservatif dans la poche intérieure de ses vestons. Il a attendu une réunion qui se termine trop tard, où tout le monde est pressé de s’en aller, impatient de retrouver son dîner, son lit…
Alors qu’elle rassemblait ses affaires dans sa serviette de cuir noir, il a verrouillé la porte double de la grande salle de conférence et s’est dirigé vers elle. Pas trop vite. Qu’elle ait largement le temps de lui dire « non » ou « mais que faites-vous ? » Qu’elle ait le temps de refuser, de s’indigner.
Il lui a laissé le temps et elle n’a rien dit. Elle l’a laissé venir vers elle et il ne saura jamais s’il a bien lu dans son regard parce qu’il se souvient y avoir vu exactement ce qu’il voulait : la même envie que lui, irrépressible, évidente. Tout proche d’elle, il a attendu encore quelques secondes. N’est-ce pas sa patronne ? Que se passerait-il si elle se sentait offensée ?
Puis leurs langues se sont mêlées, elle a resserré ses jambes autour de sa taille. Il a à peine descendu son pantalon sur ses genoux, attrapé le préservatif placé tout exprès dans sa poche…
Quelques minutes. Confuses. Brouillonnes. Quelques minutes qui resteront à jamais l’un de ses plus jolis souvenirs. Son parfum. La façon dont elle s’accroche à lui, haletante. Sa main dans ses cheveux.
Une confusion étrange et merveilleuse.
Ils se sont rhabillés sans se dire un mot, sans savoir s’ils se sentaient honteux ou ravis. Parce qu’il n’avait jamais caché ses désaccords avec la politique de la direction. Parce qu’elle n’avait jamais nié que, quoiqu’il fasse du bon travail, il lui était notoirement antipathique. Parce qu’ils savaient tous deux qu’ils n’avaient pas la moindre intention de raconter cet incident à qui que ce soit.
Quelques jours sont passés, elle a fait semblant d’oublier. Comme souvent, elle est partie un soir tard et il était à l’ascenseur en même temps qu’elle. Elle a compris qu’il l’avait attendue, elle l’a laissé appeler l’ascenseur. Contre un mur, dans les sous-sols du garage, à une heure où personne n’aurait pu les surprendre.
Sarah fouille sa mémoire, mais aucun de « leurs moments » ne lui semblent convenir pour ce qui désigne d’ordinaire une amitié.

Alors qu’elle rêvasse en passant en revue leur drôle d’histoire, il profite que l’autoroute est dégagée pour lui poser la main sur le genou. Elle se tourne vers lui et sourit même s’il ne peut la voir que du coin de l’œil. Elle se réinstalle pour que la large main passe du genou à l’intérieur de ses cuisses et il joue le jeu, glissant les doigts un peu plus loin.
Ça n’est évidemment pas du tout prudent, mais il garde les yeux sur la route. Et qui n’a jamais fait ce genre de bêtise ? Il ne la caresse que quelques secondes puis repose les deux mains sur le volant. Il est plus que temps de rompre ce silence qui n’incite qu’au seul langage qu’ils connaissent dans l’intimité.
Il raconte un peu le chalet, pourquoi ses parents l’ont acheté sur un coup de cœur. Les Noëls sous la neige. Les nièces et neveux bruyants. Que son frère a eu la gentillesse de leur faire les courses pour les trois jours qu’ils vont y passer.
Ça n’est pas encore très personnel, mais c’est une première étape : l’autre aussi a une vie, une famille…
De Sarah, Richard sait déjà qu’elle est orpheline. C’est écrit sur sa page Wikipédia, dans les raisons pour lesquelles elle s’est retrouvée très jeune à la tête d’un empire. Mais c’est également écrit dans des magazines et journaux, en légende de photos d’elle avec ses chevaux, ses maisons de campagne ou sa dernière voiture de sport. Ou son dernier fiancé.
Bon, la conversation est définitivement très convenue, mais c’est une conversation.

Richard gare la voiture sur un chemin, devant un magnifique chalet bien plus grand que ce à quoi la jeune femme s’attendait tout au long du trajet. La large bâtisse de bois et de pierre est entourée de fleurs, d’arbres bien taillés, pour ce que les phares acceptent de laisser deviner.
Comme le moteur est coupé, elle lui rend enfin sa caresse. Elle glisse sa main entre ses cuisses, il la regarde et sourit.
— Je te fais visiter et on monte nos affaires ?
La déco joue à fond son côté « chalet dans les Alpes ». Bois, larges baies vitrées. Dans l’immense séjour, des poufs et des sofas aux couleurs improbables se disputent l’espace. La cuisine américaine prend tout un coin et le reste du rez-de-chaussée est occupé par deux salles de bain. Cinq chambres à l’étage, le petit chalet familial a quand même un certain goût du luxe. Il lui montre « leur » chambre où son frère a pris le temps de mettre des draps propres et une couette bien épaisse.
Il est très tard, ils n’ont pas dîné. Il hésite quelques secondes, mais elle recule d’un pas et se colle contre lui. Ils ne sont jamais restés ensemble si longtemps tous les deux sans…

En deux ans, c’est la première fois qu’ils sont allongés là, dans un lit, sans se rhabiller en vitesse parce que quelqu’un pourrait frapper à la porte du bureau ou débarquer pour une raison ou pour une autre. Sur le dos, ils regardent le plafond sans le voir.
— Tu as faim ? Je prépare à dîner ? demande-t-il.
— Un dîner romantique à la fin duquel on s’embrasse et on fait l’amour avec des préliminaires ?
Tiens, ce mot aussi, « préliminaires », que peut-il bien vouloir dire ? Elle l’utilise par convention, parce que c’est ce que les gens disent, mais pourquoi il y aurait du sexe qui porte un autre nom, un peu comme ces salades composées dont on vous dit qu’elles sont des « entrées » alors qu’elles ne seront suivies d’aucun autre plat ?
— Ou on peut se peloter devant un film d’horreur. On peut faire tout ce qu’on veut, on a trois jours avec tout sur place, loin du travail, sans besoin de sortir.
— Ce soir, je veux que tu me roules une pelle à la fin du dîner en me disant que cela fait longtemps que tu as envie de coucher avec moi, lâche-t-elle après quelques secondes.
— Cela fait longtemps que j’ai envie de coucher avec toi, mais je te le redirai au dessert.

Pour cette première soirée, finalement, la conversation a du mal à se rôder, c’est un peu trop nouveau pour eux. Alors ils ont vite mangé avant de retourner au seul langage qu’ils maitrisent vraiment entre eux, puis se sont pelotés devant un film d’horreur avant de s’endormir, épuisés, par la journée de travail, la route, le fait qu’il soit finalement vraiment très tard…
Au petit matin, quand le soleil les surprend derrière les baies vitrées, il la réveille pour qu’ils finissent leur nuit dans un bon lit moelleux, sous la couette. Toute ensommeillée, elle se blottit dans ses bras et, il ne sait pas pourquoi, il est ému.

Il la secoue doucement.
— Il est quelle heure ? demande-t-elle sans ouvrir les yeux.
— Onze heures.
Elle sursaute :
— Je n’ai jamais dormi aussi tard !
— Tu ne fais jamais la grasse matinée ?
— Non, répond-elle, étonnée, comme si c’était là la chose la plus incongrue du monde.
— Tu aimes prendre ta douche toute seule ou tu as envie qu’on te frotte le dos ?
Il n’a jamais fait preuve de tendresse avec elle. Il a toujours été plutôt… entreprenant, rapide… et ils n’ont jamais eu vraiment de temps à eux. Mais ça n’est pas vraiment lui. Oh, évidemment, il n’est pas amoureux d’elle, rien d’aussi naïf, ils ne se connaissent même pas vraiment, mais il souhaite être lui-même. Un lui-même qui a envie de lui frotter le dos, de lui sourire et de la regarder manger ce qu’il cuisine.
Son petit diable intérieur se rebelle et le trouve bien attentionné devant une grande patronne dont il ne partage pas les méthodes et les attentes. Mais il n’en a que faire. À vrai dire, il la trouve si jolie…
— Je n’ai pas l’habitude qu’on me frotte le dos…

Distraitement, elle passe le doigt le long de la rangée de DVD. La bibliothèque est pleine de films, c’est assez bluffant : des films familiaux pour les soirs de Noël, des comédies romantiques, des films d’action, des classiques, de l’horreur…
— Y’a de quoi faire, remarque-t-elle pour manifester sa surprise.
— Pas de câble, faut s’occuper, répond-il amusé.
— Qui entretient cet endroit ?
Elle songe à la bibliothèque devant ses yeux, évidemment, mais aussi aux autres rangées de bandes dessinées, de polars, de Bibliothèque Verte… aux fleurs soignées sur le devant de la maison, aux placards de la cuisine pleins de conserves en tout genre…
— Mon frère est très famille et, depuis qu’il a divorcé, il s’ennuie beaucoup les week-ends sans mômes.
— Ce n’est pas en s’enfermant dans un chalet perdu qu’il va retrouver quelqu’un ? s’étonne Sarah.
— Je ne crois pas qu’il veuille re-trouver quelqu’un.

Films, livres…
— Alors ça marche comment ? On se dit nos œuvres préférées et on en déduit si on est amis ou non ?
La question de la jeune femme peut sembler naïve, mais ne faut-il pas que l’un des deux la pose ? Elle a compris le sens de ce week-end très isolé : il lui montre une facette charmante, sans la pression du travail, sans la pression de l’extérieur. Il sait cuisiner, il peut lui frotter le dos sous la douche — et pas que le dos. Essaie-t-il de la séduire ?
Elle n’arrive pas à savoir si elle se sent flattée, tentée ou inquiète. Après tout, en deux ans, ils n’ont jamais rien eu à se dire, pourquoi cela changerait ? S’il découvre qu’il ne l’apprécie pas, pourquoi continuerait-il à débarquer dans son bureau et à la prendre à l’improviste ? Pourquoi risquer de changer ça ?
Elle aime savoir que, peut-être dans une minute, une heure ou un jour, il va brusquement être là, la coincer contre un mur, un bureau, une porte qu’il vient de refermer… Qu’il va soulever sa jupe trop étroite, qu’il va glisser sa main entre ses cuisses, qu’elle va faire semblant de protester tandis qu’il… Comme cette fois où elle recevait à dîner et qu’il est passé lui porter un dossier. Elle a demandé à ses invités, à ses amis, de l’excuser, lui a ouvert, l’a regardé. Et, alors que, quelques secondes plus tôt, elle écoutait des banalités politiques autour de la table de sa salle à manger, en le regardant, elle a eu juste envie… Elle est retournée auprès de la compagnie, s’est excusée qu’il lui fallait voir, avec son collaborateur, un document sur l’ordinateur du bureau. Puis elle lui a fait signe de la suivre.
Quelques minutes, le temps qu’il lui aurait fallu pour échanger avec un collègue. Quelques minutes de plaisir pur, sans discussion inutile, sans échange social vide de sens. Offerte. Où, un instant, elle a pensé que c’était une position bien étrange pour occuper un bureau. Où elle a retenu ses gémissements de peur qu’un invité ne l’entende. Où elle a trouvé extrêmement délicieux d’être dérangée.

— Et si nous n’aimons pas les mêmes films ? Si nos idées politiques sont à l’opposé ? Si…
— Et si l’on décidait plutôt que nous sommes amis et que, si nous divergeons sur un point ou des milliers, ce sera une bonne occasion de devenir tolérant aux défauts de l’autre ? réplique-t-il en la regardant droit dans les yeux.
— Je n’ai jamais eu d’amis… de cette façon, se défend-elle, gênée, rougissant probablement.
— Je n’ai jamais baisé mes patrons.

Elle n’a pas beaucoup d’amis. Elle ne sait pas bien si c’est sa nature ou non, mais son agenda est si plein que, le peu de fois où elle a du temps « pour elle toute seule », elle veut en profiter au maximum. Elle a toujours travaillé. Enfant. Puis quand ses parents sont morts et qu’elle s’est retrouvée à la tête de leur fortune, de leur empire. Elle ne prend pas réellement de vacances, mais elle est souvent sollicitée pour un séjour chez un partenaire commercial, un séminaire…
— C’est la première fois que tu pars en week-end ?
— On dirait…
Elle reste songeuse un moment avec cette idée.

Il est assez social, plutôt fêtard. Il aime les soirées entre potes et les soirées tout seul devant un bon film. Depuis deux ans, les quelques fois où il a commencé à draguer une fille rigolote ou mignonne, il n’est jamais allé jusqu’au bout. Il se tait quand il réalise ce qu’il va dire. Depuis deux ans, quand il a envie de baiser, c’est elle qu’il vient voir.
Il lui jette un bref coup d’œil et se rassure : elle n’a pas compris. Elle est sur la défensive depuis le vendredi après-midi. La soirée du jeudi, quand ils sont arrivés, claqués, a été juste géniale, mais, au fil des heures, elle a commencé à craindre qu’il ne veuille la séduire et, depuis, elle se sent menacée. Du coup, elle est surtout concentrée sur ce qu’elle dit, elle, effrayée de risquer de se livrer, de se dévoiler, et elle ne note pas ses faux-pas, quand il parle trop…
Elle ne veut pas d’un nième fiancé pour la couverture du prochain magazine qui viendra l’interviewer sur son étonnante réussite. Elle ne veut pas s’afficher avec l’un de ses employés, issu d’un milieu modeste, qui boit des bières le samedi soir avec d’autres cadres un peu aisés.

— Tu veux épouser une femme riche ?
À force que la pression monte, ça sort tout seul, comme une évidence. La nuit est tombée, mais il est encore tôt ce samedi. Ils ont été marcher au grand air, sont revenus affamés.
— T’ai-je jamais demandé une faveur parce qu’on couchait ensemble ? As-tu jamais favorisé ma carrière ? Il me semble qu’on sait tous les deux que tu m’as plutôt mis des bâtons dans les roues… non ?
Sarah se mord la lèvre. Oui, elle n’a pas toujours été très correcte avec lui, mais elle ne pourrait pas dire, honnêtement, si elle s’est vengée de l’attitude rebelle de l’employé ou si elle a tellement craint de faire du favoritisme qu’elle a péché dans l’autre sens.
— Tu n’es pas obligée de prendre mon amitié, tu sais ? Tu n’es obligée de rien. Je trouve que c’est agréable de regarder un film avec toi, de me balader… mais il n’y a aucune obligation.
Il n’est pas en colère, il est juste un peu déçu, peut-être même triste, mais le mot semble bien fort. Après tout, ils ne se connaissent que depuis, quoi, deux jours ?
Pour lui laisser de l’espace, il va dans la cuisine : ils ont faim, il faut bien qu’ils mangent. Elle reste plantée là, dans le séjour, le regarde s’affairer. Les minutes passent puis elle le rejoint.
— C’est trop compliqué, déclare-t-elle pour se donner une contenance.
— Ça n’est pas grave. Tu as envie de quoi ?
— Pour la vie ?
— Non, là, tout de suite. Pour le dîner. Un dessert ? Du vin ?
— Tout de suite, tu veux bien me baiser avant de t’apercevoir que tu ne me veux pas comme amie ?
Il la regarde, étonné. Quelque chose a changé. Elle a employé « baiser », mais il a entendu « me faire l’amour avec tendresse ». Oui. Il s’approche d’elle et l’embrasse. Doucement. Tendrement.
Oui, elle a demandé avec tendresse. Il l’embrasse, il la déshabille lentement. Pour la première fois, quand il la pénètre, elle n’a pas juste la jupe relevée et le chemiser ouvert. Elle est nue et il a pris le temps de la découvrir.

Ils sont blottis l’un contre l’autre, sur l’un des grands divans, nus sous une couverture épaisse. Il se sent bien, mais il a faim. Il ne sait pas trop la sensation qui l’emporte, mais il a décidé de ne pas bouger tant qu’elle ne lui demandait pas. Sa respiration est régulière, il réalise qu’elle est endormie et, bientôt, il s’endort lui aussi.

Ce soir, il la ramène chez elle et, demain matin, ils reprennent le chemin du boulot. Si de grandes déclarations doivent être faites, c’est maintenant.
— Je ne sais même pas si tu veux des enfants ! Et je ne veux pas me marier ! Je ne veux même pas te présenter à mes amis !
Il lui sourit :
— Quelle différence ça fait avec les deux dernières années ?

La berline noire se gare le long du trottoir, juste devant la porte de son immeuble. Ils ont été incapables de parler tout le long du trajet. Il est temps qu’elle rentre chez elle, le délai est écoulé.
— Je ne veux pas que ça change. Tu vas découvrir que je ne t’aime pas et tu ne voudras plus me faire l’amour…
— Parce que tu m’aimais jusqu’à présent ?
Il plonge ses yeux bleus dans les siens et elle ne sait que répondre.
— Tu vas découvrir que tu ne m’aimes pas et…
— … et il y a des milliers de raisons que j’arrête de te baiser, je suis peut-être atteint d’une maladie incurable qui va me rendre impuissant dans les prochaines heures. Ou tu vas rencontrer l’homme ou la femme de ta vie et ne plus vouloir que je t’approche. Ou alors, demain midi, à ta pause déjeuner, je passerai à ton bureau et te ferai l’amour. Tu n’auras pas le temps de manger et tu feras de l’hypoglycémie dans l’après-midi.
Surprise, elle rit.
— Aucune relation n’est écrite demain. J’ai passé un excellent week-end. Et je vais m’endormir comme un bébé en me repassant avec délice les images les plus érotiques de ces derniers jours.
Il lui pose un baiser sur la joue.
— Je ne veux pas t’épouser. Tu es une sale capitaliste. Ça m’excite juste de baiser le grand capital. Ou la plus jolie fille que je connaisse.

Alors qu’elle pose ses affaires dans l’entrée, son téléphone bipe : Et ça recommence à la première pause de quelques minutes que ta secrétaire aura oubliée dans ton agenda.
Elle ne sait pas pourquoi, mais elle sourit.

Le Gardien

6.050 signes

Assoupi à flanc de colline, gorgé de soleil, le temple s’arrondissait en gradins éclatants autour du parvis circulaire pavé de blanc. Les lourdes plaques d’obsidienne dont ils avaient été revêtus s’étaient descellées par endroits, dessinant d’inquiétants sourires ponctués de buissons malingres. Sur les dernières rangées, quelques eucalyptus, d’immenses pins millénaires étendaient leurs doigts arthritiques, indifférents aux criaillements moqueurs de quelques mouettes isolées.

Au loin s’étendait la mer, à peine devinée, dans le gris-bleu tremblant d’une chaleur brumeuse.

J’ai été là. Immobile au bord d’un bassin au fond pierreux oublié des eaux mêmes du ciel. J’ai attendu. Et je suis là encore. Immobile, invisible à quiconque pourrait passer, si quiconque passait un jour. Les renards, les furets, les insectes mêmes l’ont su mais eux aussi l’ont oublié et sont revenus. Ainsi, s’il passait, ce promeneur solitaire, ne verrait-il là qu’une ruine. Une ruine si parfaitement ordinaire qu’il n’y discernerait rien de l’absolue solitude qui y règne et sur laquelle je veille depuis si longtemps qu’aucune légende ne garde trace de moi. Moi, le Gardien, le veilleur de l’éternité.

J’ai été là lorsque Caius l’a découverte sur la plage. Je l’y avais tirée et l’avais veillée jusqu’à ce qu’il s’en approche. Je savais qu’il viendrait parce qu’il descend jusqu’à la plage presque chaque jour sans que je sache pourquoi. Il m’a vu de loin et je me suis retiré sachant qu’il aurait peur. Ainsi n’a-t-il vu de moi que ce qu’il a cru en voir, un grand chien noir à côté d’une quelconque épave. Mais si j’ignore pourquoi il vient, je le sais curieux de tout. Il ramasse parfois quelque galet poli, un morceau de bois, un coquillage… Je sais aussi qu’il est bon et qu’il ne pourrait la laisser là abandonnée.
Il s’est approché, intrigué par cette chose immobile et, d’un coup, il s’est jeté à genoux sur les cailloux, vérifiant anxieusement le plus léger signe de vie, avant que, brusquement, son cœur ne s’enfle d’espoir et de reconnaissance. Avant même ses paroles, ses pensées s’élevaient vers les dieux en bénédictions, ne démêlant pas bien s’il fallait se réjouir qu’ils aient écarté ce chien efflanqué et lugubre ou lui rendre grâce d’avoir attiré ses regards.

Oui, j’étais là lorsqu’il l’a soulevée avec délicatesse pour repartir, en courant presque, ayant laissé ses paniers en vrac sur la plage. Oui, Caius est curieux et il est bon. C’est un bon esclave aussi, et celui d’un bon maître, car la faute qu’il a commise, même sans savoir si elle lui serait pardonnée, ne signe pas un cœur étriqué. Il est fort aussi, car, si légère soit-elle, ce n’était pas un mince exploit de la ramener aussi vite dans la colline. Et il fut pardonné. Ou ignoré ? le domaine abrite tant d’esclaves… encore que les soins que reçut l’enfant ne pouvaient passer inaperçus. Je n’aurais pas permis qu’il en fut autrement. Pourtant, le maître de Caius aura certainement souri : il ne l’a jamais puni ou dissuadé de recueillir les chiens pelés, les chats galeux, les oiseaux blessés…
Elle a guéri, son séjour sur la plage avait été bref, j’y avais veillé et l’eau n’est jamais glaciale en cette saison. Et puis son petit corps s’accrochait à la vie. Aurais-je pu ne pas la recueillir quand elle s’est jetée à la mer au large des côtes parce que des marins l’avaient découverte… et ses derniers mots avaient été pour moi.

Caius s’est toujours affligé qu’elle fût muette mais, la barrière de la langue estompée, que lui eût-elle dit d’une sordide enfance à Subure où sa mère avait été vendue comme esclave. Du moins cette mère était-elle belle, et magicienne, même si ce fut insuffisant à protéger son enfant ou seulement sa vie.
Que deviennent les princesses égyptiennes dont les maîtresses ont déplu ? Et leurs filles ? De petites créatures qui meurent ou qui s’enfuient et, parfois, par une grâce étrange, une petite servante muette dans un grand domaine étranger.
Elle y avait trouvé sa place, celle que Caius lui avait assignée dans un coin de la bibliothèque du maître, à tailler des calames bien pointus, à lisser des tablettes ou des peaux, à écouter.
C’était là qu’elle passait la quasi-totalité de ses journées. C’était là que le maître passait les siennes. Il lisait. Il étudiait. Il recevait des amis avec lesquels il discutait. Il écrivait aussi. Lorsqu’il réfléchissait, souvent à voix haute, son regard effleurait parfois la silhouette menue, quasiment invisible dans son silence. Peut-être était-elle magicienne après tout car, lorsqu’elle l’écoutait, sa réflexion se faisait plus claire, ses raisonnements plus incisifs, sa pensée plus vaste. Leurs regards s’étaient croisés, rarement, et il avait eu l’intuition qu’elle percevait ses pensées presque mieux que lui-même, au point qu’il lui avait adressé parfois quelques mots, comme oubliant qu’elle ne pouvait répondre.
Et qu’aurait-elle répondu ? Esclave protégée d’un esclave et dont les affreux souvenirs s’étaient peu à peu enfouis, délités, pour laisser place à une forme de bonheur dans ce vaste domaine planté d’oliviers et de vignes au flanc de collines couronnées de pins tranchant sur le ciel toujours bleu.
Mais, moi, je savais qu’elle ne m’avait pas oublié, dans ses regards qui guettaient les ombres, dans les pensées affectueuses que le sommeil laissait échapper de ses lèvres, dans l’amicale reconnaissance qu’elle portait à Caius, même si elle ne se manifestait que par des riens. Et je m’émerveillais que sa beauté, qui éclipserait bientôt celle de sa mère, fût à ce point enclose en sa raison qu’elle semblait voilée par magie.

Mais même moi, qui savait tout de son cœur, l’avenir m’était caché. Et j’ai été là lorsqu’elle a hurlé, d’une voix rauque et cassée de n’avoir pas servi. Et là encore lorsque Caius s’est précipité et que le médecin accourut à ses cris mais il n’y avait plus rien à faire.
La cérémonie funéraire serait belle et grandiose, les pleureuses nombreuses et le maître laisserait bien des regrets et bien des serviteurs, mais pas cette petite esclave à peine utile à tailler des roseaux car j’étais là quand elle s’est enfuie et je n’avais plus rien à faire ici.
Elle est descendue vers la plage puis elle m’a vu et a tendu les bras comme pour conjurer sa vision et, moi, je l’ai regardée s’enfoncer dans les eaux bleues, si bleues, d’un turquoise laiteux qui se fondait au cobalt du large. Je savais qu’elle échouerait à nouveau sur les galets, que Caius y reviendrait mais que, cette fois-ci, il ne remonterait pas en courant mais en pleurant, après avoir glissé une obole entre ces lèvres glacées qui auraient gardé l’arrondi de l’enfance.

Même les dieux s’inclinent devant le destin, aussi, cette fois ai-je accompli mon devoir et lorsque je me suis retrouvé auprès d’elle pour la guider, elle n’a pas eu peur. Nous savions tous deux que son âme serait légère devant la plume de Maât.

Voilà pourquoi je suis revenu ici pour attendre. Tôt ou tard, ils reviendront. Ils découvriront ces ruines et il y aura bien alors un Caius pour veiller à ce qu’ils se rencontrent. J’y veillerai, et, s’ils ne me voient pas, lui me reconnaîtra sans doute. Qui oublierait le Chien des enfers ?

Fais confiance à ton mec pour te gâcher le week-end

5.000 signes

Ça commence toujours de manière anodine : le café s’est renversé ou le chat a vomi. T’es un peu agacée, mais ce n’est pas si grave, tu peux gérer. Puis la journée avance et, de petites contrariétés en petites contrariétés, ta vie part en sucette sans que tu l’aies vu venir.
Nous venions de nous disputer. Encore.
Il avait fini par me lâcher qu’il n’avait jamais été amoureux de moi, que j’avais le caractère le plus épouvantable du monde et qu’il me détestait, probablement, aussi, mais, avec le recul, ce n’était vraiment pas la première fois qu’on avait ce genre d’échanges et tout était encore sauvable.
Nous étions samedi matin, nous aurions dû être en route pour la merveilleuse petite auberge romantique dans laquelle il nous avait réservé une nuit et nous étions assis dans sa voiture, garée au sous-sol, en train de nous dire des horreurs. Du coup, la matinée elle-même n’était pas sauvable à proprement parler, mais nos deux vies, dans leur ensemble, n’en semblaient pas pour autant compromises.

J’avais beaucoup crié, dans l’espace trop étroit de sa petite Peugeot, j’avais même pleuré, puis, décidée à donner une belle force dramatique à mon départ (après tout, il venait de me dire qu’il ne m’avait jamais aimée), j’ai voulu m’extirper de la voiture, genre départ de la scène, je claque la porte, on ne se reverra plus jamais.
J’ai ouvert la portière, je me suis prise les jambes dans la bandoulière de mon sac à main dont le contenu s’est renversé sur le sol de béton du parking, j’ai commencé à courir après mes clés qui s’enfuyaient en roulant. Il a voulu sortir de la voiture pour m’aider, il a marché sur mon étui à lunettes qui a lâché un sinistre crack, on s’est rentré dedans dans la panique.
Le télescopage m’a obligée à le regarder en face et, là, mon cœur a loupé un battement : il avait les larmes aux yeux.

A ce moment, je sais ce que vous vous dites : ils s’embrassent, ils s’excusent, leur week-end va finalement plutôt se dérouler mieux qu’il n’a commencé…
Vous vous trompez.
Alors que, embarrassés parce que je l’avais vu pleurer, parce qu’il savait que je l’avais vu pleurer, nous continuions vainement à rassembler le contenu de mon sac, la porte du parking, à plusieurs mètres de la voiture, s’est ouverte sur un groupe de jeunes. Bruyants. Eméchés ?
Hé, les gars, il est dix heures du mat’, il est trop tard pour revenir de boîte !
Nous ne leur avons pas prêté attention, au début, nous étions bien trop absorbés par nos propres émotions, mais ils s’approchaient et il nous a bien fallu les regarder.

C’est lui qui a réagi en premier.
– Cours ! m’a-t-il crié.
Il m’a attrapé par la main et… je l’ai suivi, en mode automatique, sans comprendre. Derrière nous, nous avons tous laissé : mon sac renversé, mon téléphone, mon portefeuille, mes lunettes écrasées… On s’est engouffrés dans la sortie suivante du parking et on a monté les escaliers en courant, on a débouché sur la rue comme des fous, haletant.
Le ciel était d’un bleu magnifique, les murs blancs des immeubles étaient lumineux.
– Putain, il se passe quoi ? a-t-il sifflé entre ses dents serrées.
Autour de nous, la ville était normalement pleine comme un samedi matin : les rideaux des boutiques allaient se lever pour des consommateurs qui devaient avoir dépensé leur quota avant le déjeuner.

Mais les consommateurs autour de nous étaient…
– Ne me dis pas que ce sont des zombies ? ai-je enfin fini par articuler.
Chacun de notre côté, nous avons repassé mentalement ce début de journée. Il avait essuyé le café chaud renversé sur son sac de voyage, j’avais nettoyé le vomi du chat, nous n’avions même pas regardé la météo, donc forcément encore moins les actualités…
– On ne peut pas retourner à la voiture… a-t-il fait remarquer. Et on ne sait même pas si c’est local ou…
– Dans les films, Brad Pitt serait là pour me sauver, ai-je chouiné, désemparée.
Mais il n’y avait pas grand-chose d’intelligent à dire, alors on a commencé à marcher.

Heureusement, les zombies autour de nous étaient affreusement lents et, s’ils nous voyaient passer et tentaient de nous suivre, aucun ne nous a rattrapés. Nous n’avons croisé personne de sain, nous nous sommes servis à manger et à boire en passant dans une supérette, ouverte, mais laissée sans surveillance.
Nous avons marché longtemps, à en avoir mal aux pieds, et, en milieu d’après-midi, dans une ville voisine, nous avons enfin trouvé une équipe de la Sécurité civile qui nous a parlé de l’épidémie, du nuage toxique, des rares chanceux qui n’avaient pas été contaminés car ils s’étaient trouvés en sous-sol pendant l’Evènement.

Alors que nous partagions une soupe avec quelques pompiers, le soir venu, en écoutant les derniers bulletins à la radio, je me suis tournée vers un grand jeune homme maigre, tout à côté de moi :
– N’empêche, vous vous rendez compte, je lui ai fait, me dire qu’il n’a jamais été amoureux de moi tout ça parce que j’ai une nature un peu colérique ?
– Trop dur, a acquiescé mon voisin improvisé, tu m’étonnes que ça gâche un week-end…

Histoires de muses et de fées

12.600 signes

Elle referma le livre et le posa entre le clavier et elle, ralluma l’ordinateur et chercha sur la Toile. Pourquoi disait-on qu’un roman pouvait vous tomber des mains ? Il ne tombait jamais des mains, on se contentait de le reposer, juste, tuée d’ennui. Tuée ? Terrassée serait sans doute plus correct.
Qu’avait-il donc sorti la veille ? Qu’étant donné le nombre de fois où elle était morte d’ennui, de dépit ou autre, elle ferait bien de prendre des actions chez un marchand de cercueils ? Quel idiot ! Il lui reprochait son humour lamentable, mais il n’était guère plus doué !
Bref, elle chercha. Elle chercha entre les lignes, parmi les critiques positives et négatives, ce qu’elle devait attendre du roman entamé qui lui arrachait des bâillements et, au final, elle conclut prosaïquement qu’elle ne s’était jamais forcée, à rien, et que ce n’était pas aujourd’hui qu’elle allait commencer.
Elle contempla le poche d’un œil torve, limite menaçant, l’attrapa et alla le jeter dans la poubelle de la cuisine. L’horloge du four indiquait 22:16. Pas vraiment le temps de commencer quelque chose, autant aller se coucher. Elle se brossa les dents, enduisit ses mains de crème avant de les frotter consciencieusement, persuadée de retarder un peu leur déchéance inévitable, et se glissa sous la couette après avoir éteint les lumières dans l’appartement.
Ce pauvre livre n’avait pas su lui plaire. En même temps, pourquoi son auteur avait-il cru devoir raconter des choses si ordinaires, si banales… Se mettre sur l’autre côté… Au moins, le collègue d’écriture avait-il essayé… Elle pouvait bien la ramener, elle qui n’avait plus écrit depuis… oh…
Tout était de sa faute ! A lui ! Lui qui avait osé sortir, alors qu’elle lui annonçait qu’un de ses textes venait d’être retenu pour publication et juste après avoir fait semblant de l’encourager par un traître « tu ne dois plus douter de ton talent, maintenant ! » :
— Tous ces textes, ils sont un peu vieux. Quand est-ce que tu t’y remets ?

Tout était de sa faute, à lui. Elle le savait.
Pendant des années, elle avait pu écrire. Elle mélangeait amours, réalités déviées et vacillantes, aventures improbables, mais drôles… Elle vous avait parlé d’amours ? Oui, elle avait un certain talent pour les histoires d’amour et, avec son humour contestable qui plaisait à une moitié de son public, c’était l’autre pendant de ce en quoi elle se débrouillait. Ou excellait, allez savoir, ça ne changeait pas vraiment son drame actuel.
La pensée rationnelle veut nous laisser croire que les vœux n’existent que dans les contes, qu’ils n’existent pas dans la VraieVieTM… mais elle savait que c’était faux, qu’ils se retournaient surtout contre vous si vous ne les formuliez pas de façon appropriée.
Or donc, quelques années plus tôt, lasse d’un célibat qui s’éternisait plus que les conversations de son amie Samia, elle avait énoncé un vœu précis :
— Je suis écrivaine douée en amour, mais je n’ai jamais vécu de vraie histoire qui envoie du pâté. Le peu que j’ai vécu était banal, oubliable. Je voudrais vivre quelque chose de spécial, quelque chose à la hauteur.
Quelques semaines ? mois ? plus tard, il mettait le bazar dans sa vie. Une relation tout à fait improbable, non conventionnelle, dont elle ne savait jamais ce qu’elle était réellement, mais qui disqualifiait toute tentative de comprendre l’amour et les relations entre deux êtres proches et…
Depuis eux, elle ne pouvait plus écrire la moindre histoire un brin romantique, elle ne pouvait pas non plus raconter sa propre vie. ‘fin, elle aurait pu, au sens où il lui suffisait de poser les mots les uns derrière les autres, mais son amour de la bonne littérature trouvait l’idée même aussi ennuyeuse pour le lecteur qu’indécente pour elle-même.

Cette nuit-là, elle ne s’endormit que d’épuisement après s’être retournée mille fois dans son lit, rêvant alors de livres qui s’entassaient au coin de la poubelle, contre le frigo, d’auteurs et autrices furieuses qui venaient lui hurler dessus en salon alors qu’elle était assise pour dédicacer sur une petite table d’écolier couverte de fromage : on était en automne et elle espérait qu’on l’invite pour une raclette.
Le lundi matin, bougonne, sirotant son café, elle avoua l’ampleur de sa détresse à son unique collègue de boulot : elle avait fait un vœu stupide et sa Muse s’était barrée, furieuse et jalouse.
— Alors, toi aussi, tu as remarqué qu’il ne fallait pas se tromper dans ses vœux ? répondit sobrement Gwendoline.
Sandra et Gwendoline ne se connaissaient que depuis quelques mois, mais avaient vite noté qu’elles partageaient de nombreux défauts en commun : une extrême maniaquerie, qui n’était pas si terrible dans leur boulot, un humour lamentable, l’amour de la lecture et… une capacité à voir le monde au-delà de… ou sur le côté, peut-être bien ? Et, encore une fois, son binôme administratif avait résumé à merveille la situation : elle ne devait juste pas se tromper dans son prochain vœu.

Les jours passaient mornement. Sa Muse ne revenait pas, elle avait beaucoup de boulot, la fatigue d’automne s’installait et, dans les magasins, les décorations de Noël envahissaient l’espace, ne laissant que peu de place à quelques citrouilles hilares qui invitaient à se gaver de sucreries.
Le soir d’Halloween, il doit se passer quelque chose. C’est obligé. Elle n’avait pas suivi les aventures de Buffy pour rien ! Elle s’obligea donc à sortir quoiqu’elle fût claquée et, en guise de déguisement, elle mit l’une des tenues steampunk qu’elle affectionnait et qui autorisait les surcouches bénies par sa frilosité. Bottes et pantalon, petit gilet, chemisier et dentelles, veste cintrée, elle hésita devant un haut de forme et l’embarqua : aucun aventurier ne sortirait sans chapeau !
La soirée fut calme comme de bien entendu : dans un bar à bières de la vieille ville, avec quelques potes, ils descendirent une ou deux pintes de trop et, aux douze coups de minuit, les serveurs leur firent sentir l’appel du lit. Fin de partie.
En remontant à pied chez elle, avec Lorenzo, un ami de longue date, elle traina devant chaque vitrine où le reflet était suffisant pour se voir et s’interroger sur, oui ou non, avait-elle une « tête à chapeaux ». Tandis qu’elle tournait en rond autour de cette question et que son compagnon de route lui parlait de toute autre chose en fond sonore, les effets alanguis de la bière commencèrent à se dissiper et elle se retrouva à nouveau avec ses éternelles questions : où était sa Muse ? Que faisait-on sur Terre à part s’y ennuyer ? Pourquoi il ne se passait jamais rien de spécial les soirs d’Halloween ou de Noël ?
Il doit se passer quelque chose ! pensa-t-elle très fort, en pleine nuit, dans une rue tout à fait déserte. Lorenzo, qui marchait à ses côtés, s’arrêta brusquement et se tourna vers elle :
— Tu sais, Sandra, faut que je te dise…
Il fit aussitôt une pause, parut chercher ses mots et… s’avança vers elle pour l’embrasser. Cela ne dura qu’une fraction d’instant et, interdite, elle le vit s’approcher, sentit ses lèvres sur les siennes. Son cerveau moulina, confus : Lorenzo et elle se connaissaient depuis le lycée, ils étaient d’excellents amis, elle ne lui avait jamais laissé entendre que… Elle se recula, les yeux écarquillés, et, à son attitude, le jeune homme comprit et pivoina :
— Je… bafouilla-t-il. Je…
Sandra hésita à se lancer dans l’une de ces tirades dont elle avait le secret et réalisa qu’elle ne voulait pas parler. Elle voulait juste qu’il se passe des choses un peu fun dans sa vie mortellement ennuyeuse, mais rien n’arrivait de sympa et il avait gâché son vœu.
Elle repartit d’un bon pas, plantant là son cavalier qui n’osa pas la suivre, et elle rentra chez elle sans se retourner. Elle était gavée. Ce n’était pas ça le souhait qu’elle avait fait.

Quand elle fut au chaud, elle envoya un premier texto à Lorenzo : Sérieux, gars, ne reprends pas contact avec moi avant que je sois calmée, t’es vraiment relou !
Et, quoiqu’elle sût qu’il ne la lirait pas avant plusieurs heures ou jours puisqu’il n’allumait jamais son téléphone, un autre à lui : J’en ai marre, tout est de ta faute ! Il y avait bien évidemment peu de chances qu’il devine de quoi, cette fois encore, il était coupable, mais, bah, il était forcément coupable de quelque chose.

Lendemain d’Halloween, jour férié, jour pour cuver.
En réalité, la jeune femme n’avait nul besoin de dégriser, mais elle décida de sortir : puisque l’inspiration ne venait pas à elle, elle finirait bien par la retrouver. Elle passa au MacDo se prendre un shoot de gras-qui-compense et décida de s’installer sur un banc de la coulée verte qui traversait la ville depuis quelques mois, dessinant un bijou urbain de végétation.
En apparence, elle profitait du soleil après avoir englouti burger, frites et glace, mais, en réalité, son cerveau chauffait encore plus que d’habitude. Ne devrait-elle pas mettre un vœu par écrit pour en éprouver toutes les facettes ? tous les risques ? Mu par deux doigts agités, un stylo furieux tambourinait un petit calepin aux pages noircies.
Il fallait qu’elle retrouve sa Muse, qu’elle trouve l’Amour qui prendrait toute la place et l’étoufferait lui et l’importance qu’il avait dans sa vie, puis il était temps qu’elle devienne un peu célèbre et… Une femme, petite cinquantaine, mais les cheveux déjà tout blancs, s’assit sur le banc à côté d’elle et se permit un :
— Bonjour.
— Bonjour, répondit Sandra machinalement.
— C’est une belle journée pour un mois de novembre !
— Vous n’êtes pas d’ici ?
— Non, en effet !
— Alors habituez-vous : il n’y a que des belles journées ici. Il ne fait vraiment vilain qu’en février.
La femme sourit à cette réplique, laissa passer quelques secondes et relança :
— Vous faites quoi de beau ?
— Normalement, je ne parle pas aux inconnus, je n’aime pas les gens, répliqua l’écrivaine, un peu froidement.
— Je comprends : votre cerveau vous parle déjà bien assez, les voix à l’extérieur font trop de bruit.
— Pardon ?
La jeune femme, piquée au vif, lui lança un regard terrible, mais l’inconnue ne se démonta pas et continua sobrement :
— Ce n’est pas de votre faute, je le sais bien, mais si, tout simplement, vous abandonniez enfin l’idée de faire des vœux ?
— Pardon ?
— Vous n’avez jamais songé que, derrière chaque vœu, il y avait quelqu’un pour l’exaucer ? Quelqu’un qui doit le comprendre, le mettre en œuvre…
— Et ?
— Sandra, vous êtes une bonne écrivaine. C’était votre vœu le plus cher quand vous avez soufflé les bougies de votre dixième anniversaire et nous vous avons exaucé. Comme à chaque fois. Mais votre capacité à imaginer des histoires, à suivre toutes les hypothèses même les plus improbables autour du moindre fait le plus anodin, vous l’avez reçu à la naissance. Votre esprit est l’un des plus compliqués, des plus torturés… qui soit et nous n’en pouvons plus.
Sandra, les yeux écarquillés, regardait la femme qui lui annonçait tout cela froidement.
— Alors, exceptionnellement, nous avons demandé une dérogation : le droit de venir parler à une humaine, de nous expliquer avec elle, de lui demander… de la supplier, en réalité, si nécessaire, de juste… arrêter.
L’écrivaine, d’habitude si disserte, si à l’aise à l’oral, ne pipait mot.
— Sandra, je vous le demande officiellement : nous n’avons pas le droit de ne pas exaucer vos vœux alors nous vous supplions de ne plus jamais en faire. Jamais. Même vos vœux les plus anodins ont les conséquences les plus improbables. Et vous n’en êtes jamais satisfaite.
La jeune femme, soufflée, prit une inspiration et répondit enfin :
— Normalement, dans une bonne histoire, ayant découvert que les vœux se réalisent pour de vrai, j’ai droit à un dernier !
— Dans une bonne histoire, mais nous sommes dans la réalité et, si vous saviez qu’il ne vous reste qu’un seul vœu, vous cogiteriez tellement que nous mourrions tous de migraines.
— Z’êtes pas hyper fun…
— Oui, mais nous voulons vivre en paix.
L’inconnue… la fée ? regarda longuement Sandra, sut que le message était passé et disparut. Simplement. Sans se soucier que sa disparition brutale fut ou non remarquée par les passants au nez collé sur leurs smartphones.

Il n’était jamais joignable, laissant son téléphone éteint en permanence et ne l’allumant que pour l’appeler, mais elle ne pouvait raconter qu’à lui qu’elle avait été témoin d’une telle rencontre. Ou à Gwendoline peut-être, quiconque d’autre la prendrait pour une folle. Et il fallait qu’elle le raconte.
J’aimerais qu’il m’appelle, là !
Son téléphone sonna et elle vit son nom s’afficher sur l’écran.
— Oups, désolée ! s’excusa-t-elle à voix haute. Pur réflexe, je vais essayer de faire attention.

Maintenant que j’ai fini les comédies de Noël, c’est quoi le programme ?

9.680 signes
Spéciale dédicace à l’année 2020…

Journal de bord, année 2020
Lundi 2 novembre, il est 19h.
Entrée sur Facebook : Maintenant que j’ai fini les comédies de Noël sur Netflix, c’est quoi le programme ?
Cette année a été… particulière, disons. Le pays est reconfiné même si ce n’est pas bien clair. Certaines collègues sont au travail comme si rien n’avait changé, d’autres sont coincés à la maison, enfermés, déprimés. Je suis au nombre de ceux qui se retrouvent devant leur ordi, à produire… quelque chose. Ne me demandez pas quoi, je n’en suis pas certain moi-même, mais, à la fin du mois, mon salaire arrivera sur mon compte en banque et, tristement, je n’ai plus aucune autre préoccupation.
En réalité, ma pile à lire est loin d’être basse, mais, avec l’automne et les journées grises, quand la nuit tombe, je rêve de contrées lointaines, le papier me semble désormais froid. Gris. Comme mon humeur.
Nouveau message. J’avoue, c’est une sale manie, mais j’ai tendance à ne pas regarder l’expéditeur. Mon œil capte vaguement un avatar, que je pense reconnaître, et, souvent, je me mets à pester sur telle ou telle phrase avant de réaliser que la personne qui me parle n’est pas du tout celle que je crois.
Vais-je changer ?
Je ne crois pas.
Nouveau message : Jour d’ennui, nouveau jeu, on est sauvés !
Et un lien. Sur lequel je clique, forcément. J’ai fini toutes les comédies de Noël.

Mardi 3 novembre, 3h
Merde, mais qu’est-ce que je fous encore devant l’ordi ? Je suis censé taffer à 9h. Bon, OK, je n’envoie pas de fusées sur Mars ni de satellites autour du soleil, mais il ne reste que six heures si je m’endors dans la seconde.
« Et, du coup, tu habites où ? »
C’est ce putain de jeu, je n’ai pas vu le temps filer, j’ai commencé à chatter avec Jtrouvepas parce qu’on venait de faire équipe et qu’on avait enchainé trois victoires de suite et que son avatar était une mignonne petite sorcière d’Halloween et que c’est largement suffisant pour engager la conversation quand on s’ennuie.
Peur des mauvaises rencontres ?
Dans cette réalité, je fais partie de l’équipe dominante. Dirigeante ? Mâle blanc cisgenre hétérosexuel. Grand. Très grand.
Une fois, je me suis fait agresser, dans la rue. J’étais tellement surpris que je n’en garde que ce souvenir : la surprise.
Bref, je raconte ma vie à Jtrouvepas (de nom qui va bien avant de lancer le jeu).

4h
« Sorry, mais, là, faut vraiment que je déco, je taffe tout à l’heure.
– No problem. A+ »
A+ ? Juste A+ ?
Un étrange sentiment me saisit. Je me sens… déçu ?
Ça fait plusieurs heures qu’on discute, de tout et de rien. ‘fin, surtout de séries, mais pas que. On a aussi parlé un peu de politique. Et de la cuisson idéale pour la ratatouille.
Je ne sais pas pourquoi, mais je crois que je m’attendais à un « Tu rejoueras bientôt ? » ou quelque chose comme ça.
Tu ne sais même pas si c’est une vraie fille, quel âge elle a, si elle est baisable !
Et alors ? J’ai déjà fait du cybersex avec des mecs qui se faisaient passer pour des nanas. Tu sais mon seul regret ? Je captais très vite que c’était des mecs. Parce que la sexualité qu’ils mettaient en scène, ben… elle était axée « pour me plaire » et, du coup… ouais, je suis hétéro parce que je recherche une meuf, pas une chose fabriquée par un mec.
Ouais, ben, dans une société patriarcale, meuf ou pas, la sexualité, c’est toujours une fabrication masculine…
Je crois que c’est pour ça que je suis resté en ligne beaucoup trop longtemps à discuter avec Jtrouvepas. Elle n’avait pas l’air d’un mec qui (croit à tort bien) incarne(r) une fille…
Alors, après le A+ impersonnel, je laisse :
« J’ai aimé discuter avec toi. J’espère que ça se reproduira. »
Et je déco.

Et je ne dors pas.
‘fin, j’essaie, mais je serais plus efficace à commencer ma journée de taf.
D’ailleurs, c’est ce que je fais deux heures plus tard.

« Ca existe le coup de foudre pour quelqu’un que t’as même pas vu irl ? »
Bon, en réalité, les guillemets de dialogue sont abusés puisque, coincés, on échange via Messenger et qu’on boit chacun notre café tout seul, devant l’écran.
« Ca a duré combien de temps ?
– Quoi ? »
Je ne comprends pas la question de Méjane, mais elle a toujours des questions bizarres que je ne comprends jamais. Puis, quelques mois plus tard, je réalise qu’elle avait raison, mais elle tourne sans mettre son clignotant et elle s’en fout de laisser les gars comme moi en plan.
« Si tu parles d’un coup de foudre, c’est que t’as longtemps papoté. C’était genre une grosse heure ou plusieurs ?
– Plusieurs.
– Ouais, ça existe.
– Comment tu le sais ? »

Vous vous demandez aussi ? Vous n’aurez pas la réponse. Méjane ne donne jamais les réponses, elle pose juste les questions.

Si elle est en ligne ce soir, c’est qu’elle a envie qu’on se revoie. Ou qu’elle kiffe juste le jeu.
Ralentis, Max. Elle est peut-être en couple, monogame, lesbienne, mineure, grand-mère…
Ralentis, Max.

Mercredi 4, 2h
« Désolée, faut vraiment que j’aille dormir, j’ai fait nuit blanche hier…
– Je n’ai pas trouvé le sommeil non plus. J’ai aimé te parler… »
Ralentis, Max.

Samedi 7 novembre, 1h
« On échange les photos de nos trombines ? On essaie de se rencontrer ?
– Je ne suis pas sûre d’avoir envie… Désolée… T’as l’air gentil et tout, mais… suis plus vraiment prête à… tu sais, un « homme normal »… et tu ne perds rien, suis pas trop la came des « vrais mecs »…
– On peut juste échanger une photo, histoire de ne pas juste parler à un pseudo ?
– OK… »

Tout de suite, elle a essayé de dire que la photo avait été prise par un pro, que c’était normal qu’elle rende bien, qu’elle était beaucoup moins (chaisplustropquoi) dans la réalité.
Elle a dû me sortir la liste random des complexes féminins. Je n’ai rien écouté.
Ses yeux sont marron clair, elle sourit.
Comment je la convaincs qu’on doit se rencontrer ?

Mardi 24 novembre, 10h
Nous sommes réunis en présentiel pour « des nécessités de service ».
J’adore cette expression, elle a un côté Ta Gueule C’est Magique. J’ai toujours rêvé de devenir manager, genre une heure dans ma vie, pour la coller dans un mail.
On est réunis parce qu’on accueille deux nouveaux, qu’on a du matos à voir, que la cheffe veut récupérer des dossiers…
Sous les masques… oh… wait… c’est Elle !
Ralentis, Max, tu te fais des films !
Quelle est la probabilité que Jtrouvepas soit cette nouvelle, sous son masque noir, dans ses fringues gothiques qui disent « Je ne suis ni une nana ni un gars et ça me va ».
Elle a l’air de t’avoir reconnu ? Tu fais quand même un bon mètre 95, on te confond rarement…
Elle a déjà glissé, lors de nos (très) nombreux chats, qu’elle n’était pas spécialement physionomiste et, là, entre les masques et le stress du Premier Jour, elle doit avoir d’autres soucis que de se demander si je suis le mec bavard qui a fini par avouer qu’il regardait les comédies de Noël et portait des pulls moches quand les fêtes approchaient.

La réunion commence.
A un moment (ne me demandez pas quand, mon esprit dérive dès que les réunions démarrent), la voix claire de notre cheffe me sort de ma torpeur :
« Ce que je vous propose, c’est que chacun de vous ôte son masque le temps de montrer son visage, parce que c’est quand même dur de démarrer dans une équipe à l’aveugle. »
Je n’ose plus respirer.
Je suis dans les premiers et, quand j’ôte mon masque, je vois ses yeux s’écarquiller.
Elle est surprise, oui, elle est surprise.
Ralentis, Max, tu t’emballes !
Elle regarde mon pull moche de Noël, oui, elle connecte.
Ralentis…

Elle ôte son masque, brièvement.
Ce sourire.
Faut que je l’invite à déjeuner, faut que je lui offre un café, faut…
Méjane est assise à côté de moi depuis le début de la réunion et, là, alors que mon esprit s’emballe, elle me pose la main sur le bras, juste comme ça, genre « Ralentis, Max… »
D’un coup d’oeil, elle me désigne mon téléphone.
Un texto.
Oui, c’est quand même plus discret que de chuchoter.
« Respire. Elle ne va pas s’enfuir.
– …
– Magie de Noël. Je te promets qu’elle ne va pas disparaître.
– Comment ? Puis c’est pas Noël ?
– Yep. Mais, avec cette putain d’année, mes quotas sont bas et elle était sur ma liste. Par contre, ne déconne pas parce que t’es son dernier hétéro. »

Alors, là, je sais ce que vous pensez.
La magie n’existe pas. Et Cupidon est un mythe.
Croyez ce que vous voulez.
Perso, je pose juste que, autour de moi, j’ai vu des trucs : la voisine battue qui rencontrait la coiffeuse qui venait d’ouvrir juste en bas ou le collègue gentil et timide qui était envoyé en séminaire, pour remplacer quelqu’un au pied levé, et qui revenait avec un numéro de téléphone en plus dans ses contacts.
Je pose donc juste que, malgré ma pole position dans l’échelle sentimentale, j’étais toujours célibataire à 35 ans, que c’était l’année de la lose pour tout le monde et que j’ai pu attirer un peu de pitié.

J’attends devant les toilettes. Jtrouvepas est à l’intérieur, elle n’a pas dit « non » quand j’ai proposé de faire quelques mètres avec elle avant que chacun rejoigne son bunker.
Méjane passe et s’arrête à ma hauteur :
« Tu sais que, normalement, je ne fais rien pour les gars comme toi ?
– Je ne sais pas, non, mais merci et je ne ferai pas de conneries et… pourquoi ? »

Pourquoi ?
Je n’en ai absolument aucune idée, mais je promets de ne rien changer, de continuer à regarder les comédies sentimentales en pleurant, de continuer à aider ma voisine âgée à monter ses courses au quatrième étage, de continuer à ne pas rire aux blagues sexistes…
Alors, oui, éthiquement, agir pour être récompensé, ce n’est pas le top de la noblesse, mais, vous savez quoi, les gars ? J’abandonne sans regret les grosses voitures pour plaire aux fées.
« Tu pleures vraiment devant les comédies sentimentales ? »
Merde, je viens de sursauter. Je ne l’ai pas entendu sortir des toilettes.
Elle lit dans les pensées ?

Tout ça, c’est encore la faute du prince charmant…

4.710 signes

L’histoire ne se termine jamais bien. Si, parfois, le prince épouse la princesse, il finit par la quitter pour l’une des Méchantes Sœurs. La princesse, après des soucis de santé, voire des soucis financiers, finit alcoolique et sa dernière aventure sentimentale (sentimentale, vraiment ?), quelques semaines avant sa mort, sera probablement un poivrot pathétique qui lui met la main aux fesses.
Il ne faut donc ni être princesse, ni même être Méchante Sœur, parce que personne n’a envie de vieillir auprès du prince, macho et fainéant, qui n’a aucune conversation.
Il ne faut pas non plus être la gentille fée parce que, après quelques centaines d’années à voir les autres se peloter grâce à nos bons soins, on finit aigrie et frustrée.
Il est donc probable que les seuls rôles valables soient ceux de la distribution masculine.
Pas le prince, on vient de vous dire qu’il n’avait aucune conversation.
Non. Le palefrenier, tranquille, sans souci, qui aide les dames à monter à cheval et qui, à chaque fois, se rince paisiblement l’œil sur leurs dessous : petites culottes aux couleurs bariolées, culottes de dentelles, absences de petite culotte… Car, oui, il n’y a pas de vie plus enviable de celle de notre palefrenier. Regardez-le bouchonner paisiblement ses chevaux, astiquer bricoles et selles, siffloter avant d’aller renverser la servante dans une botte de foin.

— En palefrenier ? C’est ton dernier mot ?
Le démon est embarrassé : la princesse trentenaire le regarde d’un œil mauvais et ne semble pas démordre de sa décision. Après tout, qu’à cela ne tienne, cette pimbêche est bien libre de tous ses mauvais choix. Une voix, au fond de lui, lui susurre que les choses devraient être différentes, mais puisqu’en palefrenier elle veut se réincarner…
Il signe le formulaire, applique quelques tampons, souffle doucement sur les papiers pour les faire sécher et la jeune femme repart, toujours avec son air décidé.

— C’est ça qui est bien avec la nouvelle génération, on n’a plus besoin de leur jouer de mauvais tours, ils s’en font tout seuls, ricane le collègue du démon qui a assisté à toute la scène.
Voilà une histoire qui devrait les occuper au moins quelques jours à la machine à café, la princesse qui voulait devenir palefrenier pour sauter la servante dans les blés. Pourtant, le démon est troublé : il regarde la jeune femme s’éloigner et, au fond de lui, la petite voix insiste. Parce que ce n’est pas ainsi que devraient se dérouler les contes de fées.

En rentrant chez lui, ce soir-là, il va directement dans la bibliothèque et attrape le livre que sa maman lui lisait quand il était petit – car, tout démon qu’il est, enfant il a été ! Il sait que le visage de la princesse lui est familier : il feuillette quelques pages et tombe sur le portrait du palefrenier. Son cœur se serre. Diable, que ce palefrenier est joli.
Le lendemain au travail, tout lui pèse, lui qui aime tellement ses tâches d’ordinaire : réincarnations foireuses, pactes douteux… plus rien n’a de saveur, ni les larmes sur les visages des damnés, ni les cris des humains escroqués. D’un clic de souris, il consulte le solde de ses congés : cela fait trois siècles qu’il trime sans se plaindre, il a pu accumuler quinze journées sans solde. Et il n’en faut pas plus pour que son plan ne prenne vie.

Il était une fois une ferme paisible, non loin d’un beau château. Dans cette ferme, vivait un palefrenier. Il vivait seul et il était heureux. Car la nature l’avait si généreusement doté que les dames du château venaient lui rendre de petites visites, mais, comme son portefeuille était moins épais, ne s’attardaient jamais plus qu’il ne fallait.
Et notre palefrenier aurait dû être heureux à jamais, mais un démon en avait autrement décidé.
Notre démon apparut donc à notre palefrenier et, en un sortilège dont seuls les démons ont le secret, lui ravit son cœur à tout jamais. Et, comme le palefrenier avait été bien éduqué par sa petite maman attentionnée, il alla de ce pas se suicider pour sa famille ne point déshonorer.

L’histoire ne se termine jamais bien. Le palefrenier a été toute sa vie au bas de l’échelle et, quand enfin il veut vivre sa vie comme il lui plaît, rien de bon ne peut en découler.
— En princesse ? C’est ton dernier mot ?
Le démon est embarrassé : le palefrenier trentenaire le regarde d’un œil mauvais et ne semble pas démordre de sa décision. Après tout, qu’à cela ne tienne, cet idiot est bien libre de tous ses mauvais choix. Une voix, au fond de lui, lui susurre que les choses devraient être différentes, mais puisqu’en princesse il veut se réincarner…
Il signe le formulaire, applique quelques tampons, souffle doucement sur les papiers pour les faire sécher et le jeune homme repart, toujours avec son air décidé.

Il faut savoir écrire le mot FIN

7.770 signes
TW suicide

Marie et Paul restèrent un instant à se regarder, installés à la table de la salle à manger. Ils avaient couché les enfants qui devaient s’être endormis maintenant et les restes du repas étaient toujours là.
— Ce n’est peut-être pas utile de tout ranger, fit enfin remarquer l’homme avec un sourire qu’il espérait heureux.
— C’est quand même mieux quand c’est tout propre, répondit Marie sans soutenir davantage son regard.
Elle avait parfaitement conscience qu’il y avait quelque chose de ridicule dans ce souhait, mais elle commença à débarrasser et son mari l’imita. Ils chargèrent le lave-vaisselle, il passa l’éponge sur la table tandis qu’elle donnait un rapide coup de balai. Ils n’arrivaient plus à se parler, ils avaient trop fait d’efforts tant que les enfants étaient réveillés.
Les enfants. Un gentil garçon, une gentille fille. Une vraie histoire de conte de fées.
— Il y a un film que tu as très envie de revoir ?
Ils avaient tout rangé et il n’y avait rien d’autre à faire. Elle prit une profonde inspiration et le regarda enfin bien en face :
— Est-ce que tu m’en veux si je préfère… tu sais… c’est fini, maintenant…
— Je comprends, fit-il simplement.
Ses yeux se gonflèrent de larmes qu’il fut incapable de retenir. Le cœur lourd, il se dirigea vers son bureau et il entendit qu’elle se rendait à l’étage. Il n’avait pas besoin de la voir pour savoir exactement ce qu’elle faisait : elle était entrée dans la chambre de Julia et avait déposé un baiser sur son front, puis elle avait eu exactement les mêmes gestes pour Thomas. Ensuite, elle s’était rendue dans leur chambre où elle l’attendait, en se forçant à ne pas pleurer pour qu’il ne soit pas plus triste qu’il ne l’était déjà. Il n’avait pas son courage.
Toutes ces années comme médecin, il n’avait jamais pu se forger une opinion définitive sur l’euthanasie. Et aujourd’hui…
Elle ferma les yeux avant qu’il n’enfonce l’aiguille, après qu’ils se soient dit « au revoir ». Ce n’était pas évident d’être le dernier, mais il était médecin, ce n’était pas elle qui allait faire ça…
Ils partaient juste un peu en avance parce qu’elle était chercheuse dans le bon laboratoire et avait su plus tôt. Les gouvernements ne pourraient pas cacher l’information très longtemps et ils ne seraient pas là pour voir la suite. C’était la fin du monde et les humains ne pouvaient plus réparer leurs erreurs. Marie et Paul étaient sincèrement désolés pour ceux qui assisteraient à la fermeture.

La queue semblait s’étirer à l’infini et Marie interpella l’homme qui se trouvait devant eux :
— Vous attendez depuis longtemps ?
Le vieillard la regarda avec de grands yeux étonnés : personne ne parlait dans cette interminable file d’attente, c’était la première voix qu’il entendait une autre voix humaine depuis qu’il était là.
— Et où sont les enfants ? enchaîna la chercheuse, cette fois à l’intention de son mari.
Paul regardait autour de lui : ils étaient au milieu de… nulle part ? dans une queue infinie…
— Il n’y a aucun enfant ici, remarqua-t-il enfin, sans savoir si c’était rassurant ou non.
Sa femme n’avait pas attendu et remontait déjà l’étrange file, demandant à chacun s’il avait vu ses ou des enfants. Une créature apparut. Elle avait des caractéristiques humaines, mais elle ne faisait pas la queue et…
— Vous êtes un ange ? Vous pouvez me renseigner ? demanda aussitôt la femme, anxieuse.
La créature lui sourit gracieusement et répondit aimablement :
— Les enfants n’attendent pas ici, ils ne sont pas jugés.
Marie eut le sentiment qu’on retirait un énorme poids de ses épaules : ils étaient en paix, tout irait bien pour les deux êtres qu’ils chérissaient tant.
— Vous devriez reprendre votre place dans la file, continuait la sentinelle, avec la fin du monde, les délais vont augmenter et chacun doit attendre son tour.
L’humaine acquiesça d’un signe de tête et repartit vers son mari. Il y aurait un jugement et ensuite ? Plongée dans ses pensées, elle ne remarqua pas que l’ange venait d’être rejoint par un collègue et mit quelques secondes à réaliser qu’il l’appelait :
— Marie ? Venez avec moi, c’est une erreur, vous ne devriez pas être dans la file.
— Je vous demande pardon ?
— C’est la file d’attente avant jugement et réincarnation. Ce n’est pas votre place.
— Vous voulez dire que je suis condamnée, n’est-ce pas ? J’ai demandé à mon mari de tuer mes enfants et je ne mérite que l’Enfer ?
Le nouveau venu écarquilla les yeux, interloqué, et agita les mains :
— N’allez pas penser d’aussi vilaines choses, vous n’êtes pas punie du tout, vous avez fini votre cycle de réincarnations !
— Je ne comprends pas, répondit la chercheuse.
— Marie, de toute votre vie actuelle, avez-vous jamais menti ? Avez-vous jamais eu le moindre geste mesquin ? Avez-vous jamais nui à quiconque ? Vous avez toujours dit la vérité, combattu l’injustice même quand cela pouvait vous porter tort, vous vous êtes investie dans plusieurs causes, vous avez donné de l’amour à vos proches, mais également à de parfaits inconnus… Nous vous attendions et vous n’avez pas à faire la queue…
— Vous vous trompez, j’ai forcément fait des erreurs. Et Paul… il est dans la file d’attente, je ne peux pas le laisser seul.
— Votre mari n’a pas terminé… et, avec cette fin du monde… tous les humains seront bientôt là et tous les univers ne sont pas prêts, nous avons énormément de travail et ce n’est vraiment pas votre place…
— Je ne peux pas laisser Paul tout seul ! C’est mon âme sœur !
L’ange sourit, se voulant rassurant.
— Il vous rejoindra plus tard, quand ce sera son moment…
— Vous ne comprenez pas ! plaida Marie et sa voix étant monté dans les aigus, l’inquiétude s’emparant d’elle. Vous me dites que je suis parfaite, mais vous voulez me faire vivre en abandonnant mon âme sœur derrière moi ? Ce n’est pas une récompense, c’est une punition !
La chercheuse s’attendait à rencontrer une résistance et son cerveau carburait à plein rendement, cherchant des arguments logiques dans une réalité qui ne l’était probablement pas, mais l’ange haussa les épaules et s’en fut, sans débat. Son collègue, probablement aussi surpris que l’humaine qui rejoignait son mari en leur lançant de timides coups d’œil, le suivit quelques pas :
— Si elle ne devrait pas être ici, pourquoi tu ne fais rien ?
— Tu as déjà eu le sentiment de vivre en boucle la même journée sans pouvoir rien y changer ? lui répondit le second ange en lui désignant Marie d’un geste discret du menton.
— Que veux-tu dire ?
— Cette humaine… Cela fait je-ne-sais-combien de vies que je viens la chercher dans la file d’attente. Au cours de ses réincarnations, elle n’a jamais menti, trahi, toléré les injustices. Elle n’a jamais blessé un autre être vivant volontairement. A chaque vie, elle s’attache à de nouvelles personnes qu’elle ne peut se résoudre à abandonner dans la file et que, pourtant, elle ne reverra jamais car elle n’est pas leur âme-sœur, elle a juste changé leur karma, en bien, le temps qu’elle a passé avec eux. Les premières fois, j’ai essayé de la convaincre que sa véritable âme-sœur l’attend depuis trop longtemps, mais ça fait quelques files que j’ai abandonné.

Pensif, il regarde le dossier qu’il tient en main. Sur la tranche, le nom de l’ange a été calligraphié soigneusement comme cela se faisait à l’aube des temps sur les tout premiers dossiers. Sans gêne, son collègue, venu le rejoindre à la machine à café, le bouscule et lui arrache le dossier des mains, commence à le feuilleter.
— C’est quoi ? lance-t-il avant de s’interrompre en découvrant le CV. Et d’enchainer :
— Ouah, je n’ai jamais vu une affectation aussi longue au service des files d’attente ! C’est incroyable !
— Ce dossier est assez fascinant en fait, répond le premier, amusé et songeur. Cet ange échoue depuis des milliers d’années à guider une seule sainte…

Les chagrins d’amour ne durent que le jour

9.070 signes
Le premier jet de cette nouvelle a été rédigé à l’occasion du match d’écriture de la Convention Nationale de SF 2016.

Samedi 9:47
Dans la cuisine, les aiguilles de l’horloge cliquètent et le narguent. Comme chaque samedi. Il reste encore quelques minutes, mais il est prêt, que peut-il faire de plus ? S’il reprend un café, il sera trop nerveux et il l’est déjà bien assez.
Elle ne sortira pas de chez elle avant dix heures. Elle n’est pas du matin. Elle ne sort jamais avant dix heures. Elle descend jusqu’au marché aux fleurs dans l’idée de s’acheter un bouquet « puisque personne ne lui en offre jamais ». C’est là qu’il l’abordera. Sous un prétexte futile. Il en a plein en stock et, au final, il pourrait réutiliser le même à chaque fois, il ne change que pour lui puisqu’elle…
Il la bouscule par hasard et il est vraiment désolé. Ou il lui sourit en croisant son regard. Ou… Il a réalisé que ce n’était au fond pas très important parce qu’il lui plait et qu’elle a envie de se laisser faire. Pour elle, cela fait désormais plusieurs années qu’elle n’a pas eu d’histoires et il y a quelque chose en lui qui…
Alors…
Alors il va l’aborder, il lui offrira les fleurs qu’elle est venue s’acheter, ils prendront un café puis ils se baladeront le long de la mer, tout à côté, sauf l’été car le soleil tape beaucoup trop fort et elle ne veut pas s’y exposer.
Vers midi, il l’invitera à déjeuner. Il sait bien sûr ce qu’elle aime, mais il essaie de varier un peu les restos, déjà pour que les serveurs ne s’habituent pas trop à eux. Il s’est d’ailleurs toujours demandé ce qui se passerait si l’un d’eux les interpellait, genre reconnaissait les « amoureux » qu’il voit souvent le samedi midi.
Chaque après-midi ensuite est un peu différente. Parfois, au printemps par exemple, ils montent la colline du château et s’assoient sur un banc. Ils regardent la mer, les bateaux, la ville qui s’étend et se répand sur les collines alentour. En décembre, elle est plutôt shopping car elle a tant de gens à gâter ! Elle doit trouver le cadeau idéal pour ses deux neveux qu’elle adore, mais aussi pour des oncles et des tantes, des copines chéries, des collègues appréciés…
Il admire sa générosité, son sourire quand elle parle de sa famille, de ses amis… Elle se confie très vite « comme s’ils se connaissaient depuis toujours » et il aime ça, à chaque fois. Il connaît par cœur le nom de ses sœurs, du collègue du bureau d’en face, du petit voisin qui rigole tout le temps, des chats du deuxième étage… Il la connaît si bien, mais il l’écoute toujours comme s’il la découvrait, il repose les mêmes questions, il rit aux mêmes remarques…
Il l’aime. Chaque samedi un peu plus.
Chaque samedi, il se lève avec cette même anxiété : et si elle se levait plus tôt ? Ou si elle ne se levait pas car elle avait fait la fête la veille au soir et s’était couchée trop tard ? Si elle ne descendait pas au marché aux fleurs ? Si elle ne répondait pas à son sourire ?
Si elle avait rencontré quelqu’un depuis le précédent samedi ?
C’est déjà arrivé, d’ailleurs, qu’elle s’absente de la ville pour quelques jours. Qu’elle ait la grippe et ne sorte pas. Ces samedis-là, il a compris que ne pas la voir était forcément bien pire que de recommencer. Ne pas la voir. Ne pas savoir si…
Une fois par semaine. Pas plus. Le samedi.
Pourquoi le samedi d’ailleurs ?
C’était un samedi, déjà, la première fois. Il l’avait rencontrée au marché aux fleurs. Il sortait d’une histoire et, sur le moment, il aurait bien juré que c’était une rupture difficile dont on ne se remet pas. Oui, il a juré.
Il n’a pas dû faire que jurer… Qui a-t-il offensé ? Il s’en souvient, le con, on n’oublie pas ce genre de choses. Qui a-t-il apostrophé ?
« L’amour n’existe pas ! Ça n’est qu’un leurre ! Plus jamais ! »
On est si définitif quand on pleure.
Il était tout juste dix heures, c’était un samedi d’automne et les rideaux métalliques des commerces grinçaient en se levant comme de vieux messieurs qui s’étirent d’une nuit trop courte. La boutique était au bout du marché, la première quand on arrivait, mais il ne l’avait jamais remarquée avant ?
Il est entré parce que, dans la vitrine, on lui promettait des remèdes miracle et des grigris et qu’il était un de ces jours où on doit croire un peu tout et n’importe quoi, et surtout n’importe quoi. Il a demandé un « truc pour ne plus jamais aimer ».
Le vieux monsieur, derrière son comptoir, lui a vendu une affreuse petite fiole, tout à fait kitch, forcément inoffensive au vu de sa laideur. Une potion de désamour.
« Buvez-la quand vous serez prêt et vous n’aimerez jamais plus. »
Il l’a fourrée au fond de la poche de son jeans, s’est promis de la boire dès qu’il serait rentré chez lui et…
C’est donc ce samedi même où il a acheté cette stupide et affreuse potion qu’il l’a rencontrée la première fois. Plus exactement, ils se sont tamponnés parce qu’il est sorti trop vite de la boutique et… Le coup de foudre, c’est vraiment un truc qui n’existe pas, absurde, idiot, mais il l’a tamponnée, a bafouillé une excuse et… elle a juste souri. Elle a juste souri et…
Parce qu’il sortait d’une histoire dont il ne pouvait pas se remettre ? Il l’a invitée à prendre un café, puis a déjeuné, puis…
Ce soir-là, il l’a simplement raccompagnée chez elle. Il n’était pas si tard, mais il n’avait pas besoin de plus car, après un samedi aussi merveilleux, elle allait forcément le rappeler et n’avaient-ils pas tout leur temps ?
La semaine a passé, il a laissé la fiole de désamour posée sur une étagère de la cuisine, sans être tenté de la boire et… elle ne l’a pas rappelé. Elle ne l’a jamais rappelé.

Il n’a pas voulu pleurer parce que « ne te raconte pas d’histoires, tu la connais à peine ! » Il a hésité à vider la prometteuse fiole, s’est accordé un jour de plus et… le samedi matin, au marché aux fleurs…
Elle ne l’a pas reconnu. Honte ? Regret ? Elle ne le connaissait vraiment pas ! Il a commencé à lui parler. Elle se moquait de lui ? Elle l’avait oublié… Il l’a laissée là, meurtri, blessé, il est rentré et a beaucoup pleuré. S’est promis que, après une claque pareille, il n’avait besoin d’aucune potion magique pour comprendre la leçon. Il a voulu oublier et, un samedi suivant, au marché aux fleurs, il l’a croisée.
Il lui a souri — c’était plus fort que lui –, elle a répondu à son sourire… comme s’ils se rencontraient pour la première fois. Il lui a offert un café, puis ils ont déjeuné… Ce soir-là, il a conclu, parce que, bon, pas le premier soir ? Et pourquoi pas le premier soir ? Il n’est reparti de chez elle que dans l’après-midi du dimanche.
Elle ne l’a pas rappelé. Elle ne l’a jamais rappelé.

Son cœur est mort. Encore. Il a beaucoup pleuré. Il a laissé passer quelques samedis et, un matin, au marché aux fleurs… Elle ne l’a pas reconnu. Elle ne se souvient pas de lui. Elle ne se souvient jamais de lui.
Une maladie ? Un souci de mémoire à court terme ? A long terme ? Elle n’a aucun souci ! Elle vit heureuse, elle a des amis, une famille aimante, un bon job. Elle regrette juste d’être célibataire depuis quelques années maintenant, elle ne fait jamais de rencontres.
Le lundi matin, au bureau, quand chacun raconte son week-end autour du premier café, elle parle de ses vendredis soirs, parfois de ses dimanches… Le samedi ? Honnêtement, elle ne se souvient plus. Elle a forcément dû faire quelques courses et le ménage, car voilà bien ce qu’on fait le samedi, mais elle a oublié, ça ne devait pas être bien important. Ou elle est peut-être allée au ciné ?
Chaque samedi, il la rencontre. Il lui sourit, il la fait rire, il la séduit. Il lui fait découvrir de nouveaux restos, il lui offre des fleurs, parfois même une petite robe ou… Ils vont au cinéma, ils font et refont le tour de la ville. Elle se souvient du film qu’ils ont vu, mais… n’était-elle pas seule ? Parfois, le samedi soir, elle lui ouvre sa porte et… oh… Il a beau la connaître, il a beau savoir tout ce qu’elle aime…
Qu’il reparte le matin, à midi ou le dimanche soir… elle ne rappellera pas. Elle ne le rappelle jamais.

Tous les dimanches soirs, il meurt. Le chagrin le dévore et lui brise le cœur. Il regarde la fiole, se dit qu’il serait temps de mettre fin à cette souffrance, qu’il n’y survivra pas une semaine de plus, mais l’idée de ne plus la revoir, l’idée de ne plus l’entendre rire… stoppe son geste.
Allez, une fois de plus et ce sera la dernière ?

Lundi 6:00
Le réveil sonne. Il est temps de se préparer pour partir au boulot. Elle ne te rappellera pas ! Sèche tes larmes et passe à autre chose ! Elle ne peut pas se souvenir de toi !

Samedi 9:47
Dans la cuisine, les aiguilles de l’horloge cliquètent et le narguent. Comme chaque samedi. Il reste encore quelques minutes, mais il est prêt, que peut-il faire de plus ? S’il reprend un café, il sera trop nerveux et il l’est déjà bien assez.
Elle ne sortira pas de chez elle avant dix heures. Elle n’est pas du matin. Elle ne sort jamais avant dix heures. Elle descend jusqu’au marché aux fleurs dans l’idée de s’acheter un bouquet « puisque personne ne lui en offre jamais ». C’est là qu’il l’abordera. Sous un prétexte futile. Il en a plein en stock et, au final, il pourrait réutiliser le même à chaque fois, il ne change que pour lui puisqu’elle…

Tout a bien commencé parce que j’ai cru qu’elle était lesbienne

11.060 signes

Je me souviens parfaitement de notre première rencontre. Je l’avais repérée en ligne car elle avait exactement le profil que je cherchais : développeuse informatique diplômée, elle s’était lancée dans le graphisme et son CV et son book disaient qu’elle était accro au travail, info qui se confirmait sur les réseaux sociaux : elle postait… du taf. Elle ne faisait que bosser et engrangeait des sous qu’elle claquait dans de grands voyages.
Probablement aucune vie privée ou en tout cas aucun projet qui vienne mordre sur le travail.
Idéale.
Si l’essentiel de mes revenus provenait du foncier hérité de mon père, j’avais divisé le travail que j’aimais en deux boîtes : librairie, devenue boutique de goodies pour collectionneurs fortunés, et édition de livres et de jeux.
Je cherchais cette licorne qui ferait le lien entre technique et esthétique.
Elle est arrivée au début de l’été. L’entretien était une pure formalité car je savais déjà que je la voulais. Cheveux très courts et colorés, elle portait un débardeur, aisselles non épilées, pantalon ranger.
J’aimerais vous dire que je suis un homme féministe, ouvert, sans a priori, mais Céline, mon ex-femme, qui reste une bonne amie, vous dirait, par la bouche de notre fille, que je suis ce que je suis : un mâle hétéro blanc… très riche. Pas un mauvais bougre, pas le pire égoïste de cette planète… mais le juste produit de mon milieu. Qui vote à gauche et fait quelques dons pour s’acheter une conscience.
Alors je l’ai embauchée, ravi, en me disant qu’elle était lesbienne, sans aucun doute, qu’elle avait probablement renoncé à la maternité, qu’elle ne distrairait aucun membre d’une équipe que j’avais constituée à majorité d’hommes, hormis notre secrétaire parce que, bon, quand même, pour être organisée et rangée… ‘fin, bref, vous me comprenez…
Bien sûr, j’ai assez entretenu le déni au fil des ans pour ne pas l’avoir formulé comme ça dans ma tête, mais, avec le recul, il est difficile de croire que j’aurais agi de la même façon si je l’avais pensée hétéro.
Nour a donc commencé un jour d’été. Rapidement, je l’ai intéressée aux bénéfices. Rapidement, je lui ai loué un des appartements de l’immeuble pour qu’elle n’hésite plus à rester tard un soir de bourre.
Comme elle habitait désormais sur place et que nous étions très bien équipés, elle est venue au bureau même le week-end quand elle avait des projets personnels. Et puis le personnel est devenu professionnel. Nous travaillions de plus en plus.
Je ne cherchais plus à faire de nouvelles rencontres pour les week-ends où Chloé était chez sa mère et où je me retrouvais seul. Nour était disponible pour travailler. Disponible pour m’accompagner lors des déplacements voir les clients. Disponible le temps d’un film sur l’immense télé installée dans nos locaux pour le confort des employés : pourquoi se mettre la télé dans un petit deux-pièces quand, trois étages plus bas, tu peux profiter d’un immense écran ?
Sans aucune retenue, j’ai absorbé sa vie et vu grimper les chiffres.
Le sexe a dû me manquer parfois, mais l’investissement relationnel nécessaire pour nouer des liens avec une partenaire sexuelle m’a vite semblé disproportionné quand j’avais tellement mieux à faire à côté.
Chloé n’avait jamais trouvé rien à redire sur le fait que son père était accro au travail car elle se sentait une vraie princesse, calée de longues journées sur tous les jeux vidéo que j’achetais. Alors Chloé et Nour se sont bien entendues parce qu’il n’y avait aucune raison que non.
Je crois même que ma môme aimait bien la disparition de ma vie sexuelle qui l’avait obligée à essayer de s’intéresser à une nouvelle femme à chaque fois que la précédente me quittait parce que je n’avais jamais menti, je ne cherchais réellement pas une femme pour refaire un foyer.
Bref, tout avait très bien commencé parce que j’avais cru que Nour était lesbienne.
Et c’est ensuite que ça a mal tourné.

Je vais être honnête : j’ai souvent regardé Nour comme une femme. Parce qu’elle était jolie, tout simplement, que j’aimais sa voix, mais mon cerveau l’avait étiquetée lesbienne sans le moindre doute et c’était confortable de la regarder sans rien tenter. Mes yeux étaient ravis et satisfaits, mais je ne mettais rien en péril. Nous pouvions travailler sans la moindre tension.
Et quand nous mations un film le soir venu ou partagions un verre, eh bien, c’était une soirée entre collègues.
Là, vous vous dites : OK, t’avais abandonné ta vie sexuelle parce que tu préfères les thunes, mais elle ?
C’est la magie du cerveau humain : il ne voit absolument que ce qu’il veut voir. Parce que, maintenant, je peux raconter qu’elle a fait plus que distraire un ou deux collègues, l’un d’eux ayant été son amant dans une relation assez longue, mais mon formatage est de bonne qualité : j’étais merveilleusement obtus et je n’ai pas songé un instant qu’un hétéro autour de moi avait dragué et séduit une fille aux cheveux courts qui ne s’épilait pas les aisselles.
Je crains ?
Oui.
Je m’étais puni moi-même en me fermant la porte à une relation sentimentale avec celle qui devenait ma vraiment meilleure pote.

Quand un jour, elle m’a annoncé :
– Il est temps de nous quitter.
Elle avait un grand sourire, pas fâché ni rien.
– Quoi ?
– Mon compte en banque m’a dit qu’il était OK pour le big voyage dont j’ai toujours rêvé.
Comme un idiot, j’ai répété :
– Quoi ?
– Quoi ? Quoi ? a-t-elle rigolé. Tu croyais que je bossais comme une folle pour m’acheter une grosse voiture ? Je pars ! A moi le monde !
Avance rapide sur la suite où je ne suis pas du tout à mon avantage. Et où elle finit par se vexer.
J’ai dit des choses assez moches sur le fait qu’on avait besoin d’elle et tout. Elle est restée d’abord aimable en disant qu’elle voulait bien aider à se trouver un remplaçant, le temps qu’elle prépare son expédition, qu’elle m’avait bien rapporté, mais que j’étais le propriétaire de tout ça, qu’elle n’était qu’une employée qui vivait en location… et puis elle s’est mise en colère quand celui qu’elle avait pris pour un ami au fil des années passées à bosser ensemble n’a pas su sortir de son discours d’employeur-exploiteur.
Bref. Le lendemain, quand je lui ai apporté une boîte de chocolats de deux kilos, le message n’était pas que je voulais que son foie pète, mais que j’avais conscience d’avoir été le roi des abrutis.

Trois mois.
Elle m’avait donné un préavis de trois mois. Ce qui était généreux.
Mais mon cœur s’est liquéfié.
Parce qu’elle avait pris toute la place dans ma vie. Quand je me réveillais le matin avec une nouvelle idée, elle était la première à qui j’en parlais. Parce que je regardais les films et séries avec elle. Parce que j’empruntais ses livres et lui filais tous ceux que j’avais aimés. Parce que j’avais d’abord déjeuné avec elle une fois par semaine, puis deux puis tous les jours.
Alors, tout en achetant les chocolats pour me faire pardonner parce qu’il n’y avait littéralement rien d’autre à faire que de m’excuser platement, j’ai réalisé que je ne voulais pas vivre sans elle. Oh, bien sûr, elle pouvait bien partir vivre des aventures, mais je voulais qu’elle rentre. Je voulais qu’elle revienne. Je voulais qu’elle… soit à moi.
Pensez ce que vous voulez, je sais que je n’ai aucune excuse, mais, ce jour-là, tandis que je lui achetais des chocolats, j’ai pensé que je voulais posséder un être humain, tout en entier, qu’elle soit tout à moi et rien qu’à moi, enchaînée à ma vie à regarder tous les films que je regardais.

Du coup, vous voyez venir ma chute.
J’aurais dû passer les trois mois en bon chef à préparer la relève car beaucoup de choses reposaient sur elle. J’aurais dû me montrer un ami prévenant pour qu’elle ait envie de garder le contact avec moi après son départ. J’aurais dû être généreux pour la remercier des années où elle avait bossé pour moi.
Je pense que Chloé dirait que j’ai été un bon petit enfoiré égoïste.
J’ai alterné cadeaux, menaces et chantages affectifs si bien que j’ai ruiné nos dernières semaines ensemble. Tu ne passes pas tes soirées et tes week-ends avec un patron abusif.
Fin de période. C’est un collègue qui l’a amenée à l’aéroport. Nous ne nous sommes pas dit au revoir.
Bravo, Jules, t’as été au top sur ce dossier : tu as écrit la pire fin à quatre ans d’amitié.

Je vous passe les détails de la période post-rupture.
La suivre sur les réseaux sociaux. Rencontrer plusieurs femmes de ma vie et finir par leur reprocher de ne pas être Nour. Disparaître du travail sans prévenir. Me faire engueuler par Chloé devenue jeune adulte, parfaitement consciente que son père déconne.
Et finir par vendre les deux entreprises que j’avais créées et aimées.
Me réveiller un matin sans projet parce qu’il faut désirer pour vivre et j’avais perdu tout désir.

Et puis est arrivé un soir de novembre. J’étais dans une phase très basse où je ne parlais quasi à personne, n’ayant même plus l’excuse du travail.
Ma fille est passée me chercher pour une expo. Comme elle était finalement ma seule raison de vivre, j’étais très obéissant, ce qui devait un peu alléger la peine que je lui faisais en m’enfonçant au fil du temps.
– C’est quoi comme expo ? ai-je demandé dans le tramway.
– Tu verras, a-t-elle répondu, souriante, sans me laisser deviner quoique ce soit.
Pour ma défense, cela faisait quelques mois que je ne stalkais plus Nour et j’ignorais donc qu’elle exposait dans notre ville. Et que le vernissage était ce soir-là. Du coup, ignorant, je ne me suis pas dégonflé. Ou, plutôt, une fois arrivé devant l’entrée pleine d’affiches, il était inutile de reculer.
A peine sommes-nous entrés que j’ai vu Chloé courir… et enlacer Nour : de vieilles amies, heureuses de se revoir. Ma fille n’avait jamais perdu contact avec celle qui avait été tant de fois sa copine de jeux et de sorties. Je ne respirais plus. Elles se sont parlé et puis Nour lui a présenté… son petit ami. Trop jeune, trop beau, trop souriant, mais sans aucun doute un petit ami à leur façon de se tenir, de se regarder.
Et puis elle m’a vu et elle est venue vers moi.
– Salut !
J’étais tellement mal à l’aise et honteux que je ne suis pas sûr que ma réponse ait franchi mes lèvres.
– C’est moi qui ai proposé à Chloé qu’elle vienne avec toi.
Du coup, j’ai osé la regarder en face, pas trop courageux, mais un peu moins honteux.
– Tu veux continuer à bouder ou tu m’offres un café un jour prochain ?
Je n’ai pas répondu immédiatement, mes yeux se sont gonflés et j’ai retenu toute émotion parce que c’est ainsi que se comporte un homme, puis j’ai enfin réussi à dire :
– Je n’ai pas ton numéro, je n’ai jamais changé le mien.
– OK, ce sera moi qui t’appelle. Décroche quand je me décide.

On est au mois de novembre. Je suis rentré sous la pluie, mais je m’en fous.
Elle a un petit ami largement plus jeune que moi et probablement bien plus amusant, mais je m’en fous.
Je suis sans emploi, de mauvaise compagnie, probablement trop égoïste et un poil aigri, mais je m’en fous.
Dans les prochains jours et même probablement semaines, je décrocherai à chaque appel d’un numéro inconnu.

Le Lecteur

14.000 signes

(panneau de gauche)

Depuis quand est-il là ? Et comment est-il entré, s’il est jamais entré ? Peut-être un jour par aventure a-t-il poussé la porte d’une superbe tour, ou d’un vaste mas ensoleillé ou d’une vague cabane au fond d’un jardin… Il est là, simplement, dans un vaste fauteuil, au centre d’une vaste salle aux murs couverts de livres. Par les hautes fenêtres étroites entre un jour clair et d’improbables ouvertures donnent sur d’autres salles emplies de livres, ou des escaliers courant vers d’autres salles et d’autres livres encore. Alors, peut-être n’est-il jamais entré ou n’a-t-il jamais voulu sortir ?
Dans ce fauteuil profond, auprès de cette table patinée, près de cette haute lampe qu’il allumera à l’approche du soir, est-il seulement conscient d’être heureux ? Heureux comme nul ne saurait jamais l’être. Parfois, une ombre de chagrin l’effleure pourtant : pourra-t-il jamais lire tous ces livres ? Il serait affreux de ne le pouvoir et il y en a tant ! À l’infini peut-être. Mais cette crainte demeure fugitive car il sait, de façon très confuse, que sa vie ne saurait s’éteindre qu’il ne les ait lus.

Parfois, il interrompt sa lecture, laisse errer son regard vers une riante campagne qu’on entrevoit au loin et ses pensées dériver vers des souvenirs. Des souvenirs qu’il a peut-être vécus s’il ne les a lus. Mais, toujours, il revient à ses livres. Certains alignent soigneusement leurs reliures nervurées dorées au fer, d’autres se poussent ou s’écrasent, parfois gonflés de feuillets de notes intercalaires qui dépassent un peu, d’autres même sont posés à plat, empilés avec une petite touche désordonnée qui leur donne ce charme si particulier.

Il s’est parfois tancé de cette exclusive passion et s’est décidé à sortir… le fameux esprit sain dans un corps sain. En a-t-il lu des livres pour l’affirmer ! Ces fois-là, il s’est levé, presque désorienté, avant de se diriger vers la porte. Celle de droite ? Celle de gauche ? Oui, celle-ci. Il a longé un couloir jusqu’à la toute dernière porte. La porte de sortie. Brune, d’un brun chaud et profond. Luisante, comme cirée et polie par des générations et des générations de ménagères appliquées. La porte de sortie vers le monde lumineux qu’assurent ses souvenirs. Il a tendu la main vers la poignée, soudain poussé par un murmure tout à la fois encourageant et un rien moqueur. Comme si tous ces livres le mettaient là au défi de sortir. Il fait si beau dehors, susurrait l’un. Te souviens-tu ? C’est comme ce passage, tu sais, où l’on évoque le velours de la brise qui vous effleure ou la caresse d’un tendre soleil de printemps… Va, disait l’autre, tu entendras ces oiseaux au chant mélodieux que tant de voyageurs ont contés. Et si t’attendait une tendre amie pour partager tes rêves, insistait un autre, ou t’emporter dans une passion brûlante et des aventures étranges, taquinait un autre encore.

Et, là, sur le seuil, voilà qu’il hésitait, qu’il se souvenait des émotions ressenties dans ces lieux mêmes qu’il allait quitter, à lire ces mots précieux qu’il entendait bruisser et, non, non, il ne pouvait pas. Avait-il peur ? Ou savait-il que la vie, qu’aucune vie, ne saurait être à la hauteur de ses rêves ? Alors, il revenait sur ses pas. Dans la première pièce, ou dans une suivante et, parfois, il avait l’impression que la bibliothèque tout entière le regardait d’un petit air railleur qui le mettait en rage.
Oui, parfois, il avait attrapé ces bouquins insolents et les avait jetés à travers la pièce à toute volée pour les voir s’écraser, misérables, déchirés, avec leurs dosserets effilochés et leurs mots pitoyables. Oui, c’était arrivé et, avant même d’en avoir honte, il avait pleuré, ramassant chaque page avec des gestes délicats, les lissant du plat de la main et les rangeant avec amour et pitié.
Des crises dont il sortait épuisé, vaincu, et qui se rallumaient parfois dans l’instant lorsque, prenant alors un livre pour retrouver un semblant de calme, il s’ouvrait, au hasard… sur une page moqueuse détaillant les ravages de la passion, les esclavages consentis, voire l’irrésolution de la nature humaine.

Mais, d’autres fois, alors que pantelant de fureur encore, il saisissait un de ces maudits ouvrages pour en fustiger la sordide commisération, son regard tombait sur des mots si doux, si consolants, qu’il fondait en larmes dont il n’aurait su dire si elles étaient chagrin ou pure tendresse…
Puis, avec le temps, ces velléités s’étaient estompées…

À travers ces couloirs, ces pièces et ces livres, il errait parfois, caressant là un cuir très doux, posant son regard sur un titre enchanteur, ou drôle, ou, non, pas celui-ci… ce n’est pas le moment le mieux choisi, ou l’heure, ou le jour… ou il fait gris et j’aimerais une lecture gaie, ou l’orage est proche et c’est un temps pour les contes, ou la chaleur est prenante et je feuilletterais d’un doigt négligent des images de voyages… ou même un merveilleux livre de cuisine illustré de sorbets, de gâteaux, ou un guide de jardins dissertant sur une infinie variété de roses…

Alors, sortir ? Peut-être avec le temps était-il devenu un peu plus raide, peut-être savait-il tellement de choses qu’aucun monde ne l’aurait enchanté ou peut-être vivait-il le véritable amour ?

Il avait lu tant de choses. Il lui semblait que tout ce que la misère humaine pouvait porter, il l’avait ressenti… Tant de choses pénibles, cruelles, horribles. Qui aurait pensé que la nature humaine pouvait abriter ceci ?
Il avait lu tant de choses belles, savantes, admirables. Qui aurait pensé que la nature humaine pouvait y atteindre ?
Oui, il savait qu’il lirait tout, bien que le nombre d’ouvrages au cœur duquel il vivait fût infini… il aurait le temps… tout le temps qu’il faudrait… exactement le temps qu’il faudrait…

Alors pourquoi se soucier, même s’il se sentait à présent fatigué, quand il suffisait de se lever et de prendre ce petit livre-là, juste là. Un très petit ouvrage qu’il n’avait jamais remarqué, relié de peausserie fine et veloutée, si douce, et qui ne portait pas de titre…
La lampe brûlait doucement d’une lumière rosée. La peau était veloutée, si douce… Il approcha le livre de son visage et l’ouvrit avant de s’assoupir en l’appuyant un peu contre sa joue. Il y avait un fond de chagrin autour de lui, de l’inquiétude aussi mais de la douceur plus encore ; il était tellement aimé…

Peu à peu, comme portés par un vent imperceptible, les étagères et les murs qui les avaient soutenues s’enroulaient en spirales, se mêlaient aux livres qui s’assemblaient, pièces par pièces, rangées par rangées, comme de tendres fantômes se rassemblant autour de lui, qui se fondaient en brume et se densifiaient… Sa bibliothèque… Plus belle qu’aucun homme ne l’avait jamais rêvée, qu’aucun livre ne l’avait jamais écrite, belle et sage comme il l’avait toujours sue, comme il l’avait toujours aimée.
Et parce qu’elle était sienne, elle baisa sa bouche et ses yeux de ses lèvres tendres et l’entoura de ses bras très doux avant de refermer sur eux la couverture.

Dans un coin du jardin déserté qu’embaumaient les glycines et les lilas, un livre était resté sur un banc. Il ne portait aucun nom d’auteur, mais seulement un titre, en lettres dorées : le Lecteur.

(panneau de droite)

En fait, personne ne sut jamais ce qu’il s’était exactement passé. Il est vrai qu’elle avait toujours vécu retirée. Sans doute est-ce le propre des sorcières. Mais qu’est exactement une sorcière ? Une femme sage et seule qui a lu les lignes du ciel, tiré le temps des nuages et guetté, jour après jour, les signes de chaque brin d’herbe.
Elle était ainsi. On la craignait un peu, certes, mais d’une crainte confuse mâtinée de quelque tendresse. Elle était celle qui errait parmi les saules brumeux et revêches au bord des étangs et savait faire tomber la fièvre. Elle était celle qui veillait sur les ventres arrondis auprès des femmes angoissées quand vient le temps où les hommes de la maison boivent ou se cachent. Elle était celle devant qui tremblaient les jeunes gens mais à laquelle ils apportaient le produit de leur chasse, un gâteau de leur mère, ou la quelconque offrande qui leur attirerait les grâces de la jeune fille convoitée. Justement celle qui avait apporté la veille un pain blanc, quelques œufs, des fleurs dans l’espoir que l’élu daignerait les regarder…
Cela marchait. Cela marchait toujours. Elle était la sorcière du village et les sorcières connaissent chaque cœur : les hommes ne sont ni plus complexes, ni plus difficiles à lire que les nuages ou l’herbe ou le vent. Ils ont leurs orages violents et leurs pluies douces et ces trouées ensoleillées où les plus humbles et les plus simples atteignent au firmament portés par des ailes du rêve, de la beauté ou de l’amour.
Cela marchait car elle savait les mots, ceux qui lient et ceux qui enchantent, ceux qui transforment la fille de ferme en princesse captive et le fils du meunier en chevalier…
La sorcière du village.

Non, personne ne sut ce qu’il s’était passé, même l’idiot, qu’elle avait mis en apprentissage chez le forgeron et qui, par la grâce du regard qu’elle avait un jour jeté sur lui, était devenu orfèvre. On l’appelait toujours « l’idiot », mais cet idiot-là, avec ses doigts de magicien, avait amené au village l’or des villes à l’entour et bien des dames étaient venues dans ce coin de la forge où se façonnaient des joyaux tels, disait-on, qu’on n’en avait jamais vus, même à la cour.
Et l’idiot était venu ce matin-là, très tôt. Elle n’était pas au bord de la rivière, battant le linge et essorant les songes. Elle n’était pas dans son petit potager à cueillir des simples, comme elle le faisait si souvent. Alors il avait juste poussé la porte qui n’était jamais fermée et elle était là, comme endormie, une main allongée sur la table, l’autre abandonnée sur ses genoux. Les hauts montants du vieux fauteuil qui l’avaient retenue de la chute ne l’avaient pas retenue ici… Ô dieux ! Cette femme-là, cette femme-là entre toutes pouvait mourir ? Mais elle était si jeune encore ! Les sorcières vivent vieilles, très vieilles ! Elles sont toutes racornies d’âge et de cœur. N’en est-il pas ainsi dans tous les villages et tous les contes ?
Elle ne pouvait les abandonner ainsi ! Il s’était enfui, aveuglé de larmes, volant jusqu’à la petite église parce qu’il n’y avait plus qu’à espérer un miracle…
Mais les miracles, il faut y croire très fort, et peut-on y croire lorsqu’il n’y a plus qu’un visage exsangue, une bouche ouverte dans une muette imploration, des yeux déjà tournés vers ailleurs…

Le prêtre était venu. Tout de suite. Aussi vite que ses vieilles jambes tordues l’avaient porté. Les prêtres évitent les sorcières, c’est bien connu, alors il ferait acte de repentir mais, maintenant, il courait. Il courait et il priait. Cela n’avait aucun sens ; il savait qu’elle était morte mais il priait, et il prierait encore, chaque jour de sa vie, c’était ainsi. Il pourrait toujours prétexter des onguents dont elle avait soulagé ses douleurs de vieillard… mais il savait qu’une part de l’âme de ce village était partie…
Elle était toute pâle, pas rigide encore, et il avait trouvé la force d’allonger ce corps qui ne pesait plus guère sur la paillasse de feuilles de châtaignier puis il avait pleuré et prié, sans oser fermer ces yeux qui n’étaient point ceux de la mort. Deux immenses flaques noires pailletées d’étoiles.
Quand il s’était retourné, l’idiot était là. Et sa mère. Et le forgeron. Et la vieille du chemin du bois, emmitouflée. Et le meunier. Et le sabotier. Et la femme du tanneur avec son petit dernier. Et… et…
Et, dehors, tout le village était là, craintif, respectueux et plein de chagrin. Et le prêtre ferma doucement la porte puis laissa l’idiot mettre le feu à la cabane, comme ce devait être, car c’est moins dur, hein, pour un idiot ? Il ne comprend pas vraiment… ou alors, justement, il comprend tellement…

Un jour l’herbe recouvrirait ce tout petit monceau de cendres ; les armoises, le thym redevenus sauvages se mêleraient aux grandes fleurs mauves de ciboule. Peut-être un curieux y trouverait-il un jour une longue fibule d’or, ou un chapelet pieusement déposé dans un timbre de pierre fendu et noirci.

Un jour… mais que lui importait puisqu’elle montait avec la fumée vers ces étoiles dont elle avait toujours rêvé. Ses yeux qui n’existaient plus s’emplissaient de ciels et de mondes avec d’autres soleils et de galaxies et d’univers.
Elle avait vécu dans un village et elle retournait à l’univers dont elle était issue. Elle se fondait à lui dilatant son âme à l’emplir tout entière. Puis au-delà encore. Des mondes et des mondes encore où tout avait existé, où tout existerait. Où les montagnes devenaient du sable et le sable des diamants, où les cendres de la mort enfantaient des roses et les roses des poètes. Des mondes où l’horreur était sublime et la beauté terrifiante.
Elle avait soigné des villageois par des simples et des paroles, sans savoir que ces simples n’étaient que la perfection aboutie de l’univers juste concentrée pour cette poussière d’univers où elle avait vécu. Sans savoir que ses paroles n’étaient que l’écho d’un chant qui relie chaque chose, chaque être de chaque monde à l’infini et elle était l’infini comme chacun d’eux.
Elle connaissait désormais toutes les folies et toutes les sagesses, toutes les raisons et toutes les passions, toutes les vies possibles et toute l’humanité. Et l’humanité tenait toute entière aussi bien dans un village que dans un prêtre, un idiot, une sorcière ou un lecteur perdu dans une bibliothèque…

Il y avait quelque part un homme dans un fauteuil, sous la clarté rosée d’une lampe, et il lisait. Il suffisait simplement d’oublier ce qu’elle avait été, de se percher au bord de longues étagères et de condenser tout ce qu’elle savait dans les précieux livres qui l’entouraient puis d’en créer d’autres et d’autres à l’infini, qu’il y puise sa vie car seuls les mots portaient la vie…
Elle l’accompagnerait et elle l’écrirait, quant au titre, il n’aurait aucune importance… Le lecteur, peut-être…