Le Gardien

6.050 signes

Assoupi à flanc de colline, gorgé de soleil, le temple s’arrondissait en gradins éclatants autour du parvis circulaire pavé de blanc. Les lourdes plaques d’obsidienne dont ils avaient été revêtus s’étaient descellées par endroits, dessinant d’inquiétants sourires ponctués de buissons malingres. Sur les dernières rangées, quelques eucalyptus, d’immenses pins millénaires étendaient leurs doigts arthritiques, indifférents aux criaillements moqueurs de quelques mouettes isolées.

Au loin s’étendait la mer, à peine devinée, dans le gris-bleu tremblant d’une chaleur brumeuse.

J’ai été là. Immobile au bord d’un bassin au fond pierreux oublié des eaux mêmes du ciel. J’ai attendu. Et je suis là encore. Immobile, invisible à quiconque pourrait passer, si quiconque passait un jour. Les renards, les furets, les insectes mêmes l’ont su mais eux aussi l’ont oublié et sont revenus. Ainsi, s’il passait, ce promeneur solitaire, ne verrait-il là qu’une ruine. Une ruine si parfaitement ordinaire qu’il n’y discernerait rien de l’absolue solitude qui y règne et sur laquelle je veille depuis si longtemps qu’aucune légende ne garde trace de moi. Moi, le Gardien, le veilleur de l’éternité.

J’ai été là lorsque Caius l’a découverte sur la plage. Je l’y avais tirée et l’avais veillée jusqu’à ce qu’il s’en approche. Je savais qu’il viendrait parce qu’il descend jusqu’à la plage presque chaque jour sans que je sache pourquoi. Il m’a vu de loin et je me suis retiré sachant qu’il aurait peur. Ainsi n’a-t-il vu de moi que ce qu’il a cru en voir, un grand chien noir à côté d’une quelconque épave. Mais si j’ignore pourquoi il vient, je le sais curieux de tout. Il ramasse parfois quelque galet poli, un morceau de bois, un coquillage… Je sais aussi qu’il est bon et qu’il ne pourrait la laisser là abandonnée.
Il s’est approché, intrigué par cette chose immobile et, d’un coup, il s’est jeté à genoux sur les cailloux, vérifiant anxieusement le plus léger signe de vie, avant que, brusquement, son cœur ne s’enfle d’espoir et de reconnaissance. Avant même ses paroles, ses pensées s’élevaient vers les dieux en bénédictions, ne démêlant pas bien s’il fallait se réjouir qu’ils aient écarté ce chien efflanqué et lugubre ou lui rendre grâce d’avoir attiré ses regards.

Oui, j’étais là lorsqu’il l’a soulevée avec délicatesse pour repartir, en courant presque, ayant laissé ses paniers en vrac sur la plage. Oui, Caius est curieux et il est bon. C’est un bon esclave aussi, et celui d’un bon maître, car la faute qu’il a commise, même sans savoir si elle lui serait pardonnée, ne signe pas un cœur étriqué. Il est fort aussi, car, si légère soit-elle, ce n’était pas un mince exploit de la ramener aussi vite dans la colline. Et il fut pardonné. Ou ignoré ? le domaine abrite tant d’esclaves… encore que les soins que reçut l’enfant ne pouvaient passer inaperçus. Je n’aurais pas permis qu’il en fut autrement. Pourtant, le maître de Caius aura certainement souri : il ne l’a jamais puni ou dissuadé de recueillir les chiens pelés, les chats galeux, les oiseaux blessés…
Elle a guéri, son séjour sur la plage avait été bref, j’y avais veillé et l’eau n’est jamais glaciale en cette saison. Et puis son petit corps s’accrochait à la vie. Aurais-je pu ne pas la recueillir quand elle s’est jetée à la mer au large des côtes parce que des marins l’avaient découverte… et ses derniers mots avaient été pour moi.

Caius s’est toujours affligé qu’elle fût muette mais, la barrière de la langue estompée, que lui eût-elle dit d’une sordide enfance à Subure où sa mère avait été vendue comme esclave. Du moins cette mère était-elle belle, et magicienne, même si ce fut insuffisant à protéger son enfant ou seulement sa vie.
Que deviennent les princesses égyptiennes dont les maîtresses ont déplu ? Et leurs filles ? De petites créatures qui meurent ou qui s’enfuient et, parfois, par une grâce étrange, une petite servante muette dans un grand domaine étranger.
Elle y avait trouvé sa place, celle que Caius lui avait assignée dans un coin de la bibliothèque du maître, à tailler des calames bien pointus, à lisser des tablettes ou des peaux, à écouter.
C’était là qu’elle passait la quasi-totalité de ses journées. C’était là que le maître passait les siennes. Il lisait. Il étudiait. Il recevait des amis avec lesquels il discutait. Il écrivait aussi. Lorsqu’il réfléchissait, souvent à voix haute, son regard effleurait parfois la silhouette menue, quasiment invisible dans son silence. Peut-être était-elle magicienne après tout car, lorsqu’elle l’écoutait, sa réflexion se faisait plus claire, ses raisonnements plus incisifs, sa pensée plus vaste. Leurs regards s’étaient croisés, rarement, et il avait eu l’intuition qu’elle percevait ses pensées presque mieux que lui-même, au point qu’il lui avait adressé parfois quelques mots, comme oubliant qu’elle ne pouvait répondre.
Et qu’aurait-elle répondu ? Esclave protégée d’un esclave et dont les affreux souvenirs s’étaient peu à peu enfouis, délités, pour laisser place à une forme de bonheur dans ce vaste domaine planté d’oliviers et de vignes au flanc de collines couronnées de pins tranchant sur le ciel toujours bleu.
Mais, moi, je savais qu’elle ne m’avait pas oublié, dans ses regards qui guettaient les ombres, dans les pensées affectueuses que le sommeil laissait échapper de ses lèvres, dans l’amicale reconnaissance qu’elle portait à Caius, même si elle ne se manifestait que par des riens. Et je m’émerveillais que sa beauté, qui éclipserait bientôt celle de sa mère, fût à ce point enclose en sa raison qu’elle semblait voilée par magie.

Mais même moi, qui savait tout de son cœur, l’avenir m’était caché. Et j’ai été là lorsqu’elle a hurlé, d’une voix rauque et cassée de n’avoir pas servi. Et là encore lorsque Caius s’est précipité et que le médecin accourut à ses cris mais il n’y avait plus rien à faire.
La cérémonie funéraire serait belle et grandiose, les pleureuses nombreuses et le maître laisserait bien des regrets et bien des serviteurs, mais pas cette petite esclave à peine utile à tailler des roseaux car j’étais là quand elle s’est enfuie et je n’avais plus rien à faire ici.
Elle est descendue vers la plage puis elle m’a vu et a tendu les bras comme pour conjurer sa vision et, moi, je l’ai regardée s’enfoncer dans les eaux bleues, si bleues, d’un turquoise laiteux qui se fondait au cobalt du large. Je savais qu’elle échouerait à nouveau sur les galets, que Caius y reviendrait mais que, cette fois-ci, il ne remonterait pas en courant mais en pleurant, après avoir glissé une obole entre ces lèvres glacées qui auraient gardé l’arrondi de l’enfance.

Même les dieux s’inclinent devant le destin, aussi, cette fois ai-je accompli mon devoir et lorsque je me suis retrouvé auprès d’elle pour la guider, elle n’a pas eu peur. Nous savions tous deux que son âme serait légère devant la plume de Maât.

Voilà pourquoi je suis revenu ici pour attendre. Tôt ou tard, ils reviendront. Ils découvriront ces ruines et il y aura bien alors un Caius pour veiller à ce qu’ils se rencontrent. J’y veillerai, et, s’ils ne me voient pas, lui me reconnaîtra sans doute. Qui oublierait le Chien des enfers ?

A propos Hélène Marchetto

Écrivaine et illustratrice
Ce contenu a été publié dans Nouvelles, avec comme mot(s)-clé(s) , . Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *