Histoire d’ogre et de pont

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Il était une fois. Oui, cette fois précise là. Évidemment, personne ne sait jamais laquelle, mais c’est ainsi que commencent les histoires et, partant, celle ci. Il était donc une fois un ogre qui vivait sous un pont. Ce n’était pas parfaitement régulier puisque ce sont les trolls qui vivent sous les ponts mais, d’une part, cet ogre l’ignorait et, d’autre part, il est fort probable qu’il ait eu l’un d’entre eux pour ancêtre. Pour tout dire, il était très laid. Vraiment très laid. Avec des sourcils proéminents, d’immenses dents plantées de guingois et de longs poils touffus plein les oreilles. Sans doute louchait il aussi, mais l’histoire n’en dit rien.
Donc, cet ogre vivait sous un pont. Un pont passablement bien situé, sur une large route heureusement très fréquentée, car les jeunes gens des proches villages, y ayant perdu quelques uns des leurs, avaient renoncé à y passer, mais bon… il y en avait toujours un pour jouer au plus malin. Notamment parce que la jeune Aloyse se moquait copieusement de leur poltronnerie. N’y passait elle pas quasi quotidiennement pour aller vendre des œufs, des fromages, des paniers ?
De fait, c’était non seulement le plus court chemin entre le village et sa ferme mais, aussi, le moins approprié aux soupirants trop entreprenants.
Ah, direz-vous, mais n’y avait il pas un ogre sous ce pont, et qui dévorait les imprudents de passage ? Eh bien, oui. Seulement, la nourriture, ce n’est pas tout dans la vie. Et Aloyse, si elle était fort bavarde, comme nombre de jeunes filles, était également sinon fort savante, du moins fort réfléchie. On en a du temps lorsque l’on garde des chèvres, ou que l’on tresse des paniers et toutes ces choses si ennuyeuses qui occupent les mains mais non l’esprit. Ce qui fait sans doute toute la supériorité de la gent féminine au bout de siècles passés à laver la vaisselle.
C’est dire qu’elle consacrait beaucoup de ses pensées… à penser justement, tout à fait comme les ogres qui s’ennuient. Et comme toutes ces pensées eussent été vaines si elle n’en avait usé, elle les faisait largement partager à son petit frère qui trottinait à ses côtés, l’aidant tantôt à porter quelques bricoles, ramassant tantôt un joli caillou, réclamant tantôt un nouveau conte ou répétant les horribles fables qui couraient sur ce pont. Sa grande sœur ne faisait qu’en rire. D’abord les ogres n’existent pas. Et puis ils ne mangent que les enfants méchants – et, toi, tu es un petit garçon vraiment gentil n’est-ce pas ? – ou bien les adolescents boutonneux qui bourdonnent comme des mouches. Ça a bon goût, dis, un adolescent boutonneux ? Bien sûr que non, mais les jeunes gens bien, eux, ne traînent pas sur les chemins… Ils étudient à l’école, comptent en contemplant les étoiles, et lisent en écrivant de la poésie dans les marges… quand ils ont le temps.
Bref, toutes ces conversations avaient toujours un petit tour cultivé et charmant que l’ogre prisait fort. Il se faisait donc un devoir de semer auprès du pont de ces petits cailloux brillants qui comblaient de joie le garçonnet.

Or il advint qu’après quelques années, le roi du pays, cherchant un raccourci pour rejoindre une chasse dont une quelconque paysanne l’avait distrait, vint à passer par là en compagnie de deux piquiers quand soudain…
… il n’y eut plus qu’un piquier. La vue, ou l’odeur, de l’ogre avait tant effrayé les chevaux qu’ils s’étaient cabrés et enfuis, n’emportant qu’un de leurs cavaliers après avoir désarçonné les deux autres. Ne restaient sur le pont que deux hommes terrorisés. Naturellement, le brave soldat aurait dû se jeter devant son roi pour le défendre. Il était censé avoir une pique après tout même si, présentement, on se demande où elle était passée. Néanmoins, c’était sans importance puisque le roi, lui, l’eût alors écarté noblement pour, tirant son épée, faire courageusement face au danger. Certes, c’est ainsi que cela se passe dans les contes. Mais sur ce pont ordinaire, le roi ne put tirer son épée. Pas qu’elle fut coincée. Non, non, encore eût il fallu que la peur lui permît d’y penser.
Il y a quelque chose d’affreux et de pitoyable dans deux hommes à genoux en train de supplier pour leur vie. Évidemment, ce n’était pas là ce dont l’ogre avait rêvé, lui qui connaissait ses classiques et savait ce que l’on doit attendre d’un roi, surtout dans un conte. Mais voilà, c’était tout ce qu’il avait sous la main en tant que roi et il y avait une charmante jeune fille en âge de se marier dans une ferme proche où personne ne passerait jamais.
Après maintes prières et supplications, assuré que le sujet ne se défilerait pas de peur que le survivant n’en fasse des gorges chaudes, voire ne soutienne quelque obscur cousin prétendant au trône, l’ogre accepta de lui laisser la vie. Si, et si seulement, il allait chercher la fille de la ferme voisine en s’engageant à l’épouser.
Voilà le roi encore flageolant sur ses jambes en train de demander la main de leur fille à deux pauvres vieillards ébahis. C’est que la situation n’est pas des plus fréquentes, si même on n’en a jamais entendu parler. Bigre, on a beau avoir les bras qui vous en tombent, on se sent en peine de refuser une telle demande, même si la fille en question tourne un peu du nez. Première impression très réciproque, il faut bien le dire. Si les rois ne sont pas toujours très regardants sur les souillons, on les leur présente d’ordinaire soigneusement peignées et lavées. Détail auquel l’ogre n’avait certes pas songé, bien qu’il faille reconnaître à sa décharge que l’on n’en parle jamais. Par chance, il n’avait pas pensé davantage à cet autre détail… que le jeune frère, navré du départ de sa grande sœur et en larmes, tint à ce qu’elle emportât sa collection de cailloux en souvenir de lui.
Force est d’admettre que la vue du roi, lorsqu’il vit les mains de l’enfant pleines de gemmes dont une seule eut payé la moitié de son royaume, s’éclaircit assez pour distinguer combien sa promise était ravissante sous sa crasse et en dépit de sa crinière ébouriffée.
Ce fût ainsi qu’Aloyse devint reine, quoiqu’elle fût entrée par les communs du château et dûment étrillée et brossée avant d’être présentée à la cour.
Et ce fut une brillante reine, aussi aimable qu’avisée, et dotée d’un fort gracieux visage, ce qui ne gâte rien quoiqu’on puisse en penser.

Après avoir débuté par Il était une fois, il ne reste plus qu’à conclure par Ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants. Hélas, cette fois là n’était décidément pas la bonne car la reine n’en eut point. De toute manière, du côté du père, ce n’aurait pas été gagné d’avance. Mais, bon, c’était comme ça, elle n’eut point d’enfants. Quant à vivre heureux, il n’est pas du tout certain que ce fut possible avec un roi courant tout ce qui portait jupon.
Nonobstant, pour satisfaire à la tradition, la reine fit construire une vaste ferme à ses parents et dota richement son frère qui préféra malgré tout rester auprès d’eux.

Or vint un jour où la reine, qui réfléchissait beaucoup et disposait d’encore plus de temps qu’avant et, partant, de celui de s’instruire, éprouva quelque nostalgie du temps passé et souhaita retourner sur les lieux de son enfance. Quelle ne fut pas sa surprise d’y arriver sans passer le pont, son frère ayant habilement fait détourner la route à proximité de sa ferme à son plus grand bénéfice. C’est qu’à présent, on y venait de fort loin pour acquérir fromages, miel et conserves – garantis bio – de la Ferme de la Reine qui fournissait, entre autres, et à prix d’or, toutes les bonnes auberges du royaume.
Aussi, bien qu’elle eût de quoi être fière des résultats de son éducation, notre jeune reine, échappant à la vigilance de ses serviteurs, coupa t elle à travers champs pour rejoindre le vieux pont délaissé. Et, lorsqu’il en émergea, elle fut bien obligée d’admettre que, oui, il y avait un ogre sous le pont. Au demeurant, elle eut à peine le temps d’avoir peur. Il est tellement rare que les ogres vous rappellent des anecdotes de votre enfance et s’enquièrent de ce que vous êtes devenue.
Alors, quand elle eut bien pleuré et conté l’ennui de la cour, il la fit rire en évoquant la mésaventure du roi, que celui ci n’avait jamais vraiment exposée, et elle le fit rire en lui apprenant que les petits cailloux semés pour son frère valaient de telles fortunes que l’on se battait pour leur possession. Et puis il y avait tellement de choses passionnantes dont seuls savent le prix ceux qui se sont vraiment ennuyés longtemps.

En prenant le chemin du retour, elle était si gaie qu’elle se promit de revenir souvent. Ce qu’elle fit. Et parce qu’une aussi raisonnable compagnie ne pouvait que bénéficier à un esprit réceptif, elle finit par prendre en main les rênes du royaume dont la prospérité ne fut jamais si grande. Il est vrai que, de son côté, le roi ne s’en occupait plus du tout, ce qui fait que, lorsqu’il mourut, tout alla encore mieux qu’avant.
La reine avait alors bien vieilli et, malgré tout, sous ce pont trop humide, l’ogre finissait par souffrir de rhumatismes. C’est pourquoi, sans que vraiment l’un ou l’autre l’ait formellement décidé, il finit par s’installer au château. De toute manière, la reine était beaucoup trop aimée pour que quiconque pût se formaliser d’un proche conseiller assez solitaire en dépit de sa grande sagesse. Un très grand moine, avec un capuchon rabattu très bas sur le front, que certains, ayant entraperçu son visage, assuraient bien laid et fort âgé.
Il ne devait pourtant pas être si vieux que ça car, ayant survécu à la reine, il servit encore de longues années comme conseiller de son neveu, un très prudent jeune homme qu’elle avait désigné pour lui succéder. C’est pourquoi, lorsque son précieux mentor mourut à son tour, le jeune roi reconnaissant le fit enterrer dans le cloître auprès de celle qui avait été si longtemps son amie. Sans doute avaient-ils encore beaucoup de choses à se dire puisque les ogres n’existant pas, leur magie murmure forcément au travers des pierres.

Ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants

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Ce n’est qu’une fois arrivé à l’âge adulte que l’on comprend (enfin !) que cette phrase, concluant les histoires d’amour, est une licence poétique : elle est fausse, mais c’est ainsi qu’il convient de terminer. Parce que personne n’a envie d’expliquer à ses enfants que, yep, les histoires d’amour finissent toujours mal, que la vie n’est que larmes et sanglots et que les seuls qui ont vraiment tout compris, ce sont les fabricants de mouchoirs en papier.
Personne n’a envie d’expliquer à ses enfants que, yep, il n’aime plus maman, mais c’est parce que les années ont trop passé et que maman n’était pas la princesse charmante. Et que ça pourrait être… tiens, elle, pourquoi pas ? Ou elle ? Ou bien encore elle ? Ou lui ?
Personne n’a envie de savoir ce qui s’est passé ensuite, quand la flamme s’est éteinte, quand la passion est partie. Personne n’a envie d’écrire sur ce monde devenu gris et terne où la solitude de l’isolé se confond avec la solitude de l’accompagné.
Personne.
Il y a carrément des histoires d’amour qu’on n’a même pas envie d’écrire, même en la finissant par une phrase convenue, parce qu’il ne s’est rien passé : ce n’était pas le bon moment, ils n’étaient pas en phase, ils sont restés sur un malentendu, il n’a pas su qu’elle voulait qu’il l’embrasse, elle ne l’a pas rappelé…
Pourtant, c’est à cause d’une de ces histoires, fades, ennuyeuses, tellement bourrées d’incompréhensions qu’on a envie de prendre les deux amants et de leur cogner la face à coup de pelle, pour leur bêtise, leur maladresse, leur existence même qui insulte Cupidon… qu’elle est devenue ce qu’elle est aujourd’hui.
Grise et terne ? Non. Elle rayonne. Elle est sure d’elle. Parce qu’elle n’attend plus rien. Elle n’espère plus. Elle sait qu’elle est seule comme une évidence, si claire, si tranchante, que ceux qui l’approchent se coupent dessus. Elle a forcément des soupirants, mais elle ne les voit pas.
Elle avance.
Nous nous sommes d’abord croisés à la machine à café. Un « bonjour » poli, souriant, parce qu’elle sourit souvent. Comme elle pleure, le soir, parfois, quand elle est seule chez elle. Et plus elle pleure, plus elle sourit.
Puis je l’ai dépannée. Parce qu’elle avait précisément idée de l’outil dont elle avait besoin dans son travail et que personne n’était assez disponible ou, simplement, ne l’entendait. Elle m’a remercié, je l’ai invitée à prendre un café.
Nous sommes devenus amis.
Et puis j’ai commencé à l’aimer.