Le bad boy est-il un homme toxique ?

Si la fiction peut éclairer le réel, si la fiction peut souvent avoir pour objectif de nous en parler, à sa façon, elle ne le décrit pas de manière réaliste et fidèle. Le premier exemple tout bête est que les personnages ne vont pas aux toilettes, sauf si cela sert l’histoire (les ralentit, les piège, ouvre un rebondissement).
Dans une romance, on peut faire une demande en mariage en public et tout le monde de s’émouvoir et d’applaudir. Alors que, dans la réalité, c’est un truc ultra-cringe puisque la personne sollicitée ne pourrait alors pas refuser sans être embarrassée devant des tas de témoins. Ce qui ne signifie pas qu’il ne faut plus utiliser ce genre de scènes en fiction, mais bien que cela ne doit juste pas être reproduit dans la réalité. De même que Superman vole, mais c’est un ET.
D’ailleurs, le genre de la romance a ceci de particulier qu’on aurait tendance à le comparer à la réalité, ce qu’on ne ferait pas pour une histoire d’Horreur ou de Super-Héros. Or la romance est une fiction comme les autres.

Mercredi, je vous parlais du drama Lost You Forever (attention, je vais spoiler aussi dans ce billet) et je suis en train de lire le roman (traduit en anglais du chinois par un amateur). Etant donné les conditions de traduction, je n’en jugerai pas le style, mais le drama semble fidèle au roman où je retrouve le sens du timing / de la narration qui en fait une œuvre parfaitement addictive (dans le bon sens du terme).
Hier, par hasard, je tombe sur une vidéo (de la toute nouvelle chaine Décalée) qui parle / décrypte le personnage de Xiang Liu, le démon à 9 têtes.
Et je vous laisse la regarder :

Si je ne rejoins juste pas le propos sur l’idée que le démon n’est qu’un personnage secondaire (mais, bon, la question de qu’est-ce qu’un personnage secondaire mériterait, à mon sens, un billet dédié), elle rappelle que le personnage du bad boy (démon tentateur) n’est pas et n’a pas à être réaliste. C’est un fantasme dans un monde de fantasy.

Petit retour en arrière :

Dans la série culte Buffy contre les vampires (que j’ai adorée et revue plusieurs fois), le premier rapport sexuel entre Buffy, l’héroïne, et Spike, le bad boy, a lieu après un combat assez impressionnant (ils font s’effondrer une maison autour d’eux). La scène est à la fois violente et… érotique.
Si la violence ne serait pas du tout acceptable dans d’autres circonstances, elle est ici partie du récit car les deux protagonistes sont… deux forts guerriers, des Super-Héros. Buffy et Spike sont à peu près de force / puissance équivalentes et il n’y a donc aucun rapport de dominant / dominé, mais juste une pulsion sexuelle qui nait lors d’un affrontement (ou quelque chose comme ça).

Récemment, j’ai eu l’occasion de revoir Blade Runner, la version finale que je ne pense pas avoir vu auparavant, sur grand écran. J’aime ce film pour des tas de raisons, notamment l’esthétique cyberpunk et il y a des scènes assez violentes (combats) en lien avec la narration. Elles ne m’ont donc pas dérangée alors que la scène d’amour entre Deckard et Rachel m’a dégoûtée.
Je ne pense pas que cela m’avait fait cette impression les premières fois.
A l’époque, la consentement de la femme n’existait tout simplement pas. C’était ainsi dans la société et cette réalité sociale baignait la fiction.
(Et je ne m’aventurerais pas sur le chemin « Oui, mais, quand même, à l’époque, y’avaient des mecs instruits qui avaient conscience de ce que c’était le consentement » car, encore aujourd’hui, ce n’est pas une notion qui semble si évidente pour tout le monde…)

Bref, si la scène dans Blade Runner me fait horreur car, clairement, un homme plus fort abuse d’une femme, la scène dans Buffy reste érotique car elle n’a jamais été basée sur l’abus d’un plus faible, mais sur la dimension épique de la rencontre entre deux guerriers.

Vous voyez où je veux en venir ?
Spike incarne le bad boy alors que Deckard est un homme toxique « ordinaire » (dans une scène qui se veut romantique).

Lost You Forever fait couler beaucoup d’encre numérique et, dans les commentaires, deux teams s’affrontent : Xiang Liu vs Tu Shan Jing.
Si Xiang Liu incarne le bad boy, Tu Shan Jing représente l’homme amoureux, fidèle et dévoué. C’est d’ailleurs lui qui finira avec l’héroïne car il incarne la sécurité.
Narrativement, ce choix est tout à fait cohérent : c’est expliqué plusieurs fois, ce que Xiao Yao recherche dans une relation de couple. Elle le propose même à Xiang Liu : s’il abandonne tout pour elle, elle part avec lui.

(J’ouvre ici une parenthèse :
La fin choisie par l’autrice obéit à une pulsion monogame. Pour que l’héroïne devienne monogame, l’un des deux prétendants doit mourir.
Je n’ai pas fini la lecture du roman, donc je n’affirme pas à 100 %, mais je ne crois pas qu’elle soit amoureuse du 3e homme — son cousin qu’elle voit comme un frère. Elle est néanmoins clairement polyamoureuse de deux hommes qui ne se ressemblent pas du tout. Et, d’ailleurs, le traitement de ce polyamour me semble satisfaisant.
Dans un monde où les nobles peuvent avoir une épouse et des concubines, il n’était pas impossible qu’une princesse épouse le plus noble des deux (Jing), mais prenne en concubin le second — puisque le démon a une autre identité, celle d’un noble qui lui a laissée.
Si cette happy end avait été choisie, nous aurions là une belle romance polyamoureuse plutôt qu’un drame un poil excessif et je ne peux pas cacher ma déception sur ce point.)

La question n’est donc pas vraiment qui, nous, spectateurs, préférons puisque Xiang Liu a clairement tous les atouts pour lui, mais bien que Xiao Yao a balisé ses attentes très clairement.
Or les fans s’affrontent autour d’arguments « du réel » : ceux qui préfèrent Jing disqualifient Xiang Liu car c’est un… bad boy.
Souhaiterions-nous une relation toxique à l’une de nos amies ?

Pause.
Xiao Yao n’est pas une de nos amies. C’est une princesse, une divinité, dont le sang peut guérir un démon. Ce n’est pas une personne réelle, mais le pivot central d’un drame.
Quand elle chute d’un arbre, ce n’est pas une humaine qui chute, mais une divinité.
Xiang Liu incarne le bad boy. Complètement.
C’est un démon, il est beau, il est puissant, mais aussi délicat et élégant. Il a les attributs du vampire (il va sucer le sang de l’héroïne pour se soigner). C’est moins explicite dans le drama, mais tout a fait dit dans le roman : Xiao Yao ressent, lorsqu’il boit son sang, une excitation (sexuelle), elle se laisse faire, elle n’est pas effrayée.

Que ce soit Spike (dans Buffy) ou Xiang Liu, si, au début, leurs motivations sont assez égoïstes, au fil du récit, leur amour passionnel prend le dessus et ils vont se sacrifier pour l’héroïne.
Le bad boy en fiction n’est pas l’homme toxique de la réalité. Il ne le représente pas. Il n’a aucun lien avec lui donc il n’a pas pour objectif de nous mettre en garde.

Hélas, dans la réalité, l’homme toxique est sordide. Il ne va pas changer par amour, il n’aime pas. Sa « partenaire » est sa victime — pas son amoureuse ! — qu’il va isoler, dénigrer, violenter. L’objectif de ce billet n’est pas de s’étendre sur ce phénomène, fort bien documenté par ailleurs, mais de remettre l’église au centre du village : le personnage-type du bad boy ne représente pas et ne doit pas représenter l’homme toxique.
L’homme toxique (inspiré de la réalité) est un méchant en fiction : un criminel que l’on va arrêter, un ex-petit-ami qui menace l’héroïne ou l’une de ses amies, un patron abusif…
Le bad boy n’est pas l’un des méchants : comme l’explique la vidéo que je vous ai linkée plus haut, il est là pour réveiller des choses (pouvoirs, sexualité…) chez l’héroïne. Il est souvent sympathique ou drôle, il est very very hot, il va changer en bien, il va souvent résoudre une situation grave (Spike permet de gagner le combat final, Xiang Lu va sauver l’héroïne de la mort).

— Mais où veux-tu en venir ?

Il y a une critique des bads boys qui seraient un mauvais exemple pour la jeunesse et les femmes. Cela les inciterait à aimer des hommes toxiques en se persuadant qu’ils vont changer par amour.
Je n’ai pas lu 50 nuances de bidule et 365 jenesaisquoi et je vais être honnête : je n’ai pas le courage de me les infliger, mais, du coup, ce que je dis est peut-être erroné. De ce que j’en ai compris, ces romans mettent en scène des hommes toxiques (manipulateurs, harceleurs) et c’est un souci qu’ils soient donc les héros et pas les méchants qui se font punir à la fin.
Attention, je ne dis pas qu’on n’a pas le droit d’écrire des histoires glauques. Seulement, si l’on écrit une histoire où un méchant n’est pas puni, mais récompensé, on ne peut pas vendre ça sous l’étiquette Romance, il doit y avoir un avertissement de sécurité ou une catégorisation sans ambiguïté.
Mais ces hommes toxiques ne rentrent pas dans l’archétype du bad boy : le bad boy est un amoureux sincère qui va changer par amour. De même qu’il amène l’héroïne à l’âge adulte, l’héroïne lui permet de devenir mature / responsable dans ses relations affectives.

Parce que, quand je lis que Xiang Liu ne doit pas finir avec l’héroïne parce que leur relation est toxique, j’ai envie de hurler : leur relation n’est pas « toxique », leur relation est épique. C’est un gigantesque monstre marin à neuf têtes !!!
Il y a d’ailleurs une réplique où Xiao Yao lui dit qu’il n’est un monstre que parce que la norme est d’avoir une seule tête, mais qu’elle serait elle un monstre si la norme était d’en avoir 9.
S’il la fait fouetter au début de l’histoire car il est un général rebelle et il pense qu’elle est une espionne, une fois qu’il sera amoureux d’elle, il ne s’en prendra jamais à elle et n’outrepassera jamais son consentement.

— Mais, attends, Cenlivane, j’ai une question : c’est toi qui distingues le bad boy de l’homme toxique, qui te dit que tu ne fais pas un contresens sur le premier terme ?

Peu importe. Si bad boy n’est pas le terme approprié, je n’ai pas de souci à ce qu’on m’apprenne le bon.
Si bad boy désigne bien Xiang Liu ou Spike, c’est qu’il n’est pas synonyme d’homme toxique et, s’il est synonyme, on ne peut pas leur mettre cette étiquette.

Posted in Ecriture.

Ecrivaine | Teams #VagabondsduRêve #TribuneVdR #NiceFictions

2 Comments

  1. Bonjour Cenlivane, j’ai lu avec grand plaisir ton article sur le bad boy, ainsi que celui que tu as consacré à Lost you forever. On se retrouvera sûrement toutes les deux sur de nombreux dramas… Merci tout plein de la rec à mon portrait de Xiang Liu. J’avoue être embarrassée moi-même à placer XL en perso secondaire vu que c’est mon chouchou absolu, et je suis d’accord qu’on me conteste ce choix!
    Je suis ravie de voir que je ne suis pas la seule à défendre l’archétype du bad boy en fiction (quand c’est bien fait), c’était un de nos chevaux de bataille avec Aurélie sur nos vidéos de la chaîne LucasFilles où nous avions abordé la romance toxique, les ships en fanfiction et notre préféré le villainous crush.
    Je comprends que certaines personnes soient frileuses (on a tous nos vécus et nos angoisses), mais je suis persuadée que la bien pensance a souvent une grosse part d’hypocrisie chez certains/ecertaines, parce que ce sont en fin de compte, et quoiqu’on en dise, ces personnages qui ont le plus d’impact.
    En tout cas c’est une des raisons pour lesquelles je suis passée à l’est dans les séries asiatiques qui n’ont aucun problème à nous alimenter avec ces relations épiques (que nous faisions très bien d’ailleurs nous-mêmes). Comment veux-tu avoir une histoire épique sans drama, et donc sans nos dramas queens préférées que sont les bad boys, les villainous crush ou autres persos en quête de rédemption? Ce sont nos diamants noirs. Même si on a rien contre un héros plein de profondeur, un anti héros byronien, ça réchauffe les nuits d’hiver et nos imaginations.

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