De la pulsion monogame et de l’étrangeté des fans

Attention, ce billet contient des spoilers sur Lost You Forever.

Dans une romance, A et B s’aiment. C aime A, mais ce n’est pas réciproque. Evidemment, pour la tension narrative, B va le croire (que A aime C), mais ce sera un malentendu.
En bonus, si la romance est voulue particulièrement feel good, C doit trouver l’amour à son tour avant THE END.

J’ai longuement parlé de Lost You Forever dans un premier billet et je suis revenue dessus dans un second.
Tout en ayant vraiment beaucoup aimé et la saison 1 du drama (la saison 2 n’est pas encore dispo) et le roman, je reste sur deux gros reproches.

Mon 1er reproche est la fin inutilement triste et qui qualifie LYF en drame et non en romance.
Même si l’héroïne, XY, finit avec l’un des deux hommes qu’elle aime (TSJ), le second (XL) meurt sans qu’elle sache jamais ce qu’il aura fait pour elle et… il en aura vraiment fait des tonnes : il la ressuscite lorsqu’elle est assassinée la première fois, il lui apprend le tir à l’arc et lui procure un arc supra-génial, il (lister ici plein de choses que j’ai oubliées tellement il y en a)… mais, en plus de tout cela, il sauve la vie de son fiancé !
L’amour nous sécurise parce qu’on éprouve ce que les gens qui nous aiment font pour nous et je trouve ça cruel / inutilement dramatique que XY ignore combien elle a été aimée.
De plus, même si l’amour de XY pour CX n’est pas de « nature romantique », il reste très fort et, franchement, quand, sur 3 hommes que l’héroïne aime, 2 finissent mal, il est difficile de parler d’une happy end.

Si mon 1er reproche est donc personnel, j’en ai un second plus… général.

L’un des intérêts de LYF est l’intrigue polyamoureuse et la mise en scène de plusieurs types d’amour.
Sentimentalement, il y a donc le triangle XY + TSJ / XL, mais il y a également l’amour (ou haine) entre adelphes, l’amour d’un père pour sa fille non-biologique (le Grand Empereur élève XY comme sa fille, d’abord par culpabilité envers son ex-femme, mais il l’aime réellement comme son enfant), etc.
A ce titre, la relation entre XY et son cousin germain CX est très réussie puisque leur amour est à la fois réciproque et non-réciproque : CX aime sa cousine d’un amour romantique (accompagné d’un désir sexuel) alors que XY l’aime comme un frère, mais cet amour fraternel n’est pas moins puissant que ce qu’elle peut ressentir pour TSJ ou XL : quand elle découvre que CX a assassiné TSJ, son fiancé, elle est incapable de se venger.
De plus, on ne saura jamais si XY aurait pu aimer CX autrement : elle ne le voit comme un frère que parce que lui-même ne se déclare que beaucoup trop tard.

— Et, du coup, c’est quoi ton deuxième reproche ?

Je l’ai cité dans mon billet où j’évoque la notion de bad boy.

Tong Hua, l’autrice de LYF, réussit vraiment l’aspect polyamoureux de XY : elle aime TSJ et XL romantiquement pour des raisons très différentes. Quand elle est avec chaque d’eux, elle ne pense pas à l’autre et, quand son grand-père et son père l’interrogent sur ses amours / le mariage, elle cite les deux.
Et les trois hommes qui l’aiment représentent vraiment 3 façons d’aimer :
– XL est le plus dramatique / sacrificiel : il fait tout pour la personne qu’il aime et, comme je l’écrivais plus haut, sauve même son fiancé de la mort pour s’assurer qu’elle soit heureuse ;
– TSJ (le fiancé) est l’amour généreux et patient qui la sécurise et lui apprend à ouvrir son cœur ;
– tandis que CX est l’amour toxique puisqu’il ira jusqu’à tenter d’assassiner1 son rival.

Sauf que… consciemment ou inconsciemment, l’autrice cède à une pulsion monogame :
– XY et XL n’auront que des baisers manqués : quand il veut, elle ne veut pas et, quand elle veut enfin, il ne veut plus…
– comme l’héroïne aime deux hommes, l’un des deux doit mourir.

C’est une idée que l’on retrouve hélas trop souvent quand un personnage en aime sincèrement deux autres. L’un des deux amours est tué.
C’est d’autant plus dommage que Tong Hua a réussi sa description de l’amour : le seul homme possessif est CX et il est éliminé des prétendants. TSJ et XL aiment suffisamment XY pour ne vouloir que son bonheur et, dans cette société décrite comme polygame, XL aurait pu rester un gars qui passe de temps en temps ou, au moins, qui ne meure pas / avoue ses sentiments.

Au final, c’est donc assez frustrant d’apprécier tout du long un polyamour bien traité pour qu’il finisse en queue de poisson.

Mais, donc, comme j’ai apprécié cette histoire, je me suis amusée un peu à trainer sur la Toile, à lire des commentaires de fans et…

On a le droit d’aimer ce qu’on veut.
On peut aimer les romances monogames et, du coup, ne pas aimer LYF et c’est tout à fait légitime.

Mais le gros intérêt narratif de cette histoire repose sur son polyamour (deux des males leads) et sur son amour contrarié (le 3e).
C’est parce que CX aime XY que la principale femme de CX (l’impératrice) veut la tuer.
C’est parce que CX aime XY qu’il veut assassiner son fiancé.
C’est parce que XL aime XY qu’il la sauve quand elle est assassinée une première fois, qu’il empêche qu’elle puisse se suicider, qu’il sauve TSJ.
Sans ces relations amoureuses, il n’y a juste pas d’histoire.
D’ailleurs, CX ne veut accéder au pouvoir que parce qu’il aime à sa façon tordue / toxique XY.

Que des fans se passionnent pour savoir quel male lead doit l’emporter, disons… OK.
Même si j’ai déjà un peu de mal : je préfère forcément XL car c’est le pur héros romantique, mais j’ai pleuré pour les 3. Même CX, qui est un connard, quand il a le cœur brisé, j’ai le cœur brisé. (Bon, y’a quand même pas mal de fans qui partagent mon avis qu’elle devrait finir avec les 3 ! mdr)
Mais il y a des fans qui expliquent qu’ils savent bien que XY n’aime que (mettons) TSJ et n’aime pas vraiment XL et que les fans de XL sont bien bêtes et…
WHAT ???
Quelle histoire ont-ils vue / aimée ?

Si tu ôtes l’amour de XY pour TSJ ou XL, tu n’as juste plus d’histoire.

Alors je sais bien, hein, que de la même façon que l’autrice a cédé à une pulsion monogame au moment de conclure, les fans peuvent avoir le même biais.
Mais leur attrait pour cette histoire m’évoque un peu un amateur de tiramisu qui n’aimerait ni le mascarpone ni le café ni les biscuits et qui serait allergique aux œufs.

En clair, si vous n’aimez que les relations monogames, ne perdez pas votre temps avec LYF.
On peut avoir des tonnes de lecture différentes d’une même œuvre, mais l’héroïne aime vraiment et sincèrement deux hommes.

  1. Je ne sais pas si je dois écrire que CX a tenté d’assassiner TSJ ou l’a assassiné : XL sauve TSJ, mais il disparait quelques années pendant lesquelles XY et CX vont croire qu’il est réellement mort (et agir comme tel). ↩︎

Et si tu te libérais ce week-end ?

24.230 signes

Cela fait bien trois mois qu’il lui a demandé de réserver ce week-end. ‘fin, un week-end de trois jours complets puisqu’il passera la prendre dès vingt heures ce jeudi et qu’il lui a assuré qu’ils seront de retour dimanche dans la soirée. Elle a joué le jeu de la « surprise » et n’a posé aucune question sur leur destination. Elle sait simplement qu’elle n’a pas forcément besoin de sa carte d’identité ou de son passeport : ils resteront en France. Elle peut emporter son smartphone ou un ordinateur, mais il « l’invite à se débrancher du travail », il est préférable qu’elle ait une paire de baskets plutôt que des escarpins, un pull et une veste « bien chaude ». C’était étrange, mais finalement assez amusant de se laisser faire : Sonia, sa secrétaire, n’a pas fait de réservations, n’a rien programmé, a juste reçu la consigne de dégager ces trois jours entiers.
Mercredi soir, comme elle sait qu’elle finira probablement de travailler un peu tard le lendemain, elle prépare ses affaires : un petit sac « de week-end », elle ne veut pas se charger, mais ne souhaite pas non plus se trouver démunie. Les affaires de toilette, c’est toujours le plus simple : elle a tout en double. Elle attrape donc le nécessaire avec un certain automatisme.
C’est devant sa lingerie qu’elle se découvre soudainement embarrassée. Oh, bien évidemment, depuis deux ans qu’ils se… qu’ils se quoi au fait ? Se fréquentent ? Ce n’est pas vraiment le mot qui convient… Qu’ils ?
Depuis deux ans, il a découvert de nombreuses pièces de sa lingerie : des jours où elle était simple parce que telle était son humeur en se levant, des jours où elle était plus élégante ou clairement coquine — drôle d’expression, n’est-ce pas ? Pourquoi parle-t-on de « coquin » quand on fait référence à « sexuel » ? — parce qu’elle avait un rendez-vous un peu « spécial » en fin de journée… mais elle n’a jamais rien mis « pour lui ». Car elle n’a jamais pensé, un matin, en partant de chez elle, qu’ils se verraient ce jour-là. Sonia minute soigneusement son agenda chaque jour et jamais, non vraiment jamais, le nom de Richard n’y est apparu en terme galant. Le directeur du département juridique y est inscrit sous son nom de famille, à l’occasion de réunions et séminaires, d’entrevues et d’exposés.
Mais, à la fin de certaines réunions, certains soirs tard quand ils doivent terminer un dossier… En rêvassant devant son immense tiroir rempli de fines dentelles, Sarah, capitaine d’industrie, réalise que les choses ne se sont jamais faites qu’à son initiative à lui. Non pas qu’elle n’ait jamais eu d’étranges pensées en le croisant dans un couloir ou… mais c’est toujours lui qui donne un tour de clé alors qu’il est venu dans son bureau, c’est toujours lui qui la coince entre deux portes, alors qu’elle gémit plus qu’elle ne proteste…
Non, aucun matin elle ne s’est levée en songeant que, ce jour-là… et, à chaque fois qu’il a pu voir sa lingerie « coquine », elle était destinée à un autre. À qui elle n’avait alors plus le cœur de la montrer.
Elle esquisse un sourire ironique, se morigénant : combien de dîners a-t-elle subi « en vain » parce que, quelques heures plus tôt, ou même parfois quelques minutes, il l’avait serrée sur son bureau et qu’elle avait alors trouvé en comparaison bien fade le rendez-vous programmé ? Elle attrape les trois ensembles les plus indécents de son tiroir. Et trois plus simples parce que l’humeur est une chose bien changeante.
Petite jupe et bas ou jeans ? Elle prend « de tout » car, s’il faut des baskets… Le sac est prêt, elle n’aura qu’à l’attraper demain.
C’est la première fois qu’ils ont « rendez-vous ».

Jeudi soir, c’est pile à vingt heures qu’il lui envoie un texto : Suis garé en bas de chez toi.
Le tutoiement. Ce sont les sextos. Quand il la prend par surprise et lui murmure à l’oreille ce qu’elle ne répéterait jamais même à ses meilleures amies. Quand personne ne peut les surprendre.
Dans les mails qui se transfèrent, dans les réunions, dans les couloirs, Richard Gallois salue toujours fort respectueusement son grand patron, Madame Roberts, dont on sait, de notoriété publique, qu’il ne l’apprécie guère. Parce que, si quelqu’un est bien critique vis-à-vis de la direction, de la politique des ressources humaines — et ne le paie-t-il pas chèrement, lui dont la carrière a été bien plus difficile que n’importe quelle autre ? —, c’est le directeur des affaires juridiques.
La berline noire est garée devant la porte de l’immeuble. Quand Sarah sort, il bondit hors de la voiture pour lui prendre son sac, lui ouvrir la portière. Elle reste quelques secondes surprise, se laisse faire. Il serait donc galant ?
Finalement, elle est vêtue ce soir-là d’une petite robe noire, très courte, qui laissera au conducteur tout le loisir de contempler ses jambes s’il le souhaite. En se préparant, elle s’est rappelée que le regard qu’il porte sur elle, quand personne ne peut le voir, lui est juste affreusement délicieux. Elle se sent déshabillée, convoitée, désirée. Et c’est ce qu’elle aime lire dans ses yeux bleus.
Il lui sourit, s’installe au volant.

En réalité, ils n’ont toujours pas dit un seul mot, pas même « bonsoir » quand ils se sont retrouvés à vingt heures précises. Ils ont esquissé un signe de tête, un début de sourire, mais… se sont-ils jamais parlés ?
Oh, pour le travail, oui, ils échangent des mémos et des instructions, elle donne des ordres, il fait des préconisations. En pleine réunion, il lui a déjà envoyé des textos — « je te prendrai dès qu’ils seront tous partis » — ou lui a glissé dans l’oreille bien des propos tout en la saisissant fermement au détour d’un couloir désert, mais ils ne se sont jamais dit « bonsoir, comment vas-tu ? » ou « tu as passé une bonne journée ? » et n’est-ce pas ce qui conviendrait pour entamer la conversation alors que la route défile derrière les vitres teintées ?
Il regarde devant lui, il conduit, un sourire flotte sur ses lèvres minces. Elle a ôté ses ballerines et s’est assise en tailleur, elle contemple la nuit épaisse, les étoiles.
— J’imagine que je peux demander où nous allons sans gâcher l’effet de surprise maintenant ? finit-elle par dire enfin, pour rompre le silence.
— Oui, bien sûr, répond-il aussitôt. Ma famille a un petit chalet dans les Alpes, tout à fait isolé du monde et de l’agitation. L’endroit idéal pour ne pas parler boulot ou…
Il laisse sa phrase en suspens, comme s’il n’avait plus rien à dire. Elle attend quelques secondes et retente :
— Et, du coup, c’est plutôt un week-end… romantique ?
Romantique. Comme ce mot sonne étrangement dans cet habitable silencieux et douillet.
— Romantique. Ou juste un week-end entre potes, si tu veux, annonce-t-il. Ou… entre amis.

Amis ? Si elle ignore le qualificatif qui peut convenir à leur… relation ? « amis » ne lui semble pas convenir du tout. Ils n’ont rien d’amis…
Tout a commencé il y a deux ans. Dans un couloir, dans un bureau. Elle le connaissait de nom, avait suivi sa carrière et ses prises de position syndicales, radicales. Ils se sont vus. Dès le premier regard ? Voilà qui sonne de façon si convenue et qui n’est autorisé que dans les histoires dégoulinantes de guimauve. Au premier regard, ils ont eu cette même envie, basique, évidente.
En réunion, il a noté qu’elle quittait toujours la pièce en dernier. Une vieille habitude à laquelle elle tient. Et, quoiqu’il n’aurait jamais fait ça en d’autres circonstances, en autre compagnie, comme un défi à ses propres façons, il a glissé un préservatif dans la poche intérieure de ses vestons. Il a attendu une réunion qui se termine trop tard, où tout le monde est pressé de s’en aller, impatient de retrouver son dîner, son lit…
Alors qu’elle rassemblait ses affaires dans sa serviette de cuir noir, il a verrouillé la porte double de la grande salle de conférence et s’est dirigé vers elle. Pas trop vite. Qu’elle ait largement le temps de lui dire « non » ou « mais que faites-vous ? » Qu’elle ait le temps de refuser, de s’indigner.
Il lui a laissé le temps et elle n’a rien dit. Elle l’a laissé venir vers elle et il ne saura jamais s’il a bien lu dans son regard parce qu’il se souvient y avoir vu exactement ce qu’il voulait : la même envie que lui, irrépressible, évidente. Tout proche d’elle, il a attendu encore quelques secondes. N’est-ce pas sa patronne ? Que se passerait-il si elle se sentait offensée ?
Puis leurs langues se sont mêlées, elle a resserré ses jambes autour de sa taille. Il a à peine descendu son pantalon sur ses genoux, attrapé le préservatif placé tout exprès dans sa poche…
Quelques minutes. Confuses. Brouillonnes. Quelques minutes qui resteront à jamais l’un de ses plus jolis souvenirs. Son parfum. La façon dont elle s’accroche à lui, haletante. Sa main dans ses cheveux.
Une confusion étrange et merveilleuse.
Ils se sont rhabillés sans se dire un mot, sans savoir s’ils se sentaient honteux ou ravis. Parce qu’il n’avait jamais caché ses désaccords avec la politique de la direction. Parce qu’elle n’avait jamais nié que, quoiqu’il fasse du bon travail, il lui était notoirement antipathique. Parce qu’ils savaient tous deux qu’ils n’avaient pas la moindre intention de raconter cet incident à qui que ce soit.
Quelques jours sont passés, elle a fait semblant d’oublier. Comme souvent, elle est partie un soir tard et il était à l’ascenseur en même temps qu’elle. Elle a compris qu’il l’avait attendue, elle l’a laissé appeler l’ascenseur. Contre un mur, dans les sous-sols du garage, à une heure où personne n’aurait pu les surprendre.
Sarah fouille sa mémoire, mais aucun de « leurs moments » ne lui semblent convenir pour ce qui désigne d’ordinaire une amitié.

Alors qu’elle rêvasse en passant en revue leur drôle d’histoire, il profite que l’autoroute est dégagée pour lui poser la main sur le genou. Elle se tourne vers lui et sourit même s’il ne peut la voir que du coin de l’œil. Elle se réinstalle pour que la large main passe du genou à l’intérieur de ses cuisses et il joue le jeu, glissant les doigts un peu plus loin.
Ça n’est évidemment pas du tout prudent, mais il garde les yeux sur la route. Et qui n’a jamais fait ce genre de bêtise ? Il ne la caresse que quelques secondes puis repose les deux mains sur le volant. Il est plus que temps de rompre ce silence qui n’incite qu’au seul langage qu’ils connaissent dans l’intimité.
Il raconte un peu le chalet, pourquoi ses parents l’ont acheté sur un coup de cœur. Les Noëls sous la neige. Les nièces et neveux bruyants. Que son frère a eu la gentillesse de leur faire les courses pour les trois jours qu’ils vont y passer.
Ça n’est pas encore très personnel, mais c’est une première étape : l’autre aussi a une vie, une famille…
De Sarah, Richard sait déjà qu’elle est orpheline. C’est écrit sur sa page Wikipédia, dans les raisons pour lesquelles elle s’est retrouvée très jeune à la tête d’un empire. Mais c’est également écrit dans des magazines et journaux, en légende de photos d’elle avec ses chevaux, ses maisons de campagne ou sa dernière voiture de sport. Ou son dernier fiancé.
Bon, la conversation est définitivement très convenue, mais c’est une conversation.

Richard gare la voiture sur un chemin, devant un magnifique chalet bien plus grand que ce à quoi la jeune femme s’attendait tout au long du trajet. La large bâtisse de bois et de pierre est entourée de fleurs, d’arbres bien taillés, pour ce que les phares acceptent de laisser deviner.
Comme le moteur est coupé, elle lui rend enfin sa caresse. Elle glisse sa main entre ses cuisses, il la regarde et sourit.
— Je te fais visiter et on monte nos affaires ?
La déco joue à fond son côté « chalet dans les Alpes ». Bois, larges baies vitrées. Dans l’immense séjour, des poufs et des sofas aux couleurs improbables se disputent l’espace. La cuisine américaine prend tout un coin et le reste du rez-de-chaussée est occupé par deux salles de bain. Cinq chambres à l’étage, le petit chalet familial a quand même un certain goût du luxe. Il lui montre « leur » chambre où son frère a pris le temps de mettre des draps propres et une couette bien épaisse.
Il est très tard, ils n’ont pas dîné. Il hésite quelques secondes, mais elle recule d’un pas et se colle contre lui. Ils ne sont jamais restés ensemble si longtemps tous les deux sans…

En deux ans, c’est la première fois qu’ils sont allongés là, dans un lit, sans se rhabiller en vitesse parce que quelqu’un pourrait frapper à la porte du bureau ou débarquer pour une raison ou pour une autre. Sur le dos, ils regardent le plafond sans le voir.
— Tu as faim ? Je prépare à dîner ? demande-t-il.
— Un dîner romantique à la fin duquel on s’embrasse et on fait l’amour avec des préliminaires ?
Tiens, ce mot aussi, « préliminaires », que peut-il bien vouloir dire ? Elle l’utilise par convention, parce que c’est ce que les gens disent, mais pourquoi il y aurait du sexe qui porte un autre nom, un peu comme ces salades composées dont on vous dit qu’elles sont des « entrées » alors qu’elles ne seront suivies d’aucun autre plat ?
— Ou on peut se peloter devant un film d’horreur. On peut faire tout ce qu’on veut, on a trois jours avec tout sur place, loin du travail, sans besoin de sortir.
— Ce soir, je veux que tu me roules une pelle à la fin du dîner en me disant que cela fait longtemps que tu as envie de coucher avec moi, lâche-t-elle après quelques secondes.
— Cela fait longtemps que j’ai envie de coucher avec toi, mais je te le redirai au dessert.

Pour cette première soirée, finalement, la conversation a du mal à se rôder, c’est un peu trop nouveau pour eux. Alors ils ont vite mangé avant de retourner au seul langage qu’ils maitrisent vraiment entre eux, puis se sont pelotés devant un film d’horreur avant de s’endormir, épuisés, par la journée de travail, la route, le fait qu’il soit finalement vraiment très tard…
Au petit matin, quand le soleil les surprend derrière les baies vitrées, il la réveille pour qu’ils finissent leur nuit dans un bon lit moelleux, sous la couette. Toute ensommeillée, elle se blottit dans ses bras et, il ne sait pas pourquoi, il est ému.

Il la secoue doucement.
— Il est quelle heure ? demande-t-elle sans ouvrir les yeux.
— Onze heures.
Elle sursaute :
— Je n’ai jamais dormi aussi tard !
— Tu ne fais jamais la grasse matinée ?
— Non, répond-elle, étonnée, comme si c’était là la chose la plus incongrue du monde.
— Tu aimes prendre ta douche toute seule ou tu as envie qu’on te frotte le dos ?
Il n’a jamais fait preuve de tendresse avec elle. Il a toujours été plutôt… entreprenant, rapide… et ils n’ont jamais eu vraiment de temps à eux. Mais ça n’est pas vraiment lui. Oh, évidemment, il n’est pas amoureux d’elle, rien d’aussi naïf, ils ne se connaissent même pas vraiment, mais il souhaite être lui-même. Un lui-même qui a envie de lui frotter le dos, de lui sourire et de la regarder manger ce qu’il cuisine.
Son petit diable intérieur se rebelle et le trouve bien attentionné devant une grande patronne dont il ne partage pas les méthodes et les attentes. Mais il n’en a que faire. À vrai dire, il la trouve si jolie…
— Je n’ai pas l’habitude qu’on me frotte le dos…

Distraitement, elle passe le doigt le long de la rangée de DVD. La bibliothèque est pleine de films, c’est assez bluffant : des films familiaux pour les soirs de Noël, des comédies romantiques, des films d’action, des classiques, de l’horreur…
— Y’a de quoi faire, remarque-t-elle pour manifester sa surprise.
— Pas de câble, faut s’occuper, répond-il amusé.
— Qui entretient cet endroit ?
Elle songe à la bibliothèque devant ses yeux, évidemment, mais aussi aux autres rangées de bandes dessinées, de polars, de Bibliothèque Verte… aux fleurs soignées sur le devant de la maison, aux placards de la cuisine pleins de conserves en tout genre…
— Mon frère est très famille et, depuis qu’il a divorcé, il s’ennuie beaucoup les week-ends sans mômes.
— Ce n’est pas en s’enfermant dans un chalet perdu qu’il va retrouver quelqu’un ? s’étonne Sarah.
— Je ne crois pas qu’il veuille re-trouver quelqu’un.

Films, livres…
— Alors ça marche comment ? On se dit nos œuvres préférées et on en déduit si on est amis ou non ?
La question de la jeune femme peut sembler naïve, mais ne faut-il pas que l’un des deux la pose ? Elle a compris le sens de ce week-end très isolé : il lui montre une facette charmante, sans la pression du travail, sans la pression de l’extérieur. Il sait cuisiner, il peut lui frotter le dos sous la douche — et pas que le dos. Essaie-t-il de la séduire ?
Elle n’arrive pas à savoir si elle se sent flattée, tentée ou inquiète. Après tout, en deux ans, ils n’ont jamais rien eu à se dire, pourquoi cela changerait ? S’il découvre qu’il ne l’apprécie pas, pourquoi continuerait-il à débarquer dans son bureau et à la prendre à l’improviste ? Pourquoi risquer de changer ça ?
Elle aime savoir que, peut-être dans une minute, une heure ou un jour, il va brusquement être là, la coincer contre un mur, un bureau, une porte qu’il vient de refermer… Qu’il va soulever sa jupe trop étroite, qu’il va glisser sa main entre ses cuisses, qu’elle va faire semblant de protester tandis qu’il… Comme cette fois où elle recevait à dîner et qu’il est passé lui porter un dossier. Elle a demandé à ses invités, à ses amis, de l’excuser, lui a ouvert, l’a regardé. Et, alors que, quelques secondes plus tôt, elle écoutait des banalités politiques autour de la table de sa salle à manger, en le regardant, elle a eu juste envie… Elle est retournée auprès de la compagnie, s’est excusée qu’il lui fallait voir, avec son collaborateur, un document sur l’ordinateur du bureau. Puis elle lui a fait signe de la suivre.
Quelques minutes, le temps qu’il lui aurait fallu pour échanger avec un collègue. Quelques minutes de plaisir pur, sans discussion inutile, sans échange social vide de sens. Offerte. Où, un instant, elle a pensé que c’était une position bien étrange pour occuper un bureau. Où elle a retenu ses gémissements de peur qu’un invité ne l’entende. Où elle a trouvé extrêmement délicieux d’être dérangée.

— Et si nous n’aimons pas les mêmes films ? Si nos idées politiques sont à l’opposé ? Si…
— Et si l’on décidait plutôt que nous sommes amis et que, si nous divergeons sur un point ou des milliers, ce sera une bonne occasion de devenir tolérant aux défauts de l’autre ? réplique-t-il en la regardant droit dans les yeux.
— Je n’ai jamais eu d’amis… de cette façon, se défend-elle, gênée, rougissant probablement.
— Je n’ai jamais baisé mes patrons.

Elle n’a pas beaucoup d’amis. Elle ne sait pas bien si c’est sa nature ou non, mais son agenda est si plein que, le peu de fois où elle a du temps « pour elle toute seule », elle veut en profiter au maximum. Elle a toujours travaillé. Enfant. Puis quand ses parents sont morts et qu’elle s’est retrouvée à la tête de leur fortune, de leur empire. Elle ne prend pas réellement de vacances, mais elle est souvent sollicitée pour un séjour chez un partenaire commercial, un séminaire…
— C’est la première fois que tu pars en week-end ?
— On dirait…
Elle reste songeuse un moment avec cette idée.

Il est assez social, plutôt fêtard. Il aime les soirées entre potes et les soirées tout seul devant un bon film. Depuis deux ans, les quelques fois où il a commencé à draguer une fille rigolote ou mignonne, il n’est jamais allé jusqu’au bout. Il se tait quand il réalise ce qu’il va dire. Depuis deux ans, quand il a envie de baiser, c’est elle qu’il vient voir.
Il lui jette un bref coup d’œil et se rassure : elle n’a pas compris. Elle est sur la défensive depuis le vendredi après-midi. La soirée du jeudi, quand ils sont arrivés, claqués, a été juste géniale, mais, au fil des heures, elle a commencé à craindre qu’il ne veuille la séduire et, depuis, elle se sent menacée. Du coup, elle est surtout concentrée sur ce qu’elle dit, elle, effrayée de risquer de se livrer, de se dévoiler, et elle ne note pas ses faux-pas, quand il parle trop…
Elle ne veut pas d’un nième fiancé pour la couverture du prochain magazine qui viendra l’interviewer sur son étonnante réussite. Elle ne veut pas s’afficher avec l’un de ses employés, issu d’un milieu modeste, qui boit des bières le samedi soir avec d’autres cadres un peu aisés.

— Tu veux épouser une femme riche ?
À force que la pression monte, ça sort tout seul, comme une évidence. La nuit est tombée, mais il est encore tôt ce samedi. Ils ont été marcher au grand air, sont revenus affamés.
— T’ai-je jamais demandé une faveur parce qu’on couchait ensemble ? As-tu jamais favorisé ma carrière ? Il me semble qu’on sait tous les deux que tu m’as plutôt mis des bâtons dans les roues… non ?
Sarah se mord la lèvre. Oui, elle n’a pas toujours été très correcte avec lui, mais elle ne pourrait pas dire, honnêtement, si elle s’est vengée de l’attitude rebelle de l’employé ou si elle a tellement craint de faire du favoritisme qu’elle a péché dans l’autre sens.
— Tu n’es pas obligée de prendre mon amitié, tu sais ? Tu n’es obligée de rien. Je trouve que c’est agréable de regarder un film avec toi, de me balader… mais il n’y a aucune obligation.
Il n’est pas en colère, il est juste un peu déçu, peut-être même triste, mais le mot semble bien fort. Après tout, ils ne se connaissent que depuis, quoi, deux jours ?
Pour lui laisser de l’espace, il va dans la cuisine : ils ont faim, il faut bien qu’ils mangent. Elle reste plantée là, dans le séjour, le regarde s’affairer. Les minutes passent puis elle le rejoint.
— C’est trop compliqué, déclare-t-elle pour se donner une contenance.
— Ça n’est pas grave. Tu as envie de quoi ?
— Pour la vie ?
— Non, là, tout de suite. Pour le dîner. Un dessert ? Du vin ?
— Tout de suite, tu veux bien me baiser avant de t’apercevoir que tu ne me veux pas comme amie ?
Il la regarde, étonné. Quelque chose a changé. Elle a employé « baiser », mais il a entendu « me faire l’amour avec tendresse ». Oui. Il s’approche d’elle et l’embrasse. Doucement. Tendrement.
Oui, elle a demandé avec tendresse. Il l’embrasse, il la déshabille lentement. Pour la première fois, quand il la pénètre, elle n’a pas juste la jupe relevée et le chemiser ouvert. Elle est nue et il a pris le temps de la découvrir.

Ils sont blottis l’un contre l’autre, sur l’un des grands divans, nus sous une couverture épaisse. Il se sent bien, mais il a faim. Il ne sait pas trop la sensation qui l’emporte, mais il a décidé de ne pas bouger tant qu’elle ne lui demandait pas. Sa respiration est régulière, il réalise qu’elle est endormie et, bientôt, il s’endort lui aussi.

Ce soir, il la ramène chez elle et, demain matin, ils reprennent le chemin du boulot. Si de grandes déclarations doivent être faites, c’est maintenant.
— Je ne sais même pas si tu veux des enfants ! Et je ne veux pas me marier ! Je ne veux même pas te présenter à mes amis !
Il lui sourit :
— Quelle différence ça fait avec les deux dernières années ?

La berline noire se gare le long du trottoir, juste devant la porte de son immeuble. Ils ont été incapables de parler tout le long du trajet. Il est temps qu’elle rentre chez elle, le délai est écoulé.
— Je ne veux pas que ça change. Tu vas découvrir que je ne t’aime pas et tu ne voudras plus me faire l’amour…
— Parce que tu m’aimais jusqu’à présent ?
Il plonge ses yeux bleus dans les siens et elle ne sait que répondre.
— Tu vas découvrir que tu ne m’aimes pas et…
— … et il y a des milliers de raisons que j’arrête de te baiser, je suis peut-être atteint d’une maladie incurable qui va me rendre impuissant dans les prochaines heures. Ou tu vas rencontrer l’homme ou la femme de ta vie et ne plus vouloir que je t’approche. Ou alors, demain midi, à ta pause déjeuner, je passerai à ton bureau et te ferai l’amour. Tu n’auras pas le temps de manger et tu feras de l’hypoglycémie dans l’après-midi.
Surprise, elle rit.
— Aucune relation n’est écrite demain. J’ai passé un excellent week-end. Et je vais m’endormir comme un bébé en me repassant avec délice les images les plus érotiques de ces derniers jours.
Il lui pose un baiser sur la joue.
— Je ne veux pas t’épouser. Tu es une sale capitaliste. Ça m’excite juste de baiser le grand capital. Ou la plus jolie fille que je connaisse.

Alors qu’elle pose ses affaires dans l’entrée, son téléphone bipe : Et ça recommence à la première pause de quelques minutes que ta secrétaire aura oubliée dans ton agenda.
Elle ne sait pas pourquoi, mais elle sourit.

Le bad boy est-il un homme toxique ?

Si la fiction peut éclairer le réel, si la fiction peut souvent avoir pour objectif de nous en parler, à sa façon, elle ne le décrit pas de manière réaliste et fidèle. Le premier exemple tout bête est que les personnages ne vont pas aux toilettes, sauf si cela sert l’histoire (les ralentit, les piège, ouvre un rebondissement).
Dans une romance, on peut faire une demande en mariage en public et tout le monde de s’émouvoir et d’applaudir. Alors que, dans la réalité, c’est un truc ultra-cringe puisque la personne sollicitée ne pourrait alors pas refuser sans être embarrassée devant des tas de témoins. Ce qui ne signifie pas qu’il ne faut plus utiliser ce genre de scènes en fiction, mais bien que cela ne doit juste pas être reproduit dans la réalité. De même que Superman vole, mais c’est un ET.
D’ailleurs, le genre de la romance a ceci de particulier qu’on aurait tendance à le comparer à la réalité, ce qu’on ne ferait pas pour une histoire d’Horreur ou de Super-Héros. Or la romance est une fiction comme les autres.

Mercredi, je vous parlais du drama Lost You Forever (attention, je vais spoiler aussi dans ce billet) et je suis en train de lire le roman (traduit en anglais du chinois par un amateur). Etant donné les conditions de traduction, je n’en jugerai pas le style, mais le drama semble fidèle au roman où je retrouve le sens du timing / de la narration qui en fait une œuvre parfaitement addictive (dans le bon sens du terme).
Hier, par hasard, je tombe sur une vidéo (de la toute nouvelle chaine Décalée) qui parle / décrypte le personnage de Xiang Liu, le démon à 9 têtes.
Et je vous laisse la regarder :

Si je ne rejoins juste pas le propos sur l’idée que le démon n’est qu’un personnage secondaire (mais, bon, la question de qu’est-ce qu’un personnage secondaire mériterait, à mon sens, un billet dédié), elle rappelle que le personnage du bad boy (démon tentateur) n’est pas et n’a pas à être réaliste. C’est un fantasme dans un monde de fantasy.

Petit retour en arrière :

Dans la série culte Buffy contre les vampires (que j’ai adorée et revue plusieurs fois), le premier rapport sexuel entre Buffy, l’héroïne, et Spike, le bad boy, a lieu après un combat assez impressionnant (ils font s’effondrer une maison autour d’eux). La scène est à la fois violente et… érotique.
Si la violence ne serait pas du tout acceptable dans d’autres circonstances, elle est ici partie du récit car les deux protagonistes sont… deux forts guerriers, des Super-Héros. Buffy et Spike sont à peu près de force / puissance équivalentes et il n’y a donc aucun rapport de dominant / dominé, mais juste une pulsion sexuelle qui nait lors d’un affrontement (ou quelque chose comme ça).

Récemment, j’ai eu l’occasion de revoir Blade Runner, la version finale que je ne pense pas avoir vu auparavant, sur grand écran. J’aime ce film pour des tas de raisons, notamment l’esthétique cyberpunk et il y a des scènes assez violentes (combats) en lien avec la narration. Elles ne m’ont donc pas dérangée alors que la scène d’amour entre Deckard et Rachel m’a dégoûtée.
Je ne pense pas que cela m’avait fait cette impression les premières fois.
A l’époque, la consentement de la femme n’existait tout simplement pas. C’était ainsi dans la société et cette réalité sociale baignait la fiction.
(Et je ne m’aventurerais pas sur le chemin « Oui, mais, quand même, à l’époque, y’avaient des mecs instruits qui avaient conscience de ce que c’était le consentement » car, encore aujourd’hui, ce n’est pas une notion qui semble si évidente pour tout le monde…)

Bref, si la scène dans Blade Runner me fait horreur car, clairement, un homme plus fort abuse d’une femme, la scène dans Buffy reste érotique car elle n’a jamais été basée sur l’abus d’un plus faible, mais sur la dimension épique de la rencontre entre deux guerriers.

Vous voyez où je veux en venir ?
Spike incarne le bad boy alors que Deckard est un homme toxique « ordinaire » (dans une scène qui se veut romantique).

Lost You Forever fait couler beaucoup d’encre numérique et, dans les commentaires, deux teams s’affrontent : Xiang Liu vs Tu Shan Jing.
Si Xiang Liu incarne le bad boy, Tu Shan Jing représente l’homme amoureux, fidèle et dévoué. C’est d’ailleurs lui qui finira avec l’héroïne car il incarne la sécurité.
Narrativement, ce choix est tout à fait cohérent : c’est expliqué plusieurs fois, ce que Xiao Yao recherche dans une relation de couple. Elle le propose même à Xiang Liu : s’il abandonne tout pour elle, elle part avec lui.

(J’ouvre ici une parenthèse :
La fin choisie par l’autrice obéit à une pulsion monogame. Pour que l’héroïne devienne monogame, l’un des deux prétendants doit mourir.
Je n’ai pas fini la lecture du roman, donc je n’affirme pas à 100 %, mais je ne crois pas qu’elle soit amoureuse du 3e homme — son cousin qu’elle voit comme un frère. Elle est néanmoins clairement polyamoureuse de deux hommes qui ne se ressemblent pas du tout. Et, d’ailleurs, le traitement de ce polyamour me semble satisfaisant.
Dans un monde où les nobles peuvent avoir une épouse et des concubines, il n’était pas impossible qu’une princesse épouse le plus noble des deux (Jing), mais prenne en concubin le second — puisque le démon a une autre identité, celle d’un noble qui lui a laissée.
Si cette happy end avait été choisie, nous aurions là une belle romance polyamoureuse plutôt qu’un drame un poil excessif et je ne peux pas cacher ma déception sur ce point.)

La question n’est donc pas vraiment qui, nous, spectateurs, préférons puisque Xiang Liu a clairement tous les atouts pour lui, mais bien que Xiao Yao a balisé ses attentes très clairement.
Or les fans s’affrontent autour d’arguments « du réel » : ceux qui préfèrent Jing disqualifient Xiang Liu car c’est un… bad boy.
Souhaiterions-nous une relation toxique à l’une de nos amies ?

Pause.
Xiao Yao n’est pas une de nos amies. C’est une princesse, une divinité, dont le sang peut guérir un démon. Ce n’est pas une personne réelle, mais le pivot central d’un drame.
Quand elle chute d’un arbre, ce n’est pas une humaine qui chute, mais une divinité.
Xiang Liu incarne le bad boy. Complètement.
C’est un démon, il est beau, il est puissant, mais aussi délicat et élégant. Il a les attributs du vampire (il va sucer le sang de l’héroïne pour se soigner). C’est moins explicite dans le drama, mais tout a fait dit dans le roman : Xiao Yao ressent, lorsqu’il boit son sang, une excitation (sexuelle), elle se laisse faire, elle n’est pas effrayée.

Que ce soit Spike (dans Buffy) ou Xiang Liu, si, au début, leurs motivations sont assez égoïstes, au fil du récit, leur amour passionnel prend le dessus et ils vont se sacrifier pour l’héroïne.
Le bad boy en fiction n’est pas l’homme toxique de la réalité. Il ne le représente pas. Il n’a aucun lien avec lui donc il n’a pas pour objectif de nous mettre en garde.

Hélas, dans la réalité, l’homme toxique est sordide. Il ne va pas changer par amour, il n’aime pas. Sa « partenaire » est sa victime — pas son amoureuse ! — qu’il va isoler, dénigrer, violenter. L’objectif de ce billet n’est pas de s’étendre sur ce phénomène, fort bien documenté par ailleurs, mais de remettre l’église au centre du village : le personnage-type du bad boy ne représente pas et ne doit pas représenter l’homme toxique.
L’homme toxique (inspiré de la réalité) est un méchant en fiction : un criminel que l’on va arrêter, un ex-petit-ami qui menace l’héroïne ou l’une de ses amies, un patron abusif…
Le bad boy n’est pas l’un des méchants : comme l’explique la vidéo que je vous ai linkée plus haut, il est là pour réveiller des choses (pouvoirs, sexualité…) chez l’héroïne. Il est souvent sympathique ou drôle, il est very very hot, il va changer en bien, il va souvent résoudre une situation grave (Spike permet de gagner le combat final, Xiang Lu va sauver l’héroïne de la mort).

— Mais où veux-tu en venir ?

Il y a une critique des bads boys qui seraient un mauvais exemple pour la jeunesse et les femmes. Cela les inciterait à aimer des hommes toxiques en se persuadant qu’ils vont changer par amour.
Je n’ai pas lu 50 nuances de bidule et 365 jenesaisquoi et je vais être honnête : je n’ai pas le courage de me les infliger, mais, du coup, ce que je dis est peut-être erroné. De ce que j’en ai compris, ces romans mettent en scène des hommes toxiques (manipulateurs, harceleurs) et c’est un souci qu’ils soient donc les héros et pas les méchants qui se font punir à la fin.
Attention, je ne dis pas qu’on n’a pas le droit d’écrire des histoires glauques. Seulement, si l’on écrit une histoire où un méchant n’est pas puni, mais récompensé, on ne peut pas vendre ça sous l’étiquette Romance, il doit y avoir un avertissement de sécurité ou une catégorisation sans ambiguïté.
Mais ces hommes toxiques ne rentrent pas dans l’archétype du bad boy : le bad boy est un amoureux sincère qui va changer par amour. De même qu’il amène l’héroïne à l’âge adulte, l’héroïne lui permet de devenir mature / responsable dans ses relations affectives.

Parce que, quand je lis que Xiang Liu ne doit pas finir avec l’héroïne parce que leur relation est toxique, j’ai envie de hurler : leur relation n’est pas « toxique », leur relation est épique. C’est un gigantesque monstre marin à neuf têtes !!!
Il y a d’ailleurs une réplique où Xiao Yao lui dit qu’il n’est un monstre que parce que la norme est d’avoir une seule tête, mais qu’elle serait elle un monstre si la norme était d’en avoir 9.
S’il la fait fouetter au début de l’histoire car il est un général rebelle et il pense qu’elle est une espionne, une fois qu’il sera amoureux d’elle, il ne s’en prendra jamais à elle et n’outrepassera jamais son consentement.

— Mais, attends, Cenlivane, j’ai une question : c’est toi qui distingues le bad boy de l’homme toxique, qui te dit que tu ne fais pas un contresens sur le premier terme ?

Peu importe. Si bad boy n’est pas le terme approprié, je n’ai pas de souci à ce qu’on m’apprenne le bon.
Si bad boy désigne bien Xiang Liu ou Spike, c’est qu’il n’est pas synonyme d’homme toxique et, s’il est synonyme, on ne peut pas leur mettre cette étiquette.

Lost You Forever (2023) – LE drama de l’été 2023 ou le drame à très hautes doses

Attention, étant donné ce que j’ai l’intention d’écrire dans ce billet, je vais largement spoiler : vous voilà prévenu·es !

Je suis tombé sur ce drama complètement par hasard. Sur la page qui lui était dédiée, Viki annonçait 24 épisodes, la plupart était sous-titrée en français, j’ai cru naïvement qu’il s’agissait d’un ensemble fini (après tout, 24 épisodes, ça fait de quoi !).
(Edit au 21/8/23 : Il s’avère que c’est LE drama de cet été 2023. Je suis à la page malgré moi !)
J’ai donc commencé à binge-watcher tranquillou, c’était plutôt addictif… avant d’apprendre que :

Lost You Forever est l’adaptation récente du roman (2013) de l’autrice chinoise Tong Hua et la suite de A Life Time Love que je n’ai pas vu et qui raconte a priori l’histoire des parents de l’héroïne, Xiao Yao (XY).
Le drama est découpé en deux saisons pour une raison purement règlementaire : de ce que j’ai compris, afin d’éviter les délayages intempestifs, la Chine interdit de dépasser une certaine longueur par saison, mais tous les épisodes ont déjà été tournés et, dans tous les cas, l’histoire a bien une fin depuis 2013 donc.

Au moment où je rédige cette chronique, je n’ai vu que les 34 épisodes (sur les 39 de la saison 1) sous-titrés en français, mais j’ai été lire plusieurs spoilers et passages du roman (disponible en ligne en anglais).

Tout d’abord, je dois souligner le bonheur de découvrir le cadre (fantasy) de cette histoire.
On a des royaumes en guerre avec tout un tas de familles, liées les unes aux autres par des alliances ou des trahisons, et plusieurs sortes de divinités, de démons, d’animaux incarnés, de magies…
L’échelle de temps peut être un poil déroutante car les personnages principaux sont des divinités qui vivent plusieurs centaines d’années.

La narration tourne autour de Xiao Yao (Yang Zi) et de ses… quatre (QUATRE ???) prétendants.
Une romance fun et un poil débridée ?
Pas du tout.
Lost You Forever appartient au registre du Drame, un Roméo et Juliette sous amphétamines… et je crois que c’est le point qui me tracasse.

Reprenons…
XY est la fille adultère d’un démon, mais le roi dont elle est officiellement l’enfante l’aime tout à fait. Voilà déjà un premier point (son père biologique) pour lequel plusieurs personnes veulent la tuer.
XY et Cang Xuan (Zhang Wanyi) sont cousins germains et se sont retrouvés seuls à la mort de leurs parents. Ils se sont promis de ne jamais se quitter, mais ils vont être séparés malgré eux et, adulte, CX va aimer XY d’une façon passionnelle et non plus comme un frère (classique).
XY est perdue dans son enfance, fait face à des trucs super graves et glauques (genre prisonnière et torturée) puis, adulte, vit en tant qu’homme et médecin et rencontre Xiang Liu (Tan Jianci) et Tu Shan Jing (Deng Wei).
XL est un puissant démon marin à 9 têtes et 9 vies avec qui elle va développer une relation complexe d’amour-haine-amitié, mais qui va l’aimer passionnément (aussi, comme CX quoi).
TSJ est un noble, perdu pour un moment, dont elle va sauver la vie et qui va l’aimer inconditionnellement.

CX et XL sont fous de XY, mais ne peuvent pas être avec elle, CX parce qu’il veut devenir empereur (et, franchement, suis pas sûr d’avoir compris le souci, vu qu’elle est princesse), XL parce qu’il est loyal à un ennemi de la famille maternelle de XY.
TSJ, lui, assume tout à fait ses sentiments, mais est fiancé avec une intrigante et…
Hop, on ajoute un 4e larron : Feng Long (FL) est un cousin de TSJ, allié indispensable de CX pour devenir empereur et le candidat « idéal » pour épouser XY.

Le truc, en fait, c’est que, au début de l’histoire, t’es saisi par le coté sympa/addictif : XY est super cool en médecin homme, ses interactions avec XL sont piquantes, TSJ est trop chou en toutou morfondu d’amour…
Et, là, si on était dans de la Romance, paf ! on terminerait sur une touche mignonne. Après tout, elle est princesse, elle pourrait largement avoir plusieurs maris et…

Mais Lost You Forever appartient au Drame.
CX finira bien empereur, mais marié à la soeur de FL, qui sera insecure car elle devine les sentiments qu’il a pour XY.
XY va finir par épouser TSJ, mais XL va… mourir. Sans jamais avoir avoué une seule fois ses sentiments.

Je suis à la fois envieux et fasciné par ce que je lis sur les forums : quand une oeuvre suscite autant de commentaires, de disputes… c’est qu’elle a quelque chose.
Tu as des fans qui espèrent une fin alternative au drama et d’autres qui leur font remarquer qu’ils sont idiots puisque le roman existe depuis 2013.
Ceux qui préfèrent TSJ qui est l’amoureux « sain » (ses détracteurs le diront « fade ») à XL qui représente le bad boy / la relation toxique.
(Edit au 20/8/23 : Quelques jours de réflexion et une vidéo visionnée plus tard, je reviens sur ce positionnement dramatique que je déplore et sur la figure du bad boy incarnée par XL.)
Les fans de XL parce que… ben, c’est le démon fou d’amour, qui sauvera la princesse jenesaiscombiendefois et l’autrice a avoué en interview que c’était son préféré.
Oui oui, le personnage préféré de l’autrice et de la majorité des fans meurt sans jamais avouer une seule fois à l’héroïne que son amour était sincère.

Et c’est là où je me demande si je suis OK avec ça.
Objectivement, quand on voit les sentiments qu’elle suscite, c’est une œuvre réussie, pas anodine. Le drama est beau, les acteurices jouent bien, le monde développé est chouette.

Mais j’ai le sentiment d’une surdose de drame, genre quelqu’un a renversé le bocal de larmes dans la préparation.
Parce que, oui, c’est clair que la mort de XL va forcément te faire pleurer toutes les larmes de ton corps, mais est-elle indispensable ? Il ne peut déjà pas être avec XY, c’était obligé qu’il n’ose jamais lui dire combien il l’aime et qu’elle se dispute lors de leur dernière interaction ? Ca aurait vraiment tué quelqu’un qu’ils s’embrassent genre une fois ?

Ce n’est pas super clair, mais (de ce qui transparait des 34 premiers épisodes que j’ai vus) XY « préfère » TSJ car c’est le seul qui soit capable de faire de l’Amour sa priorité.
Mais, bon, franche comme elle est, elle aurait pu… chais pas… être plus franche avec XL par exemple…

Et, encore, je suis sûr que je n’ai pas vu tous les aspects dramatiques, il doit y avoir encore quelques belles doses de larmes ici ou là.

Alors je pose ça ici car je n’ai pas fini d’y réfléchir.
Le monde est cool. Il y a plein de choses intéressantes. La narration, avec toutes ses intrigues, ses clans, ses rebondissements… ne peut pas laisser indifférente.
Mais est-il nécessaire de donner à une héroïne autant d’amoureux pour si peu d’amour ?
A mon avis, c’est le genre d’œuvres, qui, par sa nature même, génère de la fanfiction.
Et, au fond, je me dis que ça doit être un sacré accomplissement quand les gens se déchirent autant autour des personnages que tu as créés.

Ce billet a été également publié sur la #TribuneVdR.

Le Gardien

6.050 signes

Assoupi à flanc de colline, gorgé de soleil, le temple s’arrondissait en gradins éclatants autour du parvis circulaire pavé de blanc. Les lourdes plaques d’obsidienne dont ils avaient été revêtus s’étaient descellées par endroits, dessinant d’inquiétants sourires ponctués de buissons malingres. Sur les dernières rangées, quelques eucalyptus, d’immenses pins millénaires étendaient leurs doigts arthritiques, indifférents aux criaillements moqueurs de quelques mouettes isolées.

Au loin s’étendait la mer, à peine devinée, dans le gris-bleu tremblant d’une chaleur brumeuse.

J’ai été là. Immobile au bord d’un bassin au fond pierreux oublié des eaux mêmes du ciel. J’ai attendu. Et je suis là encore. Immobile, invisible à quiconque pourrait passer, si quiconque passait un jour. Les renards, les furets, les insectes mêmes l’ont su mais eux aussi l’ont oublié et sont revenus. Ainsi, s’il passait, ce promeneur solitaire, ne verrait-il là qu’une ruine. Une ruine si parfaitement ordinaire qu’il n’y discernerait rien de l’absolue solitude qui y règne et sur laquelle je veille depuis si longtemps qu’aucune légende ne garde trace de moi. Moi, le Gardien, le veilleur de l’éternité.

J’ai été là lorsque Caius l’a découverte sur la plage. Je l’y avais tirée et l’avais veillée jusqu’à ce qu’il s’en approche. Je savais qu’il viendrait parce qu’il descend jusqu’à la plage presque chaque jour sans que je sache pourquoi. Il m’a vu de loin et je me suis retiré sachant qu’il aurait peur. Ainsi n’a-t-il vu de moi que ce qu’il a cru en voir, un grand chien noir à côté d’une quelconque épave. Mais si j’ignore pourquoi il vient, je le sais curieux de tout. Il ramasse parfois quelque galet poli, un morceau de bois, un coquillage… Je sais aussi qu’il est bon et qu’il ne pourrait la laisser là abandonnée.
Il s’est approché, intrigué par cette chose immobile et, d’un coup, il s’est jeté à genoux sur les cailloux, vérifiant anxieusement le plus léger signe de vie, avant que, brusquement, son cœur ne s’enfle d’espoir et de reconnaissance. Avant même ses paroles, ses pensées s’élevaient vers les dieux en bénédictions, ne démêlant pas bien s’il fallait se réjouir qu’ils aient écarté ce chien efflanqué et lugubre ou lui rendre grâce d’avoir attiré ses regards.

Oui, j’étais là lorsqu’il l’a soulevée avec délicatesse pour repartir, en courant presque, ayant laissé ses paniers en vrac sur la plage. Oui, Caius est curieux et il est bon. C’est un bon esclave aussi, et celui d’un bon maître, car la faute qu’il a commise, même sans savoir si elle lui serait pardonnée, ne signe pas un cœur étriqué. Il est fort aussi, car, si légère soit-elle, ce n’était pas un mince exploit de la ramener aussi vite dans la colline. Et il fut pardonné. Ou ignoré ? le domaine abrite tant d’esclaves… encore que les soins que reçut l’enfant ne pouvaient passer inaperçus. Je n’aurais pas permis qu’il en fut autrement. Pourtant, le maître de Caius aura certainement souri : il ne l’a jamais puni ou dissuadé de recueillir les chiens pelés, les chats galeux, les oiseaux blessés…
Elle a guéri, son séjour sur la plage avait été bref, j’y avais veillé et l’eau n’est jamais glaciale en cette saison. Et puis son petit corps s’accrochait à la vie. Aurais-je pu ne pas la recueillir quand elle s’est jetée à la mer au large des côtes parce que des marins l’avaient découverte… et ses derniers mots avaient été pour moi.

Caius s’est toujours affligé qu’elle fût muette mais, la barrière de la langue estompée, que lui eût-elle dit d’une sordide enfance à Subure où sa mère avait été vendue comme esclave. Du moins cette mère était-elle belle, et magicienne, même si ce fut insuffisant à protéger son enfant ou seulement sa vie.
Que deviennent les princesses égyptiennes dont les maîtresses ont déplu ? Et leurs filles ? De petites créatures qui meurent ou qui s’enfuient et, parfois, par une grâce étrange, une petite servante muette dans un grand domaine étranger.
Elle y avait trouvé sa place, celle que Caius lui avait assignée dans un coin de la bibliothèque du maître, à tailler des calames bien pointus, à lisser des tablettes ou des peaux, à écouter.
C’était là qu’elle passait la quasi-totalité de ses journées. C’était là que le maître passait les siennes. Il lisait. Il étudiait. Il recevait des amis avec lesquels il discutait. Il écrivait aussi. Lorsqu’il réfléchissait, souvent à voix haute, son regard effleurait parfois la silhouette menue, quasiment invisible dans son silence. Peut-être était-elle magicienne après tout car, lorsqu’elle l’écoutait, sa réflexion se faisait plus claire, ses raisonnements plus incisifs, sa pensée plus vaste. Leurs regards s’étaient croisés, rarement, et il avait eu l’intuition qu’elle percevait ses pensées presque mieux que lui-même, au point qu’il lui avait adressé parfois quelques mots, comme oubliant qu’elle ne pouvait répondre.
Et qu’aurait-elle répondu ? Esclave protégée d’un esclave et dont les affreux souvenirs s’étaient peu à peu enfouis, délités, pour laisser place à une forme de bonheur dans ce vaste domaine planté d’oliviers et de vignes au flanc de collines couronnées de pins tranchant sur le ciel toujours bleu.
Mais, moi, je savais qu’elle ne m’avait pas oublié, dans ses regards qui guettaient les ombres, dans les pensées affectueuses que le sommeil laissait échapper de ses lèvres, dans l’amicale reconnaissance qu’elle portait à Caius, même si elle ne se manifestait que par des riens. Et je m’émerveillais que sa beauté, qui éclipserait bientôt celle de sa mère, fût à ce point enclose en sa raison qu’elle semblait voilée par magie.

Mais même moi, qui savait tout de son cœur, l’avenir m’était caché. Et j’ai été là lorsqu’elle a hurlé, d’une voix rauque et cassée de n’avoir pas servi. Et là encore lorsque Caius s’est précipité et que le médecin accourut à ses cris mais il n’y avait plus rien à faire.
La cérémonie funéraire serait belle et grandiose, les pleureuses nombreuses et le maître laisserait bien des regrets et bien des serviteurs, mais pas cette petite esclave à peine utile à tailler des roseaux car j’étais là quand elle s’est enfuie et je n’avais plus rien à faire ici.
Elle est descendue vers la plage puis elle m’a vu et a tendu les bras comme pour conjurer sa vision et, moi, je l’ai regardée s’enfoncer dans les eaux bleues, si bleues, d’un turquoise laiteux qui se fondait au cobalt du large. Je savais qu’elle échouerait à nouveau sur les galets, que Caius y reviendrait mais que, cette fois-ci, il ne remonterait pas en courant mais en pleurant, après avoir glissé une obole entre ces lèvres glacées qui auraient gardé l’arrondi de l’enfance.

Même les dieux s’inclinent devant le destin, aussi, cette fois ai-je accompli mon devoir et lorsque je me suis retrouvé auprès d’elle pour la guider, elle n’a pas eu peur. Nous savions tous deux que son âme serait légère devant la plume de Maât.

Voilà pourquoi je suis revenu ici pour attendre. Tôt ou tard, ils reviendront. Ils découvriront ces ruines et il y aura bien alors un Caius pour veiller à ce qu’ils se rencontrent. J’y veillerai, et, s’ils ne me voient pas, lui me reconnaîtra sans doute. Qui oublierait le Chien des enfers ?

Le français va très bien, merci (2023)

J’avais acheté cet essai il y a quelques semaines, mais il s’était entassé sur ma Pile à Lire.
Puis, là, en lisant un article ALC qui n’hésitait pas à prétendre que lesdits linguistes n’étaient que des idéologues (quand quelqu’un affirme que la science est une idéologie, c’est un bon gros red flag), je me suis dit qu’il était temps de le lire pour vérifier de quoi ça parle.
(Je n’avais parcouru que le site qui est déjà pas mal intéressant.)

C’est un essai assez court.
Je ne pense pas que son objectif soit de nous apprendre quelque chose, mais bien plutôt de rappeler quelques points, de prendre le temps de se remettre en perspective.

Je suis né au début des années 1970. Même si j’aimerais que ce ne soit pas le cas, j’ai été formaté comme tout le monde et j’ai cru à une langue « belle et pure » pendant une période de ma vie.
J’ai adhéré d’autant plus facilement à cette croyance que, pour une raison que j’ignore, j’étais doué en orthographe (je pense que toutes ces règles me plaisaient, comme une sorte de jeu de société un peu improbable, avec son lot de devinettes et d’essais foireux), mais cette croyance n’a pas résisté à mon amour de l’écriture. Rien que pour les dialogues, il m’était indispensable de m’emparer des formes orales.
Bref, comme j’aime notre langue, je l’aime vivante et plurielle (parce que, bon, dire « je t’aime, mais je veux te voir mort », ce n’est pas trop mon kink).

Essai donc qui permet de se remettre dans le bain, de se rappeler un peu les règles que je veux m’imposer (ou non) en tant qu’écrivain ou éditeur… et que je vous invite à lire pour vous sentir plus à l’aise quand de vieux mâles dépassés veulent vous faire croire qu’ils sauraient mieux causer la France que vous 😉

Doom at Your Service (2021)

16 épisodes de 60+ minutes

Elle1 est atteinte d’une maladie incurable et va mourir. Lui1 est la Mort.
Cela faisait quelques temps que la série me faisait de l’oeil, s’invitant dans les suggestions que me faisait Netflix, mais je peinais à la lancer : un personnage principal qui va mourir, c’est un sujet qui n’est pas simple et ça peut donner du très bon comme du très mauvais…

Et puis l’ennui des journées d’été m’a fait franchir le pas. Heureusement.

Elle1 a une vie de galères. Orpheline, responsable de Lui4, son jeune frère, elle travaille comme éditrice, mais le PDG est toxique et incompétent et elle découvre que son petit ami était… marié.
L’annonce de sa maladie (et de sa mort prochaine) ne semble qu’un élément de plus dans cette vie ingrate qui peut bien finir.
Elle attire alors l’attention de la Mort.

Le thème est classique : la Mort, désabusée ou sans empathie, découvre sous un jour nouveau l’humanité.

Ce qui fait le charme de Doom at Your Service nait de tout un tas de petits détails.
Par exemple, l’effet 4e mur : Elle1 travaille avec d’autres éditeurices et auteurices. Lorsqu’elle veut déjouer le contrat qu’elle a passé avec la Mort, elle va demander à chacun·e la solution narrative pour une Happy End.
Il y aura une romance et son traditionnel triangle amoureux, mais, comme il aurait été peu approprié d’imaginer la Mort avec un rival masculin, ce sont les personnages secondaires qui vont s’y coller : Elle2, la meilleure amie d’Elle1, tiraillée entre Lui3, son premier amour, et Lui2 (le physique de Lee Su-hyeok, très froid, est clairement bien exploité).
Et, comme dans les romances, en plus d’un triangle amoureux, il faut un prétendant très riche, pour l’effet Prince Charmant, on aura bien un homme riche au casting, mais, pour une fois, pas le fils caché d’un conglomérat improbable, mais juste un riche « crédible » (un fils de propriétaire, quoi).
Le récit est « sain » : les personnages ne valident pas, par exemple, le management toxique sous prétexte qu’il faut travailler et se taire.

Puis, je l’avoue, dès que les histoires se passent autour d’éditeurices, d’écrivain·es, de romans… je suis captif.

Je ne vais pas vous spoiler, donc je me contenterais d’écrire que les rebondissements narratifs m’ont convaincu, que j’ai apprécié le sens du détail et le soin sur les (nombreux) personnages secondaires (mention spéciale aux deux vieilles dames qui « hantent » l’hôpital) et mon seul bémol sera sur le personnage de Dieu que j’ai moins aimé, mais ce n’est pas le personnage le plus évident à traiter, faut l’admettre.

Au final, on a donc du fantastique qui marche autour de la Mort à la découverte de l’humanité, avec une romance en bonus qui s’y lie tout à fait bien.

Ce billet est également paru sur la #TribuneVdR.

Fais confiance à ton mec pour te gâcher le week-end

5.000 signes

Ça commence toujours de manière anodine : le café s’est renversé ou le chat a vomi. T’es un peu agacée, mais ce n’est pas si grave, tu peux gérer. Puis la journée avance et, de petites contrariétés en petites contrariétés, ta vie part en sucette sans que tu l’aies vu venir.
Nous venions de nous disputer. Encore.
Il avait fini par me lâcher qu’il n’avait jamais été amoureux de moi, que j’avais le caractère le plus épouvantable du monde et qu’il me détestait, probablement, aussi, mais, avec le recul, ce n’était vraiment pas la première fois qu’on avait ce genre d’échanges et tout était encore sauvable.
Nous étions samedi matin, nous aurions dû être en route pour la merveilleuse petite auberge romantique dans laquelle il nous avait réservé une nuit et nous étions assis dans sa voiture, garée au sous-sol, en train de nous dire des horreurs. Du coup, la matinée elle-même n’était pas sauvable à proprement parler, mais nos deux vies, dans leur ensemble, n’en semblaient pas pour autant compromises.

J’avais beaucoup crié, dans l’espace trop étroit de sa petite Peugeot, j’avais même pleuré, puis, décidée à donner une belle force dramatique à mon départ (après tout, il venait de me dire qu’il ne m’avait jamais aimée), j’ai voulu m’extirper de la voiture, genre départ de la scène, je claque la porte, on ne se reverra plus jamais.
J’ai ouvert la portière, je me suis prise les jambes dans la bandoulière de mon sac à main dont le contenu s’est renversé sur le sol de béton du parking, j’ai commencé à courir après mes clés qui s’enfuyaient en roulant. Il a voulu sortir de la voiture pour m’aider, il a marché sur mon étui à lunettes qui a lâché un sinistre crack, on s’est rentré dedans dans la panique.
Le télescopage m’a obligée à le regarder en face et, là, mon cœur a loupé un battement : il avait les larmes aux yeux.

A ce moment, je sais ce que vous vous dites : ils s’embrassent, ils s’excusent, leur week-end va finalement plutôt se dérouler mieux qu’il n’a commencé…
Vous vous trompez.
Alors que, embarrassés parce que je l’avais vu pleurer, parce qu’il savait que je l’avais vu pleurer, nous continuions vainement à rassembler le contenu de mon sac, la porte du parking, à plusieurs mètres de la voiture, s’est ouverte sur un groupe de jeunes. Bruyants. Eméchés ?
Hé, les gars, il est dix heures du mat’, il est trop tard pour revenir de boîte !
Nous ne leur avons pas prêté attention, au début, nous étions bien trop absorbés par nos propres émotions, mais ils s’approchaient et il nous a bien fallu les regarder.

C’est lui qui a réagi en premier.
– Cours ! m’a-t-il crié.
Il m’a attrapé par la main et… je l’ai suivi, en mode automatique, sans comprendre. Derrière nous, nous avons tous laissé : mon sac renversé, mon téléphone, mon portefeuille, mes lunettes écrasées… On s’est engouffrés dans la sortie suivante du parking et on a monté les escaliers en courant, on a débouché sur la rue comme des fous, haletant.
Le ciel était d’un bleu magnifique, les murs blancs des immeubles étaient lumineux.
– Putain, il se passe quoi ? a-t-il sifflé entre ses dents serrées.
Autour de nous, la ville était normalement pleine comme un samedi matin : les rideaux des boutiques allaient se lever pour des consommateurs qui devaient avoir dépensé leur quota avant le déjeuner.

Mais les consommateurs autour de nous étaient…
– Ne me dis pas que ce sont des zombies ? ai-je enfin fini par articuler.
Chacun de notre côté, nous avons repassé mentalement ce début de journée. Il avait essuyé le café chaud renversé sur son sac de voyage, j’avais nettoyé le vomi du chat, nous n’avions même pas regardé la météo, donc forcément encore moins les actualités…
– On ne peut pas retourner à la voiture… a-t-il fait remarquer. Et on ne sait même pas si c’est local ou…
– Dans les films, Brad Pitt serait là pour me sauver, ai-je chouiné, désemparée.
Mais il n’y avait pas grand-chose d’intelligent à dire, alors on a commencé à marcher.

Heureusement, les zombies autour de nous étaient affreusement lents et, s’ils nous voyaient passer et tentaient de nous suivre, aucun ne nous a rattrapés. Nous n’avons croisé personne de sain, nous nous sommes servis à manger et à boire en passant dans une supérette, ouverte, mais laissée sans surveillance.
Nous avons marché longtemps, à en avoir mal aux pieds, et, en milieu d’après-midi, dans une ville voisine, nous avons enfin trouvé une équipe de la Sécurité civile qui nous a parlé de l’épidémie, du nuage toxique, des rares chanceux qui n’avaient pas été contaminés car ils s’étaient trouvés en sous-sol pendant l’Evènement.

Alors que nous partagions une soupe avec quelques pompiers, le soir venu, en écoutant les derniers bulletins à la radio, je me suis tournée vers un grand jeune homme maigre, tout à côté de moi :
– N’empêche, vous vous rendez compte, je lui ai fait, me dire qu’il n’a jamais été amoureux de moi tout ça parce que j’ai une nature un peu colérique ?
– Trop dur, a acquiescé mon voisin improvisé, tu m’étonnes que ça gâche un week-end…

Histoires de muses et de fées

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Elle referma le livre et le posa entre le clavier et elle, ralluma l’ordinateur et chercha sur la Toile. Pourquoi disait-on qu’un roman pouvait vous tomber des mains ? Il ne tombait jamais des mains, on se contentait de le reposer, juste, tuée d’ennui. Tuée ? Terrassée serait sans doute plus correct.
Qu’avait-il donc sorti la veille ? Qu’étant donné le nombre de fois où elle était morte d’ennui, de dépit ou autre, elle ferait bien de prendre des actions chez un marchand de cercueils ? Quel idiot ! Il lui reprochait son humour lamentable, mais il n’était guère plus doué !
Bref, elle chercha. Elle chercha entre les lignes, parmi les critiques positives et négatives, ce qu’elle devait attendre du roman entamé qui lui arrachait des bâillements et, au final, elle conclut prosaïquement qu’elle ne s’était jamais forcée, à rien, et que ce n’était pas aujourd’hui qu’elle allait commencer.
Elle contempla le poche d’un œil torve, limite menaçant, l’attrapa et alla le jeter dans la poubelle de la cuisine. L’horloge du four indiquait 22:16. Pas vraiment le temps de commencer quelque chose, autant aller se coucher. Elle se brossa les dents, enduisit ses mains de crème avant de les frotter consciencieusement, persuadée de retarder un peu leur déchéance inévitable, et se glissa sous la couette après avoir éteint les lumières dans l’appartement.
Ce pauvre livre n’avait pas su lui plaire. En même temps, pourquoi son auteur avait-il cru devoir raconter des choses si ordinaires, si banales… Se mettre sur l’autre côté… Au moins, le collègue d’écriture avait-il essayé… Elle pouvait bien la ramener, elle qui n’avait plus écrit depuis… oh…
Tout était de sa faute ! A lui ! Lui qui avait osé sortir, alors qu’elle lui annonçait qu’un de ses textes venait d’être retenu pour publication et juste après avoir fait semblant de l’encourager par un traître « tu ne dois plus douter de ton talent, maintenant ! » :
— Tous ces textes, ils sont un peu vieux. Quand est-ce que tu t’y remets ?

Tout était de sa faute, à lui. Elle le savait.
Pendant des années, elle avait pu écrire. Elle mélangeait amours, réalités déviées et vacillantes, aventures improbables, mais drôles… Elle vous avait parlé d’amours ? Oui, elle avait un certain talent pour les histoires d’amour et, avec son humour contestable qui plaisait à une moitié de son public, c’était l’autre pendant de ce en quoi elle se débrouillait. Ou excellait, allez savoir, ça ne changeait pas vraiment son drame actuel.
La pensée rationnelle veut nous laisser croire que les vœux n’existent que dans les contes, qu’ils n’existent pas dans la VraieVieTM… mais elle savait que c’était faux, qu’ils se retournaient surtout contre vous si vous ne les formuliez pas de façon appropriée.
Or donc, quelques années plus tôt, lasse d’un célibat qui s’éternisait plus que les conversations de son amie Samia, elle avait énoncé un vœu précis :
— Je suis écrivaine douée en amour, mais je n’ai jamais vécu de vraie histoire qui envoie du pâté. Le peu que j’ai vécu était banal, oubliable. Je voudrais vivre quelque chose de spécial, quelque chose à la hauteur.
Quelques semaines ? mois ? plus tard, il mettait le bazar dans sa vie. Une relation tout à fait improbable, non conventionnelle, dont elle ne savait jamais ce qu’elle était réellement, mais qui disqualifiait toute tentative de comprendre l’amour et les relations entre deux êtres proches et…
Depuis eux, elle ne pouvait plus écrire la moindre histoire un brin romantique, elle ne pouvait pas non plus raconter sa propre vie. ‘fin, elle aurait pu, au sens où il lui suffisait de poser les mots les uns derrière les autres, mais son amour de la bonne littérature trouvait l’idée même aussi ennuyeuse pour le lecteur qu’indécente pour elle-même.

Cette nuit-là, elle ne s’endormit que d’épuisement après s’être retournée mille fois dans son lit, rêvant alors de livres qui s’entassaient au coin de la poubelle, contre le frigo, d’auteurs et autrices furieuses qui venaient lui hurler dessus en salon alors qu’elle était assise pour dédicacer sur une petite table d’écolier couverte de fromage : on était en automne et elle espérait qu’on l’invite pour une raclette.
Le lundi matin, bougonne, sirotant son café, elle avoua l’ampleur de sa détresse à son unique collègue de boulot : elle avait fait un vœu stupide et sa Muse s’était barrée, furieuse et jalouse.
— Alors, toi aussi, tu as remarqué qu’il ne fallait pas se tromper dans ses vœux ? répondit sobrement Gwendoline.
Sandra et Gwendoline ne se connaissaient que depuis quelques mois, mais avaient vite noté qu’elles partageaient de nombreux défauts en commun : une extrême maniaquerie, qui n’était pas si terrible dans leur boulot, un humour lamentable, l’amour de la lecture et… une capacité à voir le monde au-delà de… ou sur le côté, peut-être bien ? Et, encore une fois, son binôme administratif avait résumé à merveille la situation : elle ne devait juste pas se tromper dans son prochain vœu.

Les jours passaient mornement. Sa Muse ne revenait pas, elle avait beaucoup de boulot, la fatigue d’automne s’installait et, dans les magasins, les décorations de Noël envahissaient l’espace, ne laissant que peu de place à quelques citrouilles hilares qui invitaient à se gaver de sucreries.
Le soir d’Halloween, il doit se passer quelque chose. C’est obligé. Elle n’avait pas suivi les aventures de Buffy pour rien ! Elle s’obligea donc à sortir quoiqu’elle fût claquée et, en guise de déguisement, elle mit l’une des tenues steampunk qu’elle affectionnait et qui autorisait les surcouches bénies par sa frilosité. Bottes et pantalon, petit gilet, chemisier et dentelles, veste cintrée, elle hésita devant un haut de forme et l’embarqua : aucun aventurier ne sortirait sans chapeau !
La soirée fut calme comme de bien entendu : dans un bar à bières de la vieille ville, avec quelques potes, ils descendirent une ou deux pintes de trop et, aux douze coups de minuit, les serveurs leur firent sentir l’appel du lit. Fin de partie.
En remontant à pied chez elle, avec Lorenzo, un ami de longue date, elle traina devant chaque vitrine où le reflet était suffisant pour se voir et s’interroger sur, oui ou non, avait-elle une « tête à chapeaux ». Tandis qu’elle tournait en rond autour de cette question et que son compagnon de route lui parlait de toute autre chose en fond sonore, les effets alanguis de la bière commencèrent à se dissiper et elle se retrouva à nouveau avec ses éternelles questions : où était sa Muse ? Que faisait-on sur Terre à part s’y ennuyer ? Pourquoi il ne se passait jamais rien de spécial les soirs d’Halloween ou de Noël ?
Il doit se passer quelque chose ! pensa-t-elle très fort, en pleine nuit, dans une rue tout à fait déserte. Lorenzo, qui marchait à ses côtés, s’arrêta brusquement et se tourna vers elle :
— Tu sais, Sandra, faut que je te dise…
Il fit aussitôt une pause, parut chercher ses mots et… s’avança vers elle pour l’embrasser. Cela ne dura qu’une fraction d’instant et, interdite, elle le vit s’approcher, sentit ses lèvres sur les siennes. Son cerveau moulina, confus : Lorenzo et elle se connaissaient depuis le lycée, ils étaient d’excellents amis, elle ne lui avait jamais laissé entendre que… Elle se recula, les yeux écarquillés, et, à son attitude, le jeune homme comprit et pivoina :
— Je… bafouilla-t-il. Je…
Sandra hésita à se lancer dans l’une de ces tirades dont elle avait le secret et réalisa qu’elle ne voulait pas parler. Elle voulait juste qu’il se passe des choses un peu fun dans sa vie mortellement ennuyeuse, mais rien n’arrivait de sympa et il avait gâché son vœu.
Elle repartit d’un bon pas, plantant là son cavalier qui n’osa pas la suivre, et elle rentra chez elle sans se retourner. Elle était gavée. Ce n’était pas ça le souhait qu’elle avait fait.

Quand elle fut au chaud, elle envoya un premier texto à Lorenzo : Sérieux, gars, ne reprends pas contact avec moi avant que je sois calmée, t’es vraiment relou !
Et, quoiqu’elle sût qu’il ne la lirait pas avant plusieurs heures ou jours puisqu’il n’allumait jamais son téléphone, un autre à lui : J’en ai marre, tout est de ta faute ! Il y avait bien évidemment peu de chances qu’il devine de quoi, cette fois encore, il était coupable, mais, bah, il était forcément coupable de quelque chose.

Lendemain d’Halloween, jour férié, jour pour cuver.
En réalité, la jeune femme n’avait nul besoin de dégriser, mais elle décida de sortir : puisque l’inspiration ne venait pas à elle, elle finirait bien par la retrouver. Elle passa au MacDo se prendre un shoot de gras-qui-compense et décida de s’installer sur un banc de la coulée verte qui traversait la ville depuis quelques mois, dessinant un bijou urbain de végétation.
En apparence, elle profitait du soleil après avoir englouti burger, frites et glace, mais, en réalité, son cerveau chauffait encore plus que d’habitude. Ne devrait-elle pas mettre un vœu par écrit pour en éprouver toutes les facettes ? tous les risques ? Mu par deux doigts agités, un stylo furieux tambourinait un petit calepin aux pages noircies.
Il fallait qu’elle retrouve sa Muse, qu’elle trouve l’Amour qui prendrait toute la place et l’étoufferait lui et l’importance qu’il avait dans sa vie, puis il était temps qu’elle devienne un peu célèbre et… Une femme, petite cinquantaine, mais les cheveux déjà tout blancs, s’assit sur le banc à côté d’elle et se permit un :
— Bonjour.
— Bonjour, répondit Sandra machinalement.
— C’est une belle journée pour un mois de novembre !
— Vous n’êtes pas d’ici ?
— Non, en effet !
— Alors habituez-vous : il n’y a que des belles journées ici. Il ne fait vraiment vilain qu’en février.
La femme sourit à cette réplique, laissa passer quelques secondes et relança :
— Vous faites quoi de beau ?
— Normalement, je ne parle pas aux inconnus, je n’aime pas les gens, répliqua l’écrivaine, un peu froidement.
— Je comprends : votre cerveau vous parle déjà bien assez, les voix à l’extérieur font trop de bruit.
— Pardon ?
La jeune femme, piquée au vif, lui lança un regard terrible, mais l’inconnue ne se démonta pas et continua sobrement :
— Ce n’est pas de votre faute, je le sais bien, mais si, tout simplement, vous abandonniez enfin l’idée de faire des vœux ?
— Pardon ?
— Vous n’avez jamais songé que, derrière chaque vœu, il y avait quelqu’un pour l’exaucer ? Quelqu’un qui doit le comprendre, le mettre en œuvre…
— Et ?
— Sandra, vous êtes une bonne écrivaine. C’était votre vœu le plus cher quand vous avez soufflé les bougies de votre dixième anniversaire et nous vous avons exaucé. Comme à chaque fois. Mais votre capacité à imaginer des histoires, à suivre toutes les hypothèses même les plus improbables autour du moindre fait le plus anodin, vous l’avez reçu à la naissance. Votre esprit est l’un des plus compliqués, des plus torturés… qui soit et nous n’en pouvons plus.
Sandra, les yeux écarquillés, regardait la femme qui lui annonçait tout cela froidement.
— Alors, exceptionnellement, nous avons demandé une dérogation : le droit de venir parler à une humaine, de nous expliquer avec elle, de lui demander… de la supplier, en réalité, si nécessaire, de juste… arrêter.
L’écrivaine, d’habitude si disserte, si à l’aise à l’oral, ne pipait mot.
— Sandra, je vous le demande officiellement : nous n’avons pas le droit de ne pas exaucer vos vœux alors nous vous supplions de ne plus jamais en faire. Jamais. Même vos vœux les plus anodins ont les conséquences les plus improbables. Et vous n’en êtes jamais satisfaite.
La jeune femme, soufflée, prit une inspiration et répondit enfin :
— Normalement, dans une bonne histoire, ayant découvert que les vœux se réalisent pour de vrai, j’ai droit à un dernier !
— Dans une bonne histoire, mais nous sommes dans la réalité et, si vous saviez qu’il ne vous reste qu’un seul vœu, vous cogiteriez tellement que nous mourrions tous de migraines.
— Z’êtes pas hyper fun…
— Oui, mais nous voulons vivre en paix.
L’inconnue… la fée ? regarda longuement Sandra, sut que le message était passé et disparut. Simplement. Sans se soucier que sa disparition brutale fut ou non remarquée par les passants au nez collé sur leurs smartphones.

Il n’était jamais joignable, laissant son téléphone éteint en permanence et ne l’allumant que pour l’appeler, mais elle ne pouvait raconter qu’à lui qu’elle avait été témoin d’une telle rencontre. Ou à Gwendoline peut-être, quiconque d’autre la prendrait pour une folle. Et il fallait qu’elle le raconte.
J’aimerais qu’il m’appelle, là !
Son téléphone sonna et elle vit son nom s’afficher sur l’écran.
— Oups, désolée ! s’excusa-t-elle à voix haute. Pur réflexe, je vais essayer de faire attention.

Maintenant que j’ai fini les comédies de Noël, c’est quoi le programme ?

9.680 signes
Spéciale dédicace à l’année 2020…

Journal de bord, année 2020
Lundi 2 novembre, il est 19h.
Entrée sur Facebook : Maintenant que j’ai fini les comédies de Noël sur Netflix, c’est quoi le programme ?
Cette année a été… particulière, disons. Le pays est reconfiné même si ce n’est pas bien clair. Certaines collègues sont au travail comme si rien n’avait changé, d’autres sont coincés à la maison, enfermés, déprimés. Je suis au nombre de ceux qui se retrouvent devant leur ordi, à produire… quelque chose. Ne me demandez pas quoi, je n’en suis pas certain moi-même, mais, à la fin du mois, mon salaire arrivera sur mon compte en banque et, tristement, je n’ai plus aucune autre préoccupation.
En réalité, ma pile à lire est loin d’être basse, mais, avec l’automne et les journées grises, quand la nuit tombe, je rêve de contrées lointaines, le papier me semble désormais froid. Gris. Comme mon humeur.
Nouveau message. J’avoue, c’est une sale manie, mais j’ai tendance à ne pas regarder l’expéditeur. Mon œil capte vaguement un avatar, que je pense reconnaître, et, souvent, je me mets à pester sur telle ou telle phrase avant de réaliser que la personne qui me parle n’est pas du tout celle que je crois.
Vais-je changer ?
Je ne crois pas.
Nouveau message : Jour d’ennui, nouveau jeu, on est sauvés !
Et un lien. Sur lequel je clique, forcément. J’ai fini toutes les comédies de Noël.

Mardi 3 novembre, 3h
Merde, mais qu’est-ce que je fous encore devant l’ordi ? Je suis censé taffer à 9h. Bon, OK, je n’envoie pas de fusées sur Mars ni de satellites autour du soleil, mais il ne reste que six heures si je m’endors dans la seconde.
« Et, du coup, tu habites où ? »
C’est ce putain de jeu, je n’ai pas vu le temps filer, j’ai commencé à chatter avec Jtrouvepas parce qu’on venait de faire équipe et qu’on avait enchainé trois victoires de suite et que son avatar était une mignonne petite sorcière d’Halloween et que c’est largement suffisant pour engager la conversation quand on s’ennuie.
Peur des mauvaises rencontres ?
Dans cette réalité, je fais partie de l’équipe dominante. Dirigeante ? Mâle blanc cisgenre hétérosexuel. Grand. Très grand.
Une fois, je me suis fait agresser, dans la rue. J’étais tellement surpris que je n’en garde que ce souvenir : la surprise.
Bref, je raconte ma vie à Jtrouvepas (de nom qui va bien avant de lancer le jeu).

4h
« Sorry, mais, là, faut vraiment que je déco, je taffe tout à l’heure.
– No problem. A+ »
A+ ? Juste A+ ?
Un étrange sentiment me saisit. Je me sens… déçu ?
Ça fait plusieurs heures qu’on discute, de tout et de rien. ‘fin, surtout de séries, mais pas que. On a aussi parlé un peu de politique. Et de la cuisson idéale pour la ratatouille.
Je ne sais pas pourquoi, mais je crois que je m’attendais à un « Tu rejoueras bientôt ? » ou quelque chose comme ça.
Tu ne sais même pas si c’est une vraie fille, quel âge elle a, si elle est baisable !
Et alors ? J’ai déjà fait du cybersex avec des mecs qui se faisaient passer pour des nanas. Tu sais mon seul regret ? Je captais très vite que c’était des mecs. Parce que la sexualité qu’ils mettaient en scène, ben… elle était axée « pour me plaire » et, du coup… ouais, je suis hétéro parce que je recherche une meuf, pas une chose fabriquée par un mec.
Ouais, ben, dans une société patriarcale, meuf ou pas, la sexualité, c’est toujours une fabrication masculine…
Je crois que c’est pour ça que je suis resté en ligne beaucoup trop longtemps à discuter avec Jtrouvepas. Elle n’avait pas l’air d’un mec qui (croit à tort bien) incarne(r) une fille…
Alors, après le A+ impersonnel, je laisse :
« J’ai aimé discuter avec toi. J’espère que ça se reproduira. »
Et je déco.

Et je ne dors pas.
‘fin, j’essaie, mais je serais plus efficace à commencer ma journée de taf.
D’ailleurs, c’est ce que je fais deux heures plus tard.

« Ca existe le coup de foudre pour quelqu’un que t’as même pas vu irl ? »
Bon, en réalité, les guillemets de dialogue sont abusés puisque, coincés, on échange via Messenger et qu’on boit chacun notre café tout seul, devant l’écran.
« Ca a duré combien de temps ?
– Quoi ? »
Je ne comprends pas la question de Méjane, mais elle a toujours des questions bizarres que je ne comprends jamais. Puis, quelques mois plus tard, je réalise qu’elle avait raison, mais elle tourne sans mettre son clignotant et elle s’en fout de laisser les gars comme moi en plan.
« Si tu parles d’un coup de foudre, c’est que t’as longtemps papoté. C’était genre une grosse heure ou plusieurs ?
– Plusieurs.
– Ouais, ça existe.
– Comment tu le sais ? »

Vous vous demandez aussi ? Vous n’aurez pas la réponse. Méjane ne donne jamais les réponses, elle pose juste les questions.

Si elle est en ligne ce soir, c’est qu’elle a envie qu’on se revoie. Ou qu’elle kiffe juste le jeu.
Ralentis, Max. Elle est peut-être en couple, monogame, lesbienne, mineure, grand-mère…
Ralentis, Max.

Mercredi 4, 2h
« Désolée, faut vraiment que j’aille dormir, j’ai fait nuit blanche hier…
– Je n’ai pas trouvé le sommeil non plus. J’ai aimé te parler… »
Ralentis, Max.

Samedi 7 novembre, 1h
« On échange les photos de nos trombines ? On essaie de se rencontrer ?
– Je ne suis pas sûre d’avoir envie… Désolée… T’as l’air gentil et tout, mais… suis plus vraiment prête à… tu sais, un « homme normal »… et tu ne perds rien, suis pas trop la came des « vrais mecs »…
– On peut juste échanger une photo, histoire de ne pas juste parler à un pseudo ?
– OK… »

Tout de suite, elle a essayé de dire que la photo avait été prise par un pro, que c’était normal qu’elle rende bien, qu’elle était beaucoup moins (chaisplustropquoi) dans la réalité.
Elle a dû me sortir la liste random des complexes féminins. Je n’ai rien écouté.
Ses yeux sont marron clair, elle sourit.
Comment je la convaincs qu’on doit se rencontrer ?

Mardi 24 novembre, 10h
Nous sommes réunis en présentiel pour « des nécessités de service ».
J’adore cette expression, elle a un côté Ta Gueule C’est Magique. J’ai toujours rêvé de devenir manager, genre une heure dans ma vie, pour la coller dans un mail.
On est réunis parce qu’on accueille deux nouveaux, qu’on a du matos à voir, que la cheffe veut récupérer des dossiers…
Sous les masques… oh… wait… c’est Elle !
Ralentis, Max, tu te fais des films !
Quelle est la probabilité que Jtrouvepas soit cette nouvelle, sous son masque noir, dans ses fringues gothiques qui disent « Je ne suis ni une nana ni un gars et ça me va ».
Elle a l’air de t’avoir reconnu ? Tu fais quand même un bon mètre 95, on te confond rarement…
Elle a déjà glissé, lors de nos (très) nombreux chats, qu’elle n’était pas spécialement physionomiste et, là, entre les masques et le stress du Premier Jour, elle doit avoir d’autres soucis que de se demander si je suis le mec bavard qui a fini par avouer qu’il regardait les comédies de Noël et portait des pulls moches quand les fêtes approchaient.

La réunion commence.
A un moment (ne me demandez pas quand, mon esprit dérive dès que les réunions démarrent), la voix claire de notre cheffe me sort de ma torpeur :
« Ce que je vous propose, c’est que chacun de vous ôte son masque le temps de montrer son visage, parce que c’est quand même dur de démarrer dans une équipe à l’aveugle. »
Je n’ose plus respirer.
Je suis dans les premiers et, quand j’ôte mon masque, je vois ses yeux s’écarquiller.
Elle est surprise, oui, elle est surprise.
Ralentis, Max, tu t’emballes !
Elle regarde mon pull moche de Noël, oui, elle connecte.
Ralentis…

Elle ôte son masque, brièvement.
Ce sourire.
Faut que je l’invite à déjeuner, faut que je lui offre un café, faut…
Méjane est assise à côté de moi depuis le début de la réunion et, là, alors que mon esprit s’emballe, elle me pose la main sur le bras, juste comme ça, genre « Ralentis, Max… »
D’un coup d’oeil, elle me désigne mon téléphone.
Un texto.
Oui, c’est quand même plus discret que de chuchoter.
« Respire. Elle ne va pas s’enfuir.
– …
– Magie de Noël. Je te promets qu’elle ne va pas disparaître.
– Comment ? Puis c’est pas Noël ?
– Yep. Mais, avec cette putain d’année, mes quotas sont bas et elle était sur ma liste. Par contre, ne déconne pas parce que t’es son dernier hétéro. »

Alors, là, je sais ce que vous pensez.
La magie n’existe pas. Et Cupidon est un mythe.
Croyez ce que vous voulez.
Perso, je pose juste que, autour de moi, j’ai vu des trucs : la voisine battue qui rencontrait la coiffeuse qui venait d’ouvrir juste en bas ou le collègue gentil et timide qui était envoyé en séminaire, pour remplacer quelqu’un au pied levé, et qui revenait avec un numéro de téléphone en plus dans ses contacts.
Je pose donc juste que, malgré ma pole position dans l’échelle sentimentale, j’étais toujours célibataire à 35 ans, que c’était l’année de la lose pour tout le monde et que j’ai pu attirer un peu de pitié.

J’attends devant les toilettes. Jtrouvepas est à l’intérieur, elle n’a pas dit « non » quand j’ai proposé de faire quelques mètres avec elle avant que chacun rejoigne son bunker.
Méjane passe et s’arrête à ma hauteur :
« Tu sais que, normalement, je ne fais rien pour les gars comme toi ?
– Je ne sais pas, non, mais merci et je ne ferai pas de conneries et… pourquoi ? »

Pourquoi ?
Je n’en ai absolument aucune idée, mais je promets de ne rien changer, de continuer à regarder les comédies sentimentales en pleurant, de continuer à aider ma voisine âgée à monter ses courses au quatrième étage, de continuer à ne pas rire aux blagues sexistes…
Alors, oui, éthiquement, agir pour être récompensé, ce n’est pas le top de la noblesse, mais, vous savez quoi, les gars ? J’abandonne sans regret les grosses voitures pour plaire aux fées.
« Tu pleures vraiment devant les comédies sentimentales ? »
Merde, je viens de sursauter. Je ne l’ai pas entendu sortir des toilettes.
Elle lit dans les pensées ?