Pursuit of Jade, la scène coupée de l’épisode 38

J’ai déjà mentionné la série Pursuit of Jade dans mon précédent billet. Si vous vous intéressez aux cdramas, je pense qu’il est impossible de passer à côté. Elle bat des records, accompagnée de fausses polémiques en ligne, genre « pourquoi le héros reste magnifique sur le champ de bataille ? » ou « pourquoi le jeune acteur (20 ans) qui incarne un des méchants joue-t-il si bien que son personnage est dérangeant ? »

iQIYI diffuse un épisode par jour et c’est une torture pour moi qui ai l’habitude de bingewatcher la plupart du temps.
Aujourd’hui, à 11h, c’était donc la sortie du 38e épisode (sur 40), mais celui-ci a une petite particularité : ses premières scènes ont été très largement partagées sur les réseaux depuis plusieurs jours (semaines ?).

Je ferai un billet complet quand la diffusion sera finie / que je l’aurai vue en entier, mais, en grossier résumé, l’histoire met en scène une fille d’origine modeste, bouchère et plus spécifiquement tueuse de cochons, et un marquis, genre général ultime du pays.
Elle le sauve sans connaître son identité et les circonstances veulent qu’elle a besoin d’un mari (pour sauver son héritage). Reconnaissant (et déjà amoureux ?), Lui accepte le mariage sous la fausse identité qu’il a en début de récit.

La question juridique1 traverse tout le récit : sont-ils réellement mariés ?
Il a donné un faux nom lors de la cérémonie, mais celle-ci a eu lieu, devant de nombreux témoins, et il a clairement consenti à l’union.

Bref, je ne pense pas que ça spoile vraiment de dire que, à un moment, ils vont consommer ledit mariage2 et, même, ça arrive assez tard puisqu’au début du 38e.
Assez classiquement, les Méchants ont tenté de compromettre le héros en le droguant avec un puissant aphrodisiaque, mais, en héros, Lui résiste à la drogue le temps qu’Elle vienne le sauver.

Enfin à l’abri (rentrés chez eux), ils se retrouvent dans le bassin-baignoire où tous les héros de cdramas font l’amour3 et la scène est vraiment magnifique, notamment quand ils tourbillonnent, elle en noir, lui en blanc, formant le signe du yin et du yang.

Comme je l’ai écrit en intro, ces scènes (l’arrivée chez eux, le bassin…) ont été partagées un million de fois avant ce matin et je les ai vues et revues.
Après l’ellipse (des moments qu’on ne montre pas à l’écran), on retrouve nos héros, dans leur lit cette fois, leurs vêtements échangés (elle en blanc, lui en noir). Elle rampe hors des draps, se déclarant épuisée, alors que lui semble encore disposer à continuer, et il s’endort sur elle, avec un sourire heureux / satisfait.

Ce matin, je me lève donc, attendant 11h forcément (et le « fameux » épisode) et, alors que je sirote mon café, la terrible news tombe : la scène vue et revue a été coupée à la diffusion.
Consternation.
Je cherche les commentaires ici ou là et je me pose la question :
Lorsque deux héros, très amoureux, font l’amour pour la première fois, qu’est-ce que ça nous raconte et comment ?
C’est un moment de la narration où on va poser leur rapport à l’intimité. Il y a une ellipse a priori quand les choses deviennent « trop » intimes (sauf érotisme / smut), mais il y a un avant et un après (les moments qui ne seront pas décrits).
Est-ce que l’après peut être éludé ?
Je ne crois pas. Il doit nous débriefer l’état d’esprit avec lequel nos personnages abordent cette nouvelle facette de leur relation.
Bref, est-ce que la scène d’après a réellement été coupée, ce qui serait dommageable ?

J’ouvre une parenthèse sur les aphrodisiaques en narration.
Il me semble que, souvent, l’objectif est de mettre à l’épreuve la vertu du héros.
Une Méchante peut en avoir usage pour violer le personnage principal (trop fort physiquement pour qu’elle tente de le contraindre sans le droguer), mais, ici, le viol prévu par les Méchants est double : celui du héros (drogué), mais également celui de la servante (dont les Méchants pensent que Lui va abuser).
Souvent, c’est donc un moment où le héros va parvenir à s’en sortir afin de nous prouver combien il est vertueux puisque, même soumis aux effets d’une drogue puissante, il reste fidèle à ses valeurs / à l’héroïne.

Dans Pursuit of Jade, tout le long de l’histoire, comme je l’ai dit plus haut, on navigue dans l’ambiguïté de la validité du mariage : Elle et Lui sont-ils mariés ou non ?
Le moment de la première fois arrive donc très tard car Lui n’a visiblement pas répondu à cette question et il succombe aux effets de la drogue en présence de l’héroïne, son amour pour elle ayant été largement montré.
Comprendre : sans drogue, l’injonction de ne pas coucher avant le mariage (i.e. de ne pas nuire à la réputation d’Elle) l’emporte.

11h arrive et je mets un terme à mes réflexions tandis que je passe l’aspirateur pour voir le résultat de mes propres yeux : quel ressenti vais-je avoir ?

La scène de fin n’a pas été supprimée, mais elle a été réduite.
On ne voit plus Elle demander grâce alors que Lui voudrait continuer, mais on voit seulement Lui s’endormant sur Elle avec un sourire heureux.

La scène non-coupée est drôle / coquine et semble correspondre à l’esprit du roman original où Elle déplore son manque d’endurance par rapport à Lui.
Ils sont tous deux de grands guerriers, Elle ayant une force quasi divine, et on a donc un effet comique : concernant le sexe, Lui serait plus actif / performant.

La scène une fois coupée perd sa dimension comique, mais également la notion de performance. On ne les voit plus que s’endormir, Lui souriant. On évacue l’idée qu’il en voulait encore / qu’il n’en aurait pas eu assez.

Alors… je ne pense pas qu’il s’agisse d’une censure sur le sexe lui-même car les scènes dans la baignoire ne sont pas en reste.
Un commentaire disait que c’est difficile de savoir qui est à l’origine de la coupe : le réalisateur, l’agence d’un de acteurs… ? Ça ne ressemble en tout cas pas à une censure de scènes sexuelles.
Ça change le sens : au lieu d’un effet comique vantant l’endurance et l’appétit incroyables du héros, on a un moment romantique où le couple s’endort, rassasié.

En vrai, je crois que ce choix a du sens.
Il y a tout un fil comique autour de ce moment (leur première fois côté sexe) créé par la présence des « autres » (à l’extérieur de la pièce) puisque Lui a été drogué (et qu’ils le savent).
Gommer la notion de performance sexuelle extraordinaire (Lui arrive à épuiser Elle qui a une force surhumaine) au profit d’un moment tendre, je dis OK !

Je trouve que cette anecdote illustre parfaitement notre rapport à la suppression de passages.
En tant qu’auteurice, disons que nous avons écrit une scène dont nous sommes particulièrement contentes : le choix des mots, l’enchaînement des dialogues… nous sommes satisfaits.
Et, là, notre éditrice / un béta-lecteur… nous demande de la supprimer.
Et nous n’en avons pas envie parce que nous en sommes fiers, qu’elle nous fait sourire rien que d’y penser.

Ici, nous sommes très nombreux à avoir vu le morceau qui a disparu et il est drôle. Elle, cette puissante guerrière, vaincue au lit parce que son amoureux est trop enthousiaste.
Parce que ça nous a réjoui, nous n’avons pas envie qu’il disparaisse.
Mais, au final, parce qu’il n’est pas là, le moment devient plus tendre / romantique et ça ne semble pas un mauvais choix du tout.

Couper / supprimer un passage est toujours difficile. Particulièrement dans une série où il a été joué, doublé, monté… mais ça peut être nécessaire…

  1. Cette remarque s’inscrit dans le cadre d’un sujet que j’aimerais traiter sur ce blog, mais je ne suis pas sûr du tout de si j’irai au bout… Dans tous les cas, je vais être désormais plus attentif aux aspects juridiques / procédurales des fictions. ↩︎
  2. Je trouve que l’expression matche bien ici puisqu’ils sont mariés très tôt dans le récit, mais elle est super étrange en 2026… ↩︎
  3. Ça n’est pas moi qui fais les règles ! ↩︎

Auteur/autrice : Songe au bord du fleuve

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