Je commence par les éléments de contexte :
La société Sandfall Interactive a développé le jeu vidéo Clair Obscur: Expedition 33 qui est sorti le 24/4/2025. Il est difficile d’être passé à côté tout simplement parce qu’il a été largement récompensé lors des Game Awards 2025, au mois de décembre.
L’Académie Clair-Obscur est une série de bande dessinée dont le 1er tome est paru le 7/1/2026 aux éditions Drakoo.
Vendredi, son auteur, Olivier Gay, a publié sur les réseaux sociaux :
IMPORTANT
Je viens de recevoir un courrier d’avocat de la part du jeu CLAIR OBSCUR – EXPEDITION 33, qui me somme d’arrêter de vendre ma BD éditée chez Drakoo intitulée Académie Clair-Obscur, censée surfer sur le succès incontestable du jeu.
Bon.
Pour information, c’est un projet qui a été pitché à Drakoo en 2019 et pour lequel j’ai un contrat à ce nom depuis mars 2024, bien avant la sortie du jeu vidéo.
Donc on est bien d’accord que ça n’a rien à voir avec une volonté de surfer sur quoi que ce soit et que c’est juste une coïncidence désagréable (dommage, si j’avais sorti la BD un poil plus tôt, c’est moi qui aurais pu leur demander de changer de titre ^^).
Par ailleurs, la BD n’a aucun lien avec leur histoire, c’est un paysan qui intègre une école de magie de l’élite, et le Clair-Obscur fait référence à une technique de magie particulière.
Soyons clairs, je n’ai ni l’énergie, ni le temps, ni l’argent pour engager un combat juridique, surtout contre des studios français que j’apprécie beaucoup.
Parce que c’est ça, le plus frustrant, j’ai en effet joué à Clair-Obscur, j’ai platiné le jeu et buté Simon en full parade, je l’ai conseillé sur les réseaux et je voue une admiration sans bornes à la success story de Sandfall Interactive.
Donc voilà. C’est d’autant plus décevant de les voir attaquer en justice sans raison, ça souille un peu le truc.
La BD continuera sous un autre nom, et j’espère qu’elle continuera à rencontrer le succès.
En tout cas je compte sur vous, parce que je ne vous cache pas que ça m’a un peu déprimé, là
Sur BS, quelqu’un a indiqué que, effectivement, Sandfall a déposé la marque Clair Obscur en octobre 2023.
Alors… si l’on est un peu pressé, on peut se dire que la BD est effectivement parue après le jeu. Sauf que, contrairement à certain prisonnier éphémère qui peut sortir un roman en quelques jours, on ne produit pas une bande dessinée en claquant des doigts.
Il est impossible de s’imaginer qu’un auteur de BD, qui travaille depuis des années sur un projet, a changé le titre à la dernière minute parce qu’un jeu vidéo a été récompensé.
Ça n’a tout simplement pas de sens.
Mais ça n’est pas le point important AMA.
Clair-obscur est un mot commun.
Il est totalement anormal qu’une entreprise puisse déposer en nom de marque des mots communs. C’est une faute morale.
Ce n’est pas la première fois que cette dinguerie me retourne les sangs : les mots communs ne devraient jamais passer le cap de cet enregistrement (de marque).
Anecdote
En 2016, en tant qu’éditeurice, j’ai publié Chiaroscuro, le jeu de rôle d’Aldo Pappacoda. Chiaroscuro est la traduction littérale, en italien (et en anglais), de clair-obscur, mais à aucun moment nous ne nous sommes mis en tête que ce mot nous appartenait. (Heureusement !)
Le pseudo d’Aldo est (était ?) Pénombre et l’url de son site web est penombre.com depuis 1999.
Aujourd’hui, si vous cherchez Pénombre + JdR dans un moteur de recherches, ça va vous amener sur le jeu Pénombre, publié par Æther Labs fin 2025.
Et vous savez quoi ?
Ben, rien.
Pénombre étant un nom commun, il était possible que quelqu’un d’autre l’utilise un jour dans le milieu concerné (ici le JdR).
La faute morale de Sandfall est double : on ne peut pas s’arroger la propriété des noms communs, mais, en plus, ils s’en prennent à un bédéiste qui n’empiète pas sur leur secteur.
Alors oui, bien évidemment, ils ont très probablement l’intention de faire des produits dérivés, donc des BD. Ben, s’ils voulaient protéger un nom court qui leur soit facilement raccrochable, ils n’avaient qu’à avoir plus d’imagination, en fait.
Perso, mon pseudo (et donc l’url de mon site web) est Cenlivane. C’est un mot que j’ai créé. Parce que c’est notre métier, à nous les créateurices, de… créer !
Avant Cenlivane, j’ai longtemps utilisé CitronMeringue et ça a été décliné par d’autres et… c’est normal parce que c’est un terme courant.
Alors… si l’affaire va en Justice, il est probable que Drakoo a de quoi justifier le nom utilisé avec des contrats, courriers… antérieurs au succès du jeu.
Mais ce n’est probablement pas la question car on peut imaginer que, si Sandfall se permet ce genre de démarches irrespectueuses, c’est qu’ils ont mis de la trésorerie sur ça et une procédure est coûteuse. On peut très bien être dans son bon droit et ne pas pouvoir mener la bataille.
Et, en vrai, je pense que ça n’est pas non plus la question1.
Dans mon précédent billet, je parlais du girlcott.
Je pense que la question, c’est celle-ci : est-ce que nous (lecteurices, joueur·ses, auteurices, créateurices…) sommes OK pour que des éditeurs se déclarent arbitrairement propriétaires de noms communs ?
Si on joue à sortir des takes absurdes, puisque les Vagabonds du Rêve ont publié Chiaroscuro en 2016, n’est-ce pas que le mot clair-obscur nous appartient dans le domaine du jeu ?
Quelque soit la décision de l’auteur et de son éditeur et l’enrobage de com que va tenter Sandfall, est-ce que nous (collectif) souhaitons laisser passer ça ?
Ma réponse à moi est clairement : NON.
Scène post-générique :
Pendant que je rédigeais ce long billet, Sandfall a rattrapé le bad buzz et je le découvre sur le compte BS d’Isabelle Bauthian, autrice que je suis.
Sauf que, comme je l’ai écrit plus haut, le point est d’avoir déposé un nom commun en marque. Et que, maintenant, tout le monde le sait.
PS : Par souci d’exhaustivité, je vous partage un article qui évoque l’idée que le souci n’aurait pas été seulement le terme (nom commun), mais le fait que l’écriture soit dorée (vu que les polices n’ont rien à voir). Si c’est ça, j’ai pas les mots…
- Décidément, où est-ce que je veux en venir avec ce billet ? ↩︎