Ça n’est pas moi qui fais les règles.
Il y a deux jours, MT, une personnalité politique, a annoncé sa grossesse. Je le sais parce que, hier matin, alors que j’étais assis dans le tram, en scrollant sur Insta, sa publi m’est apparue et je l’ai lue.
Elle y explique que c’est notamment pour elle une occasion de porter dans le débat public le sujet de la PMA, de la FIV… particulièrement dans un contexte où on nous parle de « réarmement démographique »1.
J’ai pensé : « Ah, oui, c’est cool ! » et j’ai oublié.
Puis, le soir, je lis le post d’un pote qui dit que, au départ, on se fout que quiconque soit enceinte, que c’est un évènement privé, mais qu’il a été choqué par les commentaires haineux sous un article qui l’annonçait.
Je comprends sa réaction (« on s’en fout ») car lui et moi n’étions pas dans le même contexte.
Pour lui, c’était une news quelconque « sur une célébrité » alors que j’avais vu la déclaration d’intentions de la concernée derrière cette annonce.
Malgré lui, sa phrase m’a ramené à ceux qui, quand on parle… par exemple d’un couple homosexuel, ont tendance à dire que cela ne regarde personne, que c’est privé, etc.
Alors… oui, le fait d’aimer Untel ou Untelle est de l’ordre du privé.
Mais, trop souvent, cette « injonction à l’intime » n’est qu’un cache-sexe d’une « injonction au silence ».
L’amour est souvent célébré (ne serait-ce qu’à travers les cérémonies de mariage) ou valorisé. S’il est l’expression de sentiments « privés », il est rarement caché en réalité.
Il y a rarement de bonnes intentions quand quelqu’un affirme : « Ça ne nous regarde pas, c’est privé, pourquoi on en parle ! » (mention spéciale aux VSS et autres formes de harcèlement)
J’ai été formaté avec cette idée de ne pas parler des « choses privées », je la comprends donc et je ne m’en défais pas facilement.
Sauf que… si je ne dis pas que je suis une personne non-binaire (et donc une personne trans) et qu’aucune personne NB ne dit qu’elle l’est… comment montre-t-on que nous existons ?
Si je ne parle ni de neuroatypie, ni de maternité, ni de divorce, ni de… je laisse d’autres voix, parfois non concernées, s’emparer du sujet.
Mélanie Fazi a écrit deux essais :
Nous qui n’existons pas (2018) sur l’asexualité
et L’Année suspendue (2021) sur l’autisme.
Je l’ai toujours admirée pour ça : porter la parole d’une concernée sur des sujets peu ou pas connus… mais je n’ai jamais franchi le pas.
Alors que je suis écrivain.
Aujourd’hui, en 2026, à moins de vivre dans une grotte sans wifi, il est impossible de ne pas réaliser que le couple, le sexe, la maternité, le handicap… sont des sujets politiques.
Et que si tu n’en parles pas, d’autres le feront pour toi.
Des autres qui risquent d’être des hommes dominants, valides, non concernés. Comme ces chercheurs qui veulent remettre en cause l’autisme féminin parce qu’on commence enfin à le diagnostiquer.
Un 1er avril semble un bon jour pour franchir une étape, prendre des résolutions, mettre le pied sur de nouveaux chemins.
A 53 ans, est-ce que je peux enfin regarder mes expériences et voir celles qui me semblent à partager ?
Je m’appelle Songe aux milles noms et je suis une personne non-binaire, socialisée très longtemps comme une femme.
Je n’ai pas reçu de diagnostic pour l’autisme et j’ai laissé tomber.
Enfant, j’ai été étiqueté HPI dans le cadre de mon parcours scolaire. Plusieurs de mes proches ont été diagnostiqués comme autistes, mais, personnellement, je n’ai pas eu l’argent et/ou le temps pour ça. J’ai tenté un psychiatre, un homme jeune et sûr de lui, qui m’a affirmé que je ne pouvais pas avoir de TSA puisque j’avais des amis et un travail.
No comment.
Je me définis comme aromantique, mais il y a eu une période de ma vie où j’ai pensé que j’étais polyamoureux.
Parce que, de mon point de vue, ça se ressemble pas mal : être en lien affectif avec plusieurs personnes (ami·es).
Je ne comprends pas ce que les gens mettent sous l’étiquette Amour et je comprends encore moins comment l’Amour et l’Amitié pourraient être distincts.
J’ai été marié et j’ai divorcé.
C’est après mon divorce que j’ai pris conscience du patriarcat en me le prenant en pleine face. Socialisé comme femme, l’autre parent étant un homme, j’ai expérimenté comment les femmes/mères s’appauvrissent tandis que l’homme vit sa meilleure vie.
J’ai découvert qu’un père pouvait refuser de payer les soins pour ses enfants (« iel n’est pas handicapé·e, iel n’en a pas besoin ! ») ou qu’il pouvait acheter des goûters « pas bons » pour que tu finisses par tout compenser et qu’il économise même sur ça.
J’ai deux enfants et j’ai vécu deux grossesses.
Lors de ma première grossesse, en 1995, j’avais 22 ans. Je me suis mis à grossir de façon exagérée et le docteur me répétait de « manger moins » sans jamais me demander ce que je mangeais vraiment.
En 2008 (35 ans), on m’a diagnostiqué une thyroïdite de Hashimoto (hypothyroïdie). C’est une maladie auto-immune et j’en ai plusieurs. A priori, ces bestioles avancent en troupeau.
Si vous n’êtes pas familier de la question, il est très très probable que ma prise de poids pendant les grossesses était liée à cette maladie. Qui aurait pu être diagnostiquée et prise en charge en 1995 quand elle est apparue.
(En 1995, on est avant Internet, les moteurs de recherche, etc. J’entends souvent les critiques qui pensent qu’on s’invente des maladies en ayant accès au savoir. C’est tellement un move de valides bien au chaud dans leurs privilèges…)
Je ressens une profonde tristesse pour cette moi-1995, cette jeune femme de 22 ans qui s’est pris de plein fouet le système médical où les femmes n’existent pas.
Je ne vais pas décrypter la violence du truc, je pense que j’en ai posé tous les éléments et qu’ils se lisent d’eux-mêmes.
Entre les mésaventures médicales de mes enfants et les miennes, j’ai des tonnes d’exemples, comme ce vieux gars qui m’a affirmé que ma fille n’avait pas de handicaps parce que le souci était que j’étais grosse et divorcée.
C’est amusant parce que, quand j’ai commencé à rédiger ce billet, je voulais juste raconter comment la grossesse (et les premiers mois de l’enfant) m’avait semblé une expérience particulièrement difficile avant que, des années plus tard, je ne réalise que ça avait surtout été difficile parce que ma maladie n’avait pas été prise en charge (et que j’étais donc à bout de force avant même la naissance de la pitchoune).
Une « simple » hypothyroïdie. Juste une prise de sang, pas des tonnes d’examen. Et ce n’est pas comme si on ne faisait aucune prise de sang à une femme enceinte…
Je ne sais pas si j’aurais l’occasion de traiter à nouveau l’un ou l’autre de ces sujets, j’imagine que je reviendrai dessus si une occasion se présente.
Mais, au moins, j’ai posé quelques éléments.
- Il y a tant de mal à dire sur cette expression… ↩︎