L’Ange sur la traverse | The Angel on the Bridge (2005)

9.200 signes – 8 minutes #fantastique #anges #enfer


Le vent s’était levé et piquait méchamment les yeux. Ange soupira. Dans ce genre de situations, il n’y avait qu’une seule chose à faire : s’asseoir, s’emmitoufler le mieux possible et attendre.
Elle s’assit donc, veillant à ce que l’épaisseur sous ses fesses soit suffisante pour l’isoler de l’humidité du bois. Elle se recroquevilla du mieux qu’elle put. Elle attendit.
Ses paupières closes lui cachaient le paysage, bien évidemment, mais elle savait qu’il n’y avait rien à voir.
Elle était posée là, au milieu des cinq mètres de large de cette traverse de bois.
Devant elle, la traverse s’étendait à l’infini.
Derrière elle, la traverse s’étendait à l’infini.
Et, sur les bords, l’eau s’étendait à l’infini.
Il lui était parfois arrivé de se demander si cette étendue d’eau était un océan, une mer ou un lac infini.
Il lui était parfois arrivé de se demander si cette traverse de bois était un pont, une passerelle ou une route infinie.
Mais le temps était venu à bout des questions qui tournaient dans sa tête, à l’infini.
Et il n’y avait personne pour lui dire si elle avait sombré dans la folie ou si elle était encore lucide.
Elle n’avait jamais faim et, pourtant, il lui arrivait de songer, surtout lorsque, comme à l’instant, elle avait fermé les yeux et reposait son corps, à… une assiette de frites fumantes avec leur petite coupelle remplie à ras bord de ketchup… une tranche de jambon cuit prisonnière de deux tranches de pain de mie et de mayonnaise… une part de tarte aux pommes sur laquelle on aurait déposé, mine de rien, une boule de glace à la vanille… un camembert coulant dans son lit de pain de campagne…
Elle saliva.

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Il faut savoir écrire le mot FIN (2018)

TW suicide

Marie et Paul restèrent un instant à se regarder, installés à la table de la salle à manger. Ils avaient couché les enfants qui devaient s’être endormis maintenant et les restes du repas étaient toujours là.
— Ce n’est peut-être pas utile de tout ranger, fit enfin remarquer l’homme avec un sourire qu’il espérait heureux.
— C’est quand même mieux quand c’est tout propre, répondit Marie sans soutenir davantage son regard.
Elle avait parfaitement conscience qu’il y avait quelque chose de ridicule dans ce souhait, mais elle commença à débarrasser et son mari l’imita. Ils chargèrent le lave-vaisselle, il passa l’éponge sur la table tandis qu’elle donnait un rapide coup de balai. Ils n’arrivaient plus à se parler, ils avaient trop fait d’efforts tant que les enfants étaient réveillés.
Les enfants. Un gentil garçon, une gentille fille. Une vraie histoire de conte de fées.
— Il y a un film que tu as très envie de revoir ?
Ils avaient tout rangé et il n’y avait rien d’autre à faire. Elle prit une profonde inspiration et le regarda enfin bien en face :
— Est-ce que tu m’en veux si je préfère… tu sais… c’est fini, maintenant…
— Je comprends, fit-il simplement.
Ses yeux se gonflèrent de larmes qu’il fut incapable de retenir. Le cœur lourd, il se dirigea vers son bureau et il entendit qu’elle se rendait à l’étage. Il n’avait pas besoin de la voir pour savoir exactement ce qu’elle faisait : elle était entrée dans la chambre de Julia et avait déposé un baiser sur son front, puis elle avait eu exactement les mêmes gestes pour Thomas. Ensuite, elle s’était rendue dans leur chambre où elle l’attendait, en se forçant à ne pas pleurer pour qu’il ne soit pas plus triste qu’il ne l’était déjà. Il n’avait pas son courage.
Toutes ces années comme médecin, il n’avait jamais pu se forger une opinion définitive sur l’euthanasie. Et aujourd’hui…
Elle ferma les yeux avant qu’il n’enfonce l’aiguille, après qu’ils se soient dit « au revoir ». Ce n’était pas évident d’être le dernier, mais il était médecin, ce n’était pas elle qui allait faire ça…
Ils partaient juste un peu en avance parce qu’elle était chercheuse dans le bon laboratoire et avait su plus tôt. Les gouvernements ne pourraient pas cacher l’information très longtemps et ils ne seraient pas là pour voir la suite. C’était la fin du monde et les humains ne pouvaient plus réparer leurs erreurs. Marie et Paul étaient sincèrement désolés pour ceux qui assisteraient à la fermeture.

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