Autrice : Shi Jiu Yuan 时玖远
Titre courant : Shuang Gui
Dans mon précédent billet, je vous racontais que, après avoir vu la série Speed and Love, je me suis plongée dans la lecture du roman dont il est adapté : 双轨. Ce n’est pas quelque chose que je fais souvent (aller lire le roman), mais de temps en temps : par exemple, lorsqu’il a fallu attendre un an entre les deux saisons de Lost You Forever, dès que j’ai eu fini la saison 1, j’ai englouti le roman pour savoir comment tout se terminait.
Là, j’avais passé un vraiment bon moment avec cette romance et c’était une occasion de voir si l’expérience pouvait être prolongée.
Puis vous connaissez mon intérêt pour le décorticage de la narration : comparer deux œuvres (un roman et son adaptation visuelle) est toujours amusant / instructif et permet de plonger dans les différences entre écrire et tourner un film.

Cette lecture m’a donné envie de revenir sur le traitement de la sexualité. Déjà, donc, autour de la question des « vierges effarouchées », évoquée l’autre jour, mais également pour comparer deux œuvres a priori équivalentes pour voir comment ça peut déraper…
Premier point :
La série adapte vraiment le roman, au sens littéral : on retrouve les scènes (mais leur ordre peut être modifié) et les répliques.
Avant de poursuivre, je vous invite vraiment à lire ma chronique de la série puisque ce nouvel article est dans sa suite.
A priori, on pourrait se dire qu’il n’y a pas tant de changements que ça entre les deux versions :
– dans le roman, la Mère part en Australie au lieu du Canada (mais il se passe peu de choses là-bas dans tous les cas) ;
– le Père ne s’est pas installé en Thaïlande, mais dans le Nord de la Chine ;
– Mu n’a pas eu son bac (équivalent ?), mais redouble sa Terminale.
En parlant de la série, j’avais écrit : « Il y a quelques bugs dans la narration, mais peut-être que je fais trop attention aux petits détails. »
La réponse est arrivée avec la lecture du roman : il y a quelques moments où les répliques sont gardées sans que les explications qui vont avec suivent tout à fait.
Deux exemples :
– un premier, anodin : Mu a ses règles un soir et Zhao doit aller lui acheter des serviettes en urgence. La propriétaire de la supérette glisse des préservatifs avec les serviettes, ce dont il ne s’aperçoit pas. Quand il lui donne les serviettes, elle trouve donc des préservatifs (alors qu’ils ne sont pas ensemble à ce moment-là) et se pose forcément plein de questions. Dans la série, on ne revient jamais dessus alors que les préservatifs se trouvent quelque part chez lui (et son logement n’est vraiment pas grand). Dans le roman, il finit par tomber dessus alors qu’elle veut les cacher d’embarras.1 Puis, plus tard, il décide de les jeter, expressément, nous indiquant qu’il estime que c’est trop tôt pour avoir des rapports.
– un plus important. Sur la période où Zhao a disparu, Mu demande ses coordonnées à leur Père qui dit ne pas les avoir. Dans le roman, on apprendra que le père ne veut pas qu’ils se mettent en couple. Dans la série, ce moment passe très vite et n’est pas très clair. Or c’est important : Zhao aime le père qu’il l’a adopté et ça explique beaucoup mieux le fait qu’il se cache de Mu.
Donc, pour le coup, mystère résolu.
Sinon, l’Australie au lieu du Canada, c’est vraiment transparent.
La Thaïlande à la place du nord de la Chine change vraiment l’ambiance, mais en lien aussi avec les changements concernant Mu.
Pause : quel est le déroulé de l’histoire ?
La série compte 29 épisodes et le premier baiser (qui met nos héros en couple) intervient à la fin du 14e et au début du 15e épisode, soit vraiment à la moitié : 50 % de l’histoire est donc la chimie et le désir qui s’installent.
Ils sont très brièvement en couple (une semaine) avant que Zhao ne soit blessé gravement dans un accident. Parce qu’il ne veut pas lui faire porter le poids d’être la femme d’un homme handicapé alors qu’elle est toute jeune, il rompt le contact avec Mu.
Ils se retrouvent quelques années plus tard, quasi par hasard, et, après quelques péripéties, se remettent ensemble. Ce qui fait qu’on a une 2e phase de séduction / hésitation.
La Mu-roman est une jeune femme introvertie, qui n’a pas d’amis de son âge (elle préfère jouer aux échecs avec les anciens plutôt que de s’amuser avec ses camarades de classe), qui redouble sa Terminale et qui va passer toute son année plongée dans les études.
Cette année studieuse, c’est donc 50 % de l’histoire. Avec l’hiver, la neige.
Dans le roman, on a donc une jeune adulte plongée dans ses études, qui tombe amoureuse de son frère, frère dont on ne connaît jamais vraiment les pensées.
La Mu-série est une jeune femme amusante, joyeuse, qui aime sortir, danser, chanter. Elle se fait des amis, on baigne dans un Bangkok festif et multiculturel.
Surtout, elle aime les voitures comme son frère, elle comprend ce qu’il fait, elle sait se défendre, elle prend sa vie en main.
Si la Mu-série veut passer du temps chez Zhao, c’est parce qu’elle veut le coller. La Mu-roman est surtout motivée par son malaise à habiter chez son père.
Quant à Zhao, les deux versions (roman et série) ne diffèrent pas énormément, mais le Zhao-série est là. On le suit, on l’observe, on note son désir, ses sourires, ses doutes.
Il est présent, mais pas que lui.
Dans le roman, les autres personnages sont transparents. Ils animent les scènes, mais n’ont pas vraiment d’histoire. Dans la série, les personnages secondaires sont réussis et l’attachante Mu va même devenir amie avec sa Rivale (relative, hein, Zhao n’a d’yeux que pour Mu).
Enfin, et c’était le sujet de mon billet précédent, quand Mu-roman découvre que Zhao est amoureux d’elle, elle a peur du sexe même si on nous dit qu’elle a quand même envie. Elle est passive et terrorisée.
Le gros charme de la série est la tension sexuelle (sur 50 % de l’histoire, avant la mise en couple) entre les deux héros, la façon dont ils se regardent, se désirent. Cette tension se passe sur fond d’action (la boxe, les courses…), action aussi beaucoup moins présente dans le roman.
Sur sa chaîne YT, Décalée parle d’indice chaude pataterie dans ses reviews de dramas et je pense que je ne peux pas trouver meilleure expression : la série est chaude patate.
Bon, déjà, je ne retrouve pas dans le roman l’intérêt de la série (à mes yeux).
On a les mêmes scènes.
Alors pas tout à fait : le roman est plus dur que la série, dans le sens qu’il s’y passe des choses plus dramatiques (par exemple, le chien est gravement blessé par les Méchants), mais ce point ne change pas le fond.
Les mêmes scènes, mais sans la tension, sans les personnages autour, les amitiés (celles et ceux qui apportent un point de vue extérieur, notamment la critique nécessaire), la gentillesse de la Belle-Mère… et avec une Mu qui… hé bien, je déteste les expressions qui visent à insulter les femmes, mais, pour le coup, est vraiment une oie blanche.
On enchaîne avec la 2e partie et là… J’ai tellement de critiques à formuler sur le roman !
A priori, le déroulé est le même : Zhao a ouvert un café (c’était le rêve de Mu), Mu tombe dessus par hasard et comprend que ça ne peut être que le sien, ils se retrouvent.
Mu est d’abord peinée parce qu’il a disparu sans rien dire, mais elle découvre qu’il l’a fait car il était profondément blessé et ils vont ensemble vers leur avenir commun.
Dans la série, parce qu’elle a souffert, Mu fait croire à Zhao qu’elle est sur le point de se marier. Elle lui envoie notamment un faire-part qu’elle a trafiqué, il se pointe au mariage (et découvre que Mu n’est pas du tout la mariée). C’est un moment assez ludique qui permet de révéler les sentiments de Zhao. Dans le roman, t’as juste un gars froid qui ne croit pas à ses mensonges (genre il est tellement plus intelligent qu’elle…).
Roulement de tambour : nous voici au moment très attendu de la romance, quand les héros vont avoir leur premier rapport sexuel.
Retour en arrière : quelles sont les qualités de Zhao ?
Malgré son apparente rudesse (le garagiste-boxeur), il est toujours extrêmement prévenant. Il est doux, attentionné. Il contrôle son désir sexuel en permanence pour ne lui offrir que le meilleur. Avec cette attention aux détails, ce gars ne peut devenir qu’un bon amant et c’est un peu la vibe qu’on veut trouver dans une romance moelleuse.
Dans la série, Zhao est toujours réticent : est-ce que Mu est bien consentante ? La jeune femme, devant ses hésitations, le pousse sur le canapé et s’assoit sur lui puis le couvre de baisers. Elle prend en main ce moment.
Le roman… La scène commence de façon ultra-gênante. Dans la série, Zhao a eu la jambe blessée, mais il est amputé dans le roman. Bon, déjà, Mu-roman est dérangeante dans sa façon d’agir avec Zhao, mais, là, elle se glisse sous la couverture pour regarder son amputation et lui est excité par ses cheveux à elle qui lui effleurent le bas du ventre. Il la prend donc, mais ils s’arrêtent en cours de route car il lui fait mal.
Hein ??? Quoi ???
STOP !
Excursion dans la réalité :
Il y a deux légendes urbaines toxiques qui me trigger : le complexe d’Œdipe et l’idée que le premier rapport sexuel des jeunes femmes serait douloureux.
Tout rapport sexuel, à tout moment de la vie, peut être douloureux pour plein de raisons différentes et les partenaires doivent analyser le souci et le résoudre. Je ne parle bien évidemment pas de douleurs souhaitées dans un cadre BDSM, par exemple, consenti et réfléchi.
Le sexe ne doit pas faire mal. La douleur est un signal d’alarme que quelque chose cloche.
Cette croyance (ça fera forcément mal) dédouane l’homme de s’inquiéter de son éventuel maladresse et conditionne la femme à l’idée que le sexe ne serait pas forcément un moment de plaisir.
Et je pourrais en parler pendant des heures tellement ça n’a pas de sens : pourquoi les femmes auraient des rapports hétéro si ça fait mal ? Comment l’humanité se serait-elle reproduite jusqu’à nos jours ?
Bref, notre héros, qui était doux, attentionné… lui fait mal ? C’est quoi le propos ?
Et, ensuite, le voilà à répéter qu’il faut s’entraîner, que les choses viennent avec la pratique… car, évidemment, le souci est que notre oie blanche est trop timide (on nous précise qu’ils font l’amour quasi dans le noir)… Parce que ça n’est pas lui qui a été maladroit, hein, c’est juste qu’elle ne l’a pas assez fait !!!
Petit rappel : aucun des deux n’a jamais eu de relations avant donc ils ont exactement la même expérience du sexe. Mais lui, tu comprends, c’est un homme, alors il doit savoir faire naturellement (non) et elle est trop réservée.
J’ai envie de hurler.
Dans la dernière partie de la série, une fois qu’ils sont à nouveau en couple, ils retrouvent leurs amis, Zhao raconte ce qu’il a vécu, comment leur Père a évolué, par exemple, et il décide d’aller rencontrer leur Mère pour qu’ils se marient avec sa bénédiction. C’est d’ailleurs l’occasion pour la Mère de revenir sur ses fautes envers lui, de s’en excuser… Bref, il se passe plein de choses cool qui concluent comme il faut l’histoire.
Le Zhao-roman est devenu un gars qui ne pense qu’au sexe (alors qu’il a vécu sans jusqu’à 30 ans et que ça ne lui posait aucun souci) et Mu, dont la carrière est enfin installée, va encore peiner pour passer son permis de conduire parce qu’elle peine décidément avec tout alors que lui est toujours bon en tout. Puis elle veut lui faire à manger, hein, parce qu’une bonne épouse…
Le roman termine par la demande en mariage.
Quand Mu lui fait remarquer qu’ils ne sont pas ensemble depuis longtemps, il répond que « si » (depuis la première fois, comme dans la série), mais il ajoute que, comme ils n’ont pas utilisé de préservatif à plusieurs reprises, y’a le risque qu’elle soit enceinte sans qu’ils soient mariés.
Ça pourrait être de l’humour, mais ça n’est clairement pas le move que s’imagine l’autrice. D’où l’attentionné Zhao mettrait enceinte une fille sans qu’ils en aient discuté au préalable ?
Au final, on a donc deux fictions qui semblent jumelles et, pourtant, on a d’un côté le traitement de l’écrivaine qui n’a pas eu que de mauvaises idées, mais qui livre une romance plutôt gênante et, de l’autre…
Une série est une œuvre collective : la réalisation et l’acting peuvent changer beaucoup de choses. Au vu des autres œuvres que j’ai vu de Yu Zhong Zhong, comme je l’écrivais dans ma chronique de la série, je pense que ce « bon traitement » vient beaucoup de lui, mais Esther Yu et He Yu sont clairement très chouettes aussi. (Je suis en train de regarder l’émission Thai Sweet, qui est une sorte d’émission-animation promotionnelle de la série, et c’est bien mignon.)
Ici ou là, j’ai lu certains fans se plaindre que la série n’avait pas utilisé toutes les scènes de sexe prévues au roman (dans la dernière partie donc), accusant une éventuelle censure.
Perso, je pense que c’est le bon goût qui a tranché et, vraiment, j’y vois un bon exemple des choses à faire ou ne pas faire pour réussir sa narration.
- Il y a d’ailleurs une réplique que je trouve plutôt red flag, mais qui semble plaire comme « romantique » (non) et c’est peut-être parce que, pour la série, ils ne savaient pas trop comment utiliser ce passage… ↩︎