Trolls & Légendes : qui te soutient ?

Allez, si ce n’est pas votre première visite sur ce blog, vous savez que je m’intéresse à l’écosystème des festivals d’imaginaire.

Contexte :
Trolls & Légendes est un festival d’imaginaire très connu, belge, qui a plus de 20 ans. On va dire que, dans le milieu, c’est un « gros morceau ».
L’une de ses particularités est qu’il est plus large que pas mal de salons littéraires : il y a un marché médiéval, des spectacles et concerts…

Olivier Ledroit est un dessinateur né en 1969. Il est vraiment très connu en Fantasy et on va dire que… il est le produit de son époque : il met en scène, entre autres, des femmes dénudées. Parce que le monde de la fantasy (et de l’imaginaire en général et la société tout entière, c’est pas un scoop) a longtemps considéré la femme comme un objet sexualisé.
De plus, on sait que ses idées tirent bien à droite, donc clairement pas un élément de la team progressiste.

Sauf qu’on est en 2026.
Le festival a confié l’illustration de son affiche à un vieux gars et le vieux gars a fait ce qu’il savait faire : une femme à poil.
Bon, en vrai, c’est une succube peu vêtue, incarnant le male gaze d’une époque, et qui serait un hommage à feu-Froideval, histoire de jouer sur des cordes sensibles (l’hommage à un ami en double combo avec « si tu ne saisis pas la réf, c’est que t’es pas cultivé »).

Bref, en faisant le choix de s’adresser à Ledroit sans un minimum de réflexion en amont sur ce qui peut être cool ou non sur l’affiche d’un festival grand public, qu’est-ce qui pouvait mal se passer ?

Ledroit est un artiste connu. Pas ma came, mais je ne dénierai pas que c’est un artiste qui compte. Sauf que lui laisser carte blanche en 2026, c’était forcément se retrouver avec un visuel qui ne passe plus.
C’est pas compliqué, c’est pas mystérieux.
Le monde a changé. Maintenant, on peut même dire que les femmes ne sont plus tenues au devoir conjugal dans le cadre du mariage, c’est vous dire combien on a évolué.

Au cas où, je me dis que ça ne fait pas de mal d’ajouter une petite explication de textes pour les étourdi·es qui dormaient au fond de la classe.
La question ici n’est à aucun moment la représentation de la nudité : je le précise parce que tous les réac sortent l’argument puritanisme alors qu’on sait que, sociologiquement, le puritanisme est l’apanage des réac.
Y’a deux points :
1/ Est-ce qu’il est pertinent d’avoir une femme dénudée sur une affiche pour un festival grand public ? Est-ce que ça a du sens de sexualiser une femme1 pour inviter à une visite d’un marché médiéval ?
2/ Et puisqu’on parle de liberté artistique : ce n’est pas une femme libre et forte réalisée par une jeune dessinatrice qui reprend les codes de la féminité pour se les approprier, les déconstruire ou les habiter. C’est la millième femme nue d’un des membres du cercle des vieux mâles blancs qui nous ont imposé leur male gaze dans la Fantasy pendant des années.

Trolls & Légendes a fait une première communication hier.
Et on a eu droit à l’indignation de la team réac / haters / incels… contre les méchants wokes et les féministes trop connes qui empêchent tous les frustrés de la création de se sentir les rois du monde.

Alors je sais, c’est super confortable de se dire que t’as laissé l’artiste libre de sa démarche. N’empêche, ça prenait quelques secondes de lui dire que tu voulais pas de femme sexualisée, genre le temps de te faire couler ton café du matin.
Et, en vrai, ça ne prend pas plus de temps de dire : « Oups, on a merdé ! »
Parce que tu peux ne pas en avoir vraiment conscience, mais, quand, dans une situation donnée, les soutiens que tu lootes sont le fond d’un panier rance… quelques soient tes cris d’orfraie en mode « la liberté de l’artiste », je pense que t’as un indice sur ce qui pue.

Sauf que, le lendemain (aujourd’hui), le festival a sorti sa position officielle.
En résumé : on se cache derrière l’hommage à un artiste décédé et on se prétend inclusif, mais on est incapable de remettre en question nos vieilles représentations moisies. Si jamais vous n’êtes pas d’accord avec nous, vous n’êtes que de méchants harceleurs puisqu’on est les gentils.
Et la com de Ledroit est encore plus gênante :

Ce n’était donc pas une erreur, mais bien un choix de continuer à laisser la parole et la place à de vieux mâles qui craignent et de ne surtout pas remettre en cause les représentations qu’ils nous imposent.

Bravo les dominants !

Edit au lendemain : Si vous regardez les RS du festival, sous leurs publis, il y a peu de critiques et cela peut donner l’impression que, massivement, leurs choix reçoivent une forte adhésion.
En fait, ils suppriment une partie des critiques. Pas toutes pour que ça semble « réaliste », mais, oui, j’ai testé et mes coms sur Insta ont été effacés. (Et vous vous doutez que je n’ai pas été insultant ni rien.)
En parallèle, pas mal des artistes qui se sont exprimé·es ont pu le faire en privé (publis aux contacts seulement par exemple) ou avec peu de visibilité (pour ne pas attirer les trolls qui hurlent à la « censure » et à la « polémique » dès que tu exprimes une opinion différente de la leur).

Edit bis : Patrick K. Dewdney a expliqué sur FB pourquoi il renonçait à se rendre à T&L. (Plusieurs artistes se sont exprimées dans le même sens.)

Edit ter : J’ai dû me fendre d’un nouveau billet suite aux agissements de harceleurs.

  1. C’est une succube donc, oui, elle est sexualisée dans l’intention de son auteur, même si ça ne vous saute pas aux yeux. ↩︎

Auteur/autrice : Cenlivane

Ecrivain·e, Poète·sse, Blogueur·se