Étude de cas autour de la com d’un éditeur

Comment communique-t-on autour de la rémunération d’un appel à projets ?

Contexte
A propos du roman Du thé pour les fantômes (Chris Vuklisevic), l’éditeur a décidé de lancer un appel à fanarts, notamment via une publi Insta :

J’ai pris connaissance de cette info sur le forum d’Elbakin.
La publi renvoie vers une page web qui donne plus de détails et qui renvoie elle-même vers un règlement.

Sur la 1ère page, on lit donc :

À gagner
Les lauréat·es verront leur fan art publié dans le nouveau collector de Du thé pour les fantômes à paraître en octobre 2026, accompagnée de leur nom et recevront également 5 exemplaires du collector dont un exemplaire signé par l’autrice Chris Vuklisevic.

et cette info est reprise / confirmée dans le règlement lui-même :

6. Dotations
Chaque gagnant du Concours recevra cinq (5) exemplaires de la nouvelle édition collector de
l’ouvrage « Du thé pour les fantômes » de Chris Vuklisevic à paraître en octobre 2026 aux Éditions
Denoël, dont un (1) exemplaire dédicacé par Chris Vuklisevic (valeur unitaire de 25€ TTC).
Les dotations ne sont pas échangeables contre d’autres lots en nature ou leur contre-valeur en
numéraire. La revente ou l’échange des lots par les gagnants est interdit.

Je poste donc, sur le fil du forum où j’ai lu l’info, une intervention très succincte :

Un travail artistique qui sera publié, mais qui ne sera pas rémunéré...

L’éditeur (PG, je présume) me répond :

Ah bon ? Vous avez des infos ? Vous avez lu le règlement ? Peut-être. Peut-être pas. Mais vous savez quand même...

Donc, pour info, le fameux règlement dit : "Les conditions de cession seront précisées ultérieurement par contrat". Le mot important, là, donc, c'est "contrat". Contrat qui, surprise, fera mention de la rémunération prévue (contrat qui, d'ailleurs, pourra tout à fait être refusé par les participants si les conditions ne sont pas à leur convenance, un contrat étant signé par deux parties...) Rémunération qui, juridiquement, ne peut être mentionné dans le règlement du contrat, sous peine d'entrer dans une autre catégorie de jeux/concours : avec gain d'argent".

Besoin d'autres renseignements ?

Et, ensuite, après ma réponse un peu verte :

Notre service juridique nous a demandé expressément de ne pas communiquer dessus. Pas pour la déco, parce que ce n'est juridiquement pas possible. Que puis je dire de plus ? Désolé que tu n'en puisse plus des lois et des règlements. Je dois dire que moi-même je trouve ça bête. Mais c'est la vie.
Et l'info est accessible. Pas évidente ? Peut-être, mais une info ni évidente, ni accessible (et pour cause), c'est celle-ci : "Un travail artistique qui sera publié, mais qui ne sera pas rémunéré..."

Analyse
Alors…
Je vais d’abord déblayer l’aspect juridique de façon tout à fait flemmarde sans vérifier les faits.
Le service juridique de l’éditeur lui dit que, s’il y a rémunération, cela change la catégorie en « concours avec gain d’argent ».
Éditeur qui me précise : « Désolé que tu n’en puisse plus des lois et des règlements. »

En tant que juriste… je n’ai absolument rien contre les règlements. Je nage dedans depuis 32 ans et même avant / enfant, quand j’ai réalisé que comprendre les textes juridiques était notamment nécessaire pour se défendre d’une grand-mère toxique / abusive1.

Si tu organises un concours et que tu ne souhaites pas qu’il entre dans la catégorie « avec gain d’argent »… il ne doit pas y avoir de gain d’argent.
Ce n’est pas qu’il faut le cacher dans le règlement, c’est que ça ne doit pas avoir lieu.
Il existe de nombreux concours artistiques avec prix. Ils ont une forme règlementaire et je suis sûr que le service juridique de l’éditeur peut la trouver…

(Je fais une parenthèse peut-être un peu hors de propos, mais, dans mon monde à moi, les juristes d’une entreprise / d’un établissement, sont au service de la structure. Si la structure a besoin d’organiser quelque chose, les juristes cherchent la solution qui convient le mieux à la démarche… ici à la démarche éditoriale.)

Maintenant, passons à la forme…

En vrai, je crois que tout est déjà exposé.
Il n’y avait aucun moyen de comprendre que les œuvres retenues seraient rémunérées puisque l’éditeur explique lui-même qu’il a caché cette info.

Si vous suivez un peu mon taf, vous savez que je travaille sur un aspect « alerte ».
Ce qui donne des actions assez basiques du style : appel à illustrations d’un gros éditeur sans annonce de rémunération = alerte.
Je dirais même que le fait de préciser que ce qui était à gagner était des exemplaires du livre impliquait que c’était « tout » ce qu’il y avait à gagner.

On a un éditeur qui reconnait qu’il a caché une info, mais me reproche d’avoir affirmé de façon péremptoire quelque chose de faux.
J’ai affirmé de façon péremptoire les infos publiques mises à ma disposition. Sorry.

— Et, du coup, tu en conclus quoi ?
— Je pense que, sociologiquement, c’est un bon exemple de la communication qu’on a trouvé « normale » pendant longtemps et qui n’est plus acceptable aujourd’hui.
Au quotidien, je bosse avec des jeunes (moins de 25 ans) et, si je communique mal, je m’excuse de ne pas avoir été clair et je reformule.
Vraiment, vous pouvez penser que je parle souvent de féminisme, de patriarcat, de vieux gars trop à l’aise… mais je crois qu’on a vraiment là un exemple de la fracture sociale actuelle et un bon « cas » pour décrypter ce qu’il ne faut pas faire en com.

Cet éditeur, c’est un type qui « compte dans le game ». Il occupe une place dans le milieu de l’édition et de l’imaginaire.
On a le même âge, je sais dans quelle époque il a évolué. Il a l’habitude que ça roule pour lui.

Si on décrypte un peu, on voit que la publi Insta n’a que 700 likes, ce qui n’est pas foufou après une semaine et que le compte lui-même est à 12.000 abonné·es pour une grosse maison…
Les quelques commentaires viennent de lecteurices qui ont aimé le roman, pas forcément d’illustrateurices…
Dans la bulle où tout se déroule, aucune vague ne vient troubler un petit monde bien lisse. Un petit monde parisien, déjà obsolète, mais qui ne le sait pas.

Ou alors c’est juste moi qui suis un sale gaucho woke anti-capitaliste énervé, allez savoir…

Bref, si vous pensez que je ne suis pas juste un sale gaucho perpétuellement énervé, je vous invite à observer ce qui ne va pas ici et à y trouver la motivation pour communiquer en toute transparence avec les artistes.
Merci, bisous, coeur avec les doigts.

PS : PG me reproche d’avoir omis la mention de l’article 5 du règlement dans l’objectif de fausser la lecture de la situation.
Je m’empresse de le copier/coller ici du coup :

5. Cession
S’il est gagnant, le Participant s’engage à céder à la Société tous les droits de propriété
intellectuelle de l’illustration qu’il a créée.
Il est précisé que l’illustration doit être originale. Le Participant s’engage impérativement à
envoyer une illustration réalisée personnellement et uniquement par lui-même.
Le Participant garantit que :
• l’illustration n’a pas été soumise précédemment dans le cadre d’une
promotion/publicité/événement/concours de quelque nature que ce soit et n’a pas
remporté de prix de quelque nature que ce soit ;
• il est titulaire des droits de propriété intellectuelle relatifs à l’illustration et que
l’illustration ne porte pas atteinte aux droits de propriété intellectuelle et droits à l’image
d’un tiers ;
• l’illustration réalisée n’a pas été générée, en tout ou partie, par une solution d’intelligence
artificielle. En cas de doute concernant l’authenticité ou l’origine d’une illustration, le jury
se réserve le droit de demander au Participant des éléments justificatifs attestant que
l’illustration a bien été réalisée sans recours à une solution d’intelligence artificielle. À
défaut de preuve suffisante, l’illustration pourra être écartée du Concours.
Les conditions de cession seront précisées ultérieurement par contrat écrit entre les gagnants et
la Société.

Ce serait ma mauvaise lecture qui m’empêcherait de capter que la cession incluait forcément une rémunération…

  1. 0 blague ici… ↩︎

Auteur/autrice : Songe au bord du fleuve

Ecrivain·e, Poète·sse, Blogueur·se