J’ai parlé de règles dans le précédent billet.
En français, on aime bien dire qu’une règle a toujours une exception. Non. Si une règle a une exception, ce n’est pas une règle, mais un usage. En français, on préfère les usages aux règles, les “c’est comme ça” sans qu’on sache pourquoi. Personnellement, je préfère la typographie anglaise où les règles sont plus strictes.
Où trouve-t-on les règles en français ? Il n’y a pas de Fédération Française de la Langue Française ni de police de la langue. Si on se trompe, c’est pas grave.
L’Académie Française créée par Richelieu devait faire le travail : créer un dictionnaire, une grammaire, une poétique et une rhétorique. Elle peine à finir un dictionnaire.
L’Imprimerie Nationale ? Débrouille-toi. Ça va mal pour elle depuis 1993.
En études de lettres, on m’a parlé du Bon Usage de Grévisse (1re édition, 1936), une grammaire très normative comme on n’en fait plus, mais qui sert de base.
Quel est l’usage dans les dialogues ?
Voilà ce qu’on lit dans Le Bon Usage (14e édition, 2008, § 134) :
“Dans les dialogues, on peut, soit placer des guillemets ouvrants au début de la première réplique et les guillemets fermants à la fin de la dernière réplique (ce qui est le procédé le plus clair) ; — soit se passer de guillemets et n’utiliser que les tirets.”
et plus loin (ibid., § 135) :
“Le tiret marque le changement d’interlocuteur dans les dialogues, en combinaison ou non avec les guillemets (§ 134) et avec l’alinéa ; cela fait trois procédés principaux, dont le premier est aujourd’hui le plus courant dans le roman.”
Un usage donc et non une règle, et je remarque au passage que l’ouvrage utilise encore le tiret cadratin.
Dans l’édition, on se fie souvent aux éditeurs sérieux qui donnent le ton et font les usages.
Je prends dans ma bibliothèque Le Rivage des Syrtes de Gracq publié chez Corti en 1951.
Premier extrait :
Pas un feuillet ne s’était envolé du dossier constitué il y a trois siècles à la Chancellerie ; j’avais pu le constater au cours du stage que l’École de droit diplomatique impose dans les bureaux : les griefs articulés autrefois contre le Farghestan dormaient là, affilés comme au premier jour. « Il y en a soixante-douze », m’avait confirmé le chef du département du Sud, comme on dénombre les canons d’une flotte de haut bord, et j’avais compris que ces soixante-douze griefs, d’une inflexion de voix, il les fondait à jamais dans le patrimoine d’Orsenna, et que, ce dépôt précieux, il ne le rendrait qu’avec la vie.
Deuxième extrait :
— Marino sait ce qu’il a à faire, et se passe des conseils d’un gamin comme toi. Ferme cette fenêtre, Fabrizio ; ferme-la ou je fais du scandale. Tu veux ma mort, je pense… Je dors, entends-tu, je dors. Je pense que je vais te jeter dehors, ajoutai-je d’une voix sans conviction.
— « Te jeter dehors »… L’aimable frère !… Bon, bon, d’ailleurs comme tu voudras. Nous avons tout le temps. Tu me raconteras ça tout à l’heure, tout en marchant.
J’ai choisi ces deux extraits qui utilisent les deux types de ponctuation. Je note aussi l’utilisation du tiret cadratin et l’emploi des guillemets pour une citation dans un dialogue.
Personnellement, je préfère les guillemets étasuniens (“”), qui se fondent davantage dans le gris optique, et le tiret demi-cadratin (–), pour la même raison.
Si je reprends l’exemple plus haut, ça donne :
– “Te jeter dehors”… L’aimable frère !… Bon, bon, d’ailleurs comme tu voudras. Nous avons tout le temps. Tu me raconteras ça tout à l’heure, tout en marchant.
Ce que je regrette dans la ponctuation française, c’est l’absence de considération pour les incises, ce qui gêne parfois la lecture. Les Étasuniens sont plus rigoureux. Voilà, par exemple, un extrait de A Wizard of Earthsea de LeGuin (1968) :
Though a very silent man he was so mild and calm that Ged soon lost his awe of him, and in a day or two more he was bold enough to ask his master, “When will my apprenticeship begin, Sir?”
“It has begun”, said Ogion.
There was a silence, as if Ged was keeping back something he had to say. Then he said it: “But I haven’t learned anything yet!”
“Because you haven’t found out what I am teaching”, replied the mage, going on at his steady, long-legged pace along their road, which was the high pass between Ovark and Wiss.
On différencie mieux les incises et le récit du dialogue. La règle est sans équivoque.
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