Étrange Grande 2026 : et donc ?

Ce billet fait suite au précédent qui récapitule factuellement / chronologiquement ce qui s’est passé.

Maintenant, avant d’aller plus loin, qu’est-ce que je comprends ?
Le festival a invité CD sans faire le travail de se renseigner sur son éditeur, ce qui constitue une faute.
Dire que c’est une faute, ça ne signifie pas qu’il faut fouetter ses auteurs sur la place publique ou les harceler ou… C’est juste poser ce qu’on voit.
Des auteurices contactent le festival et annoncent un boycott si un éditeur d’extrême-droite est invité / mis en avant. Il s’agit là d’un cordon sanitaire républicain « normal » — que l’on pense pouvoir en débattre pose clairement souci.
Le festival annonce que l’auteur peut venir, mais sans ses livres de la maison d’édition en question.
Puis il annonce que le festival est annulé, mais avec deux points différents :
1/ l’équipe d’orga se met en retrait. Est-ce une démission ? Un constat qu’elle ne se sent pas les épaules assez solides ?
2/ il y a un souci de sécurité qui n’est pas précisé. Étant donné les commentaires vus sur les réseaux, on peut penser à des menaces d’extrême-droite, mais ça n’est pas expliqué aussi clairement.

Je vais rappeler deux définitions :
La censure : un état ou un groupe puissant empêche la parole d’un individu ou d’un groupe vulnérable.
La censure peut être légitime quand elle touche, par exemple, des œuvres / propos pédocriminels.
Le boycott : un groupe de citoyens / consommateurs tente de faire pression sur une entreprise pour en faire cesser les pratiques qu’il juge non-éthiques.
C’est l’une des rares actions, efficace, à la disposition des groupes en situation de vulnérabilité.

CD a clairement été maltraité par le festival : il a été invité puis on lui dit qu’il ne peut pas venir avec le roman mis en avant (publié chez l’éditeur problématique).
Il était donc légitime à se plaindre de l’orga et de sa façon de travailler et/ou à expliquer dans quelle mesure il ne rejoignait pas les idées politiques de son éditeur.
Sauf qu’il choisit de se plaindre qu’il est victime d’une censure et demande le nom des auteurices à l’origine du boycott.

Le festival Étrange Grande n’est pas une entité puissante qui a la capacité de censurer. CD a été victime d’impolitesse, oui. D’indélicatesse si on joue aux synonymes. D’un manque de professionnalisme.
C’est tout.

Les deux points qu’il a choisis posent question :
1/ en nommant censure ce qui n’en est pas, il donne directement du bois à chauffer aux trolls d’extrême-droite et ce n’est pas anodin. S’il est réellement apolitique, il ne devrait pas permettre à un camp de taper sur un autre ;
2/ CD n’a pas besoin de connaitre le nom des auteurices à l’origine du boycott car il connait parfaitement leur motivation : un cordon sanitaire. Par contre, on sait que l’ED est spécialisée dans le harcèlement de ses contradicteurs sur les réseaux sociaux donc le seul usage de demander des noms, c’est de les afficher à des personnes mal intentionnées.

Il cite et dénonce les auteurs publiés chez Bolloré.
Bolloré a racheté des maisons d’édition, qui préexistaient, pour étouffer l’édition en France. Sauf que, parmi ces maisons, il peut y en avoir qui font encore du bon travail ou qui continuent à faire leur travail malgré les pressions de leur nouveau propriétaire.
L’éditeur de CD n’est pas ambigu, il a été créé pour nourrir une certaine idéologie.

CD a reçu deux sortes de soutiens :
1/ des gens qui l’ont rejoint pour crier à la censure sans s’interroger sur l’éditeur ;
2/ des gens qui ont des idées d’ED et pour qui cet éditeur est donc légitime.

Les débats se sont donc transformés en déversement d’insultes de la part des trolls ou des accusations infondées de censure, sans surprise.
Bref, y’a pas de débat, en fait.

La com du festival, maintenant, pose souci car elle est trop floue.
Si l’équipe a jeté l’éponge car le chantier est trop gros, c’est OK, mais, si c’est parce qu’il y a eu des menaces, il faut en parler.
Là, les soutiens d’ED de l’auteur peuvent affirmer que l’annulation du festival est la suite du boycott sans aucune contradiction. Or un boycott ne menace pas la sécurité.

Ce flou rend impossible de parler clairement des faits.

Sur FB, un auteur a écrit aujourd’hui :

Cet auteur nous explique que les seules victimes seraient les organisateurs et que, finalement, des auteurices appelant à un boycott de l’ED seraient tout aussi responsables que des trolls proférant des menaces.
S’il peut tenir ce discours, c’est parce que le flou lui ouvre la porte. (Et pas que, mais je n’ai pas envie de m’appesantir dessus.)

Boycotter l’ED, c’est normal.
Critiquer une orga quand elle commet des fautes grossières, c’est normal aussi. Sinon, on fait tous nimp et on met ça sur le dos du bénévolat, comme si les bénévoles étaient naturellement incompétents (non).
Demander aux militant·es anti-ED de se taire… c’est cautionner et nourrir l’ED. Y’a des tonnes de contenus dispos sur la Toile qui l’expliquent très bien.

Maintenant, je vais poser quelque chose :
L’année passée, quand quelques personnes queer ont dénoncé le fait de programmer une expo Harry Potter, des tas d’auteurices se sont assis dessus et sont allés au festival pour vendre leurs bouquins en toute décontraction.
L’année passée, c’était seulement les personnes trans à qui on montrait qu’on en avait rien à faire d’elles.
Juste, cette année, ça a été plus difficile de fermer les yeux sur le souci dans la programmation.
Alors je vous laisse interroger la culture politique de celles et ceux qui vont venir se plaindre de l’annulation parce que les méchants woke-islamo-cequetuveux ont dit « oh, les gars, c’est pas cool ! »

Pour ma part, je pense que cette annulation s’est écrite en 2025, dans l’indifférence de trop de gens : si, alors, l’orga s’était posée sur ses stratégies politiques et éditoriales, elle ne se serait pas fait surprendre comme ça.

Cet article a également été publié sur la #TribuneVdR.


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Auteur/autrice : Songe au bord du fleuve

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