Ami m’a un jour expliqué qu’il pensait que les gens avaient une opinion sur tous les sujets. Comme il y a forcément plus de sujets qu’on ne connaît pas qu’on connaît, il pense que ces avis sont donc des a priori et qu’ils sont nombreux.
Je ne pense pas que ce soit vrai car je ne pense pas que ce soit mon cas1.
Il y a des tas de sujets sur lesquels je n’ai aucune pensée. Comme les sports ou les activités de plage, mais pas que.
Qu’est-ce qu’un bon vin ? Aucun n’est bon à mes yeux, mais je ne pense pas pour autant que ce soit mauvais, je me dis juste que ce n’est pas pour moi. C’est une pensée très neutre, pas négative du tout. Je veux dire : quand je vois des personnages boire du vin dans un film, par exemple, je ne me dis pas « beurk, c’est dégueu », je puise dans ma connaissance de la fiction ce que c’est supposé traduire (moment de détente, dîner romantique…) et j’accepte que ce code narratif est pertinent et que je le comprends.
Comme je peux me définir comme aromantique et/ou asexuel et agenré : pas par dépit ou déception, non, juste un « je ne comprends pas quel est le sujet ».
Du coup, je n’ai aucune idée d’à quoi servent les histoires.
J’ai forcément lu des explications et théories sur le sujet, mais je n’en ai retenues aucune car aucune ne m’a semblé évidente et/ou s’appliquer à moi.
Depuis que je suis tout petit, quand mon esprit n’est pas occupé à la résolution d’un problème / souci / tâche à accomplir, je me raconte des histoires. Je m’en racontais avant de m’endormir le soir et je n’ai pas cessé. Soit le sommeil vient vite et je plonge dans des rêves fournis, soit j’imagine des scènes, des dialogues…
Certaines de ces histoires deviennent des textes, certaines ne sont que des fanfictions que je n’écrirais jamais.
Chaque histoire, que je la vois/lise ou que je me la raconte, ne me procure pas la même chose.
Je sais juste que, dès que j’en termine une, je passe à une ou des suivantes, donc que les histoires sont très importantes dans ma vie, mais je ne peux pas dire qu’elles aient toute la même fonction. Et quelle fonction d’ailleurs ?
En ce moment, je revois Game of True Love. Ce n’est pas une « bonne » série que je vous recommanderais de voir à tout prix. J’y note plus de défauts que de qualités.
J’y kiffe le jeu de l’acteur (Fan Zhi Xin) qui sourit-pleure, mais on pourrait se dire que ça n’a pas forcément de sens de se refaire tout le visionnage juste pour ça. (Mais j’aime vraiment son rendu…)
A un moment, il y a une des pires séquences qui soient :
Elle est enlevée alors qu’elle est au téléphone avec Lui. Elle allait vers sa voiture et se trouve sur un parking en ville (disons). Donc Lui sait en temps réel que ça vient de se produire. Rapidement (quelques minutes max), son analyse lui permet de comprendre qui a pu faire le coup et il menace le Méchant de représailles. Le Méchant, par crainte, lui envoie la localisation d’Elle (où le ravisseur mandaté va l’emmener).
Lui s’y précipite en voiture. Il est donc littéralement quelques minutes derrière le ravisseur.
Elle a été enchaînée sur un rocher au bord de la mer où elle manque se noyer.
Lui, alors qu’il se précipite, arrive beaucoup de minutes (heures ?) après le kidnappeur : Elle s’est réveillée et a attendu longtemps en paniquant.
Chronologiquement, c’est une cata puisque Lui n’a perdu aucune minute, il ne peut pas arriver si longtemps après. Mais ça me permet de réfléchir aux séquences narratives et je me suis rendu compte que ça me rendait meilleur dans l’exercice de correcteur (que j’exerce principalement pour les Vagabonds du Rêve, mais aussi dans mon taf alimentaire ou pour d’autres occasions).
Je suis passionné par le narratif. Qu’est-ce qu’on raconte ? Comment ? Quelle langue pour quoi ? Le bandeau sur ce blog (Peu importe ce qui s’est passé, ne reste que l’histoire…) n’est pas purement esthétique à mes yeux, il fait référence au fait que ce sont les vainqueurs qui écrivent l’Histoire et comment les dominé·es, les oppressé·es, les minorités… peuvent se réapproprier leur existence en la rendant publique.
Le silence n’est pas d’or…
Ce matin, sur le forum d’Elbakin, je vois que quelqu’un a partagé un lien vers un article (daté de mardi) : Dark romance et culture du féminicide.
L’auteur apporte des éléments de réflexion, se pose des questions. J’en ai apprécié la lecture.
Je ne pense pas avoir l’occasion de lire de la Dark Romance ou, en tout cas, je n’en ai actuellement pas le projet.
Il prend le temps de parler abondamment de Captive, le roman de Sarah Rivens.
Il note que la culture du viol semblerait avoir disparu, mais la domination et l’abus sont très présents. Est-ce que ces lectures peuvent poser souci en étant consommées par des adolescentes qui n’auraient pas encore débuté (ou à peine) leur vie sentimentale ?
Quand il décrit ce qu’on trouve dans le roman, ce qui me frappe, c’est que je vois une relation hétérosexuelle banale, si on omet l’aspect chef de gang.
— Tu déconnes ?
— Ben, quand je lis des articles ici ou là, que je vois passer les stats… Je ne vais pas vous refaire l’historique de « l’homme ou l’ours »…
Le principal prédateur de la femme, c’est l’homme.
C’est pour cela que je vous parle plus haut de cette séquence catastrophique de Game of True Love. Quand je la regarde, je ne m’inquiète pas pour l’héroïne, je me sens détaché car ça ne fonctionne pas.
Peut-être que les jeunes femmes qui lisent Captive y voient un modèle romantique à atteindre.
Peut-être que pas du tout. Quand elles jouent à un jeu vidéo où elles doivent dégommer des ennemis, vont-elles devenir de dangereuses soldates ? J’en doute.
Peut-être que ces lectures, c’est une manière de se confronter à ce que vivent leurs mères, leurs tantes, ce qu’elles vont vivre quelques années plus tard ou que vivra une de leurs amies.
Une manière de se poser et de se demander ce qu’elles peuvent faire à la place de l’héroïne.
Pouvoir se dire, par exemple, que l’héroïne choisit le partenaire problématique et, parce qu’elles se confrontent à ce potentiel, pouvoir le refuser plus tard en sachant ce qu’elles refusent.
Oui, OK, il est riche, mais…
Parce que, voyez, je ne suis pas du tout certain que les femmes qui n’ont lu aucune Dark Romance soient mieux préparées à faire face et à se défaire des abus que celles qui en ont lu2.
Pour faire face à une situation, il faut y avoir été confronté en amont. On ne peut pas avoir d’opinions sur les sujets dont on n’a jamais entendu parler.
Lire des romans, être captée par une situation addictive (intrigue qui rebondit) et penser « oh, c’est affreux, je ne ferais pas de tels choix », c’est peut-être un apprentissage plus ludique qu’un atelier où un adulte nous explique de quoi il faut se protéger dans les relations.
Quand j’avais 10 ans, je lisais des polars et je pense qu’on a tout·es lu des tas de trucs qui ont pris un tout autre sens une fois adulte…
Bref… et si la Dark Romance n’était qu’une autre version du Petit Chaperon rouge pour rappeler que le loup est moins dangereux que l’homme ?