Bon, j’avoue que je ne pensais pas rédiger un jour un billet avec pareil titre pour parler des normes de genres et dénoncer le patriarcat…
En introduction de mon billet du 28 mars concernant le cdrama Pursuit of Jade, j’évoquais deux sujets : ses records d’audience et de fausses polémiques, genre « pourquoi le ML reste superbe ? »
Je n’ai pas fait plus attention que ça auxdites polémiques car je sais qu’elles sont une conséquence du succès : plus il y a de vues, plus il y a de haters. C’est une mécanique assez basique.
Les vues ont continué de croître, battant des records, notamment sur Netflix, et Zhang Linghe, qui incarne le personnage principal masculin, a vu le nombre de ses abonné·es exploser sur les divers réseaux sociaux où il est présent1.

Comme je l’ai écrit dans ma chronique sur la série, c’est une œuvre qui est très belle. Ses décors, ses personnages…
Au départ, notre héroïne est bouchère, mais, même lorsqu’elle tue un cochon à la campagne, tout est sublimé.
Une critique est légitime dans un référentiel. Par exemple, on ne peut pas reprocher à un film d’Horreur de nous faire peur. On peut reprocher à une Fluffy Romance d’avoir introduit un passage effrayant.
Cette énonciation peut sembler évidente, mais elle n’est pas anodine.
Dans Pursuit of Jade, le réalisateur a fait le choix d’une narration esthétisante. On peut donc débattre de si c’est beau ou non, mais si le principe même de l’esthétisation ne nous convient pas, l’œuvre ne nous est pas destinée.
Je ne vais pas aller regarder des genres que je n’apprécie pas juste pour en dire du mal ensuite ou assister à un match de foot et me plaindre auprès des autres spectateurs qu’on ne devrait jamais faire de sport en utilisant un ballon.
C’est tout à fait entendable de ne pas aimer les « belles » mises en scène pour des représentations de boucherie ou de guerre. Mais toutes les fictions ne nous sont pas destinées.
Pour celles et ceux qui craignent la vue du sang et des combats, aussi esthétisante que soit la mise en scène, il y aura déjà trop de violence et, juste, ce serait aberrant de leur conseiller cette histoire.
Zhang Linghe a commencé à être moqué parce qu’il était trop apprêté sur le champ de bataille. Comme s’il était responsable du maquillage et/ou de la photo.
C’était tellement une démarche de jaloux (il est beau, il gagne des abonné·es) que ça ne me semblait pas intéressant de me pencher sur le phénomène.
Néanmoins, quelque chose me titillait…
Sur les réseaux, je vois passer de plus en plus de contenu concernant Zhang Linghe et, comparativement, j’en vois moins sur Tian Xi Wei.
Plusieurs membres du casting sont très beaux et nos deux héros sont vraiment magnifiques. Elle devrait avoir la même exposition.
Quand j’ai rédigé ma chronique, je me suis fait la remarque que je parlais surtout d’Elle.
L’histoire démarre parce qu’elle risque de perdre sa maison et continue parce qu’elle part chercher son mari pour le sauver du champ de bataille.
Je me suis demandé si j’avais un biais, si je me focalisais inconsciemment sur le rôle féminin, mais je ne crois pas. La vibe Mulan, par exemple, qui donne ce cachet particulier, c’est le fait de l’héroïne.
Alors pourquoi Zhang Linghe semble attirer plus l’attention que Tian Xi Wei.
Il y a, me semble-t-il, deux réponses possibles :
1/ Le patriarcat : à rôle / métier égal, l’homme est plus mis en avant ;
2/ Le public
Est-ce que je prends beaucoup de risques en affirmant que le public international de la série est un public féminin hétérosexuel ?
Ces derniers jours, une news est apparue et je vous partage l’article de K-Sélection qui en parle :
J’avais commencé un paragraphe pour résumer les enjeux, mais, en vrai, je vous laisse lire l’article en entier.
Il y a tellement de red flags que je ne me vois pas les condenser en quelques lignes, forcément incomplètes.
Je note juste qu’on reproche à l’homme de ne pas avoir l’air assez sale / poussiéreux sur le champ de bataille, mais c’est normal qu’une bouchère qui tue des cochons soit bien soignée. (Oui oui, ça dit tellement de choses !)
Sur le principe même de la liberté artistique quand on crée des fictions, le simple fait de vouloir contrôler l’esthétisation me pose souci,
mais ça n’est pas ça qui se joue ici.
On pose en toute décontraction que les hommes devraient répondre à des normes esthétiques décidées par… des hommes. Parce que ne me dites pas que ces conférences et médias se sont appuyées sur des panels où les femmes étaient présentes à 50 %.
On décrète qu’un homme parmi les autres, maquillé comme n’importe quel autre sur un tournage, n’est pas légitime à incarner la virilité. Selon qui ?
On reproche aux fans d’aimer certains types d’hommes qui seraient androgynes. Selon qui ?
C’est tellement problématique.
On a l’habitude, en tant que personnes trans, d’être attaqué·es sur ce que serait un « vrai » homme ou une « vraie » femme. Là, on est au niveau au-dessus : un homme cisgenre n’est pas un homme.
(Spoiler : Parce qu’il plaît aux femmes plus qu’aux hommes.)
En Art, dans la Culture, il n’existe pas de vérités absolues telle que la Gravité.
Est-ce que les scènes de bataille d’une œuvre de Fantasy (on ne parle pas d’une reconstitution historique !) doivent être belles ou réalistes ?
Il n’y a pas de réponse : lae créteurice doit s’adresser au public qu’iel vise.
Et, dans le cas de Pursuit of Jade, on peut constater (factuellement, en observant les audiences) que le réalisateur a su parler aux spectateurices, probablement en majorité des femmes.
Est-ce qu’un média de l’armée est légitime à juger ce qu’il en est de la narration en Fantasy ?
Ce que nous disent tous ces médias et autres contrôleurs, c’est que, encore une fois, des hommes veulent contrôler la vie des femmes, ici ce qu’elles ont envie de voir.
Contrôler ce que les femmes ont le droit d’aimer et contrôler ce à quoi les hommes devraient ressembler.
— Mais le patriarcat, ce n’est pas le contrôle du corps des femmes ? Là, c’est le corps des hommes…
— Le patriarcat, c’est le contrôle des corps. C’est plus souvent celui des femmes, notamment en lien avec la question de la maternité, mais ça ne signifie pas que les hommes vont être laissés tranquilles.
Je vais faire un focus sur le terme « androgyne ».
S’il désigne des personnes qui choisissent volontairement de masquer leur genre, par exemple en adoptant des vêtements amples qui cachent leur silhouette ou des coiffures mixtes, je dis : pourquoi pas ? Parce que chacun·e fait ce qui lui plaît.
Par contre, s’il désigne des personnes qui se sentent homme ou femme, à l’aise dans leur genre et qui ne font rien de particulier pour le masquer, on a un souci.
Zhang Linghe est un homme, qui s’affiche comme un homme, qui joue des rôles masculins. Lui et plein d’autres acteurs, très beaux au demeurant, ne sont pas androgynes. Ils incarnent une forme de virilité, si ce mot a un sens, aussi légitime que n’importe quelle autre.
Parce que le fond, c’est que ces hommes ont l’outrecuidance de plaire aux femmes au lieu de plaire aux autres hommes2.
On le sait, des études l’ont montré, les hommes hétérosexuels ont des attentes vis-à-vis du corps des autres hommes qui sont différentes des attentes des femmes hétérosexuelles. Et ces hommes déclassent les autres hommes qui plaisent aux femmes : androgyne, trop beau, irréaliste…
Comment un homme, qui existe dans la réalité, peut-il être irréaliste ?
Vraiment, on en est à ce point de devoir rappeler que la réalité est… la réalité ?
— En vrai, quand je lis ce passage :
Enfin, l’agence Xinhua a expliqué que ces préférences esthétiques déformées proviennent de la fixation sur l’apparence, de la culture toxique des fans et des algorithmes qui amplifient les contenus superficiels.
Elle a souligné : “Ce à quoi le public s’oppose, ce n’est pas à la beauté, mais au sacrifice du réalisme au profit de l’apparence.” Xinhua a ajouté : “Il ne rejette pas les esthétiques diverses, mais les récits artificiels et infondés.”
L’agence a conclu : “Des scénarios solides, des performances convaincantes, une logique rigoureuse et des histoires captivantes restent le véritable ‘fond de teint de base’ des productions de qualité.”
ça m’a l’air plutôt sensé ?
— Quel dominant va te dire ouvertement qu’il veut juste te contrôler car il ne supporte tellement pas que les femmes existent librement qu’il veut même contrôler les idoles qu’elles admirent ou les séries télé qu’elles regardent ?
Pursuit of Jade a un scénario solide, des performances convaincantes, etc.
Il ne battrait pas des records s’il exposait juste des belles gueules qui ne savent pas jouer.
Qui sont ces mystérieux « fans à la culture toxique » ?
Ce sont « les autres » et « tout le monde ».
Quand tu as à faire à une personne toxique qui veut te manipuler, quand elle te fait part de quelque chose, au lieu de te dire « Untel et Untelle ont dit que », elle te dira toujours « les autres / tout le monde a dit que ». Ici, on te brode des fans toxiques contre un public, sans qu’il ne soit jamais question de définir qui est qui.
— Tu sais, en vrai, peut-être que ça n’est pas si grave. Un géant capitaliste comme Netflix, quand il va voir les chiffres, il va soutenir ce genre de productions.
— Je n’ai pas envie de laisser la critique à des chiffres d’audience.
Dans Pursuit of Jade, à un moment donné, l’héroïne accomplit plusieurs exploits (sauve des enfants) et elle devient célèbre, la « belle bouchère » qui ne craint personne. Plusieurs femmes adoptent son apparence pour se sentir en sécurité lors de leurs déplacements.
Il y a énormément de chouettes passages dans la série, certains très drôles, mais il y a également en tant que femme une vraie satisfaction à voir cette fille très forte qui peut faire fuir toutes sortes d’agresseurs.
J’ai cité Mulan, mais je pense aussi au personnage de Buffy.
Le héros, quoiqu’il soit très puissant, accepte très rapidement l’idée d’être un époux matrilocal, qui reconnaît sa femme comme la cheffe de famille.
Le succès de la série auprès des femmes hétérosexuelles à travers le monde, ça n’est pas la « belle gueule » de Zhang Linghe.
Sa belle gueule, c’est un message qui enfonce encore plus le clou : tu peux être forte / cheffe d’entreprise / manager et qu’un homme aussi magnifique que du jade t’aime.
Pursuit of Jade ne s’adresse pas à des militaires voulant se sentir représentés.
Alors, vraiment, en tant que public concerné, laissez-nous décider des critiques que nous voulons adresser aux équipes créatives qui nous visent.
Merci, bisous, cœur avec les doigts.