Il est temps que la littérature se mette aux avertissements

Il y a « parler de sexe » et « parler de sexe ».
J’ai pris conscience de ça douloureusement quand une prof dont je suis proche a été accusée par ses harceleurs de « parler de sexe » en classe (au lycée) parce qu’elle avait parlé de consentement et d’agressions sexuelles (sic).
Je suis né·e dans les années 1970 et, pendant trop longtemps, si j’étais gêné·e qu’on parle de sexe devant moi, qu’on m’impose des récits que je ne souhaitais pas, c’était moi qui étais trop prude.

On commence enfin à en parler, mais, en France, on a un souci dans notre rapport au sexe / à la culture du viol. A mes yeux et de manière très résumée, le souci vient qu’on ne distingue pas le sexe consenti ou non. On le voit dans les affaires qui sortent, de façon terrible, mais, à moindre niveau, j’ai souvent remarqué (mais ça change) qu’on n’avait pas le droit de refuser qu’on nous impose des récits (par exemple).

Pour ma part, je ne refuse pas de parler de sexe quand…
il s’agit d’éduquer une personne (notamment un·e enfant·e) pour qu’elle se protège,
un·e ami·e a besoin de confier des difficultés,
une personne trans se pose des questions sur ce qui va changer après une opération,
on échange avec un·e partenaire sur ce qu’on peut faire ou non…
mais je ne veux pas qu’on me raconte des choses à caractère sexuel juste pour le plaisir de les partager.
Si je dois consommer un contenu sexuel, je veux le faire à mon rythme, quand je l’ai choisi, sous le format qui me convient… et ça ne devrait même pas être une question en fait : ça s’appelle le consentement.

Je vais poser quelques définitions :

On a la pornographie : on sait que c’est un genre / une étiquette où l’on va retrouver du sexe de façon explicite, voire exagérée. On a un contrat clair de ce que l’on accepte qu’on nous raconte.

Je suis très ennuyé·e par le mot érotisme car j’en ai souvent vu un usage erroné et, comme c’est l’usage qui définit les mots, je dirais qu’il a perdu son sens… et je ne sais pas s’il en a retrouvé un.
Je développe : a priori (au début ? de quoi…), l’érotisme s’opposait à la pornographie : il s’agissait d’éveiller le désir / l’excitation sans qu’il y ait de scènes explicites de sexe.
Du coup, c’est plus bourgeois / intellectuel / smart de dire qu’on écrit de l’érotisme (par exemple) et, de glissements en glissements (si je puis dire), l’érotisme est devenu une étiquette accolée sur de la pornographie.

Au mois d’avril, je vous parlais du mot smut.
Il désigne au départ un récit dont le propos principal est porno, sauf que, là aussi (et je ne sais pas si c’est seulement en français), je le vois surtout utiliser pour désigner des éléments à l’intérieur d’un récit.
Au départ, des éléments porno dans une fiction, par exemple d’enquête ou d’aventure, ne qualifient pas une œuvre de smut puisque ce n’est pas le moteur principal, mais c’est utilisé ainsi dans les contenus que j’ai vus passer donc, bon, pareil, je m’incline devant l’usage.

Ce qui m’est arrivé hier :

A la pause déjeuner, j’avançais dans la lecture d’un service de presse quand je suis arrivé·e à une scène de sexe explicite. (Une scène affligeante de banalité hétéronormée, qui n’avait pas besoin de ce niveau de détails, mais ça n’est pas le sujet…)
J’ai vérifié les infos que j’avais eues en amont et il y avait noté : « scènes sensuelles ».
J’ai contacté l’éditeur, pour lui expliquer pourquoi j’arrêtais ma lecture, et il m’a répondu très aimablement qu’il comprenait mon retour et que « sensuelles » était son indicateur de « sexe explicite ».

Je connais (un peu) cet éditeur et je n’ai aucun doute sur sa sincérité.
C’est pas une excuse tordue ni rien, iel est persuadé qu’iel a été transparent, que lae lecteurice a bien compris le cadre du récit.

Il y a des avertissements de contenus qui sont indispensables.
Personnellement, je suis favorable à ce qu’on précise des choses comme le suicide ou les maladies, mais on peut en débattre et j’en avais déjà parlé en février. Concernant le degré de violence et le sexe, ça ne me semble pas négociable.
Sur les séries et les jeux, on a ce genre d’indications (je n’ai pas été vérifié leur degré de précision récemment), mais, en littérature, il n’y a encore aucune norme.
Et, ça, à mes yeux, c’est typique de notre « exception française » où se réchauffent la culture du viol et autres dingueries.

A la rigueur, je dirais que smut ne laisse pas d’ambiguïté, mais j’ai demandé autour de moi et personne ne valide sensuel pour sexe explicite.
Et érotisme ne devrait pas être OK non plus.
Un avertissement de contenu doit avertir du contenu. On ne doit pas deviner, se douter que… On doit écrire les choses clairement.

Dans un précédent billet, j’avais évoqué le terme spicy, mais, sur le fond, ça ne fonctionne pas non plus comme un avertissement : est-ce que ça devient explicite à une quote ? deux ? trois ?

Et, même si le mot érotisme est mort, il peut y avoir des scènes très suggestives qui ne tombent jamais dans l’explicite.

Scènes sensuelles, c’est une annonce / une étiquette. Comme spicy ou érotisme. Sans doute une promesse.
Mais c’est indépendant des avertissements qui, eux, doivent être limpides.

En toute transparence et parce que je n’ai pas de mémoire, je ne sais pas si je suis clean sur cette question dans mes propres textes. Ai-je laissé passer quelque chose d’explicite sans le mentionner ?
Je ne crois pas, mais, si c’est le cas, il faudra que je le corrige, évidemment.

Bref… il est temps qu’on parle de sexe correctement, en littérature aussi.
Sous le prétexte de l’Art, on ne peut pas continuer à se satisfaire d’une zone de non-droit et trouver normal qu’on puisse raconter des choses explicites sans en avertir avant lae lecteurice, ça n’est clairement pas OK.
Un avertissement de contenu n’est pas une étiquette promotionnelle et, au moins pour le sexe et la violence, ça devrait être obligatoire.


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Auteur/autrice : Songe au bord du fleuve

Ecrivain·e, Poète·sse, Blogueur·se