J’ai un intérêt spécifique : la cohérence narrative.
Même si je ne peux pas mentir et que je n’aime pas la malhonnêteté, je peux comprendre la filouterie, dans le sens que son auteurice peut l’estimer nécessaire en mettant en place des mensonges qui sont au service de son propos narratif.
Imaginons que j’ai un pote que je sais marié et dont je connais le visage de sa femme1. Un jour, comme dans une série télé, j’ouvre la porte d’une chambre et je le trouve au lit avec une autre personne (que l’épouse identifiée).
S’il m’explique que, pour lui, l’amour (qu’il porte à sa femme) est disjoint du sexe (qu’il partage avec des tas de gens), étant donné que la vie privée des autres ne me regarde pas, je vais dire : OK, bien.
Par contre, s’il commence à me baratiner que ce n’est pas ce que je crois, que je n’ai pas vu ce que j’ai vu… je vais péter un câble. Parce que sa vie privée ne me regarde pas, mais ça me regarde si tu me racontes des histoires contraires aux faits que j’ai observés.
Je détesterais l’idée que mes proches me mentent2, mais l’incohérence narrative peut me faire écrire de longs billets d’indignation.
Quand un éditeur a fait entrer à son capital un gars accusé de VSS et que ça s’est su, il a expliqué qu’il n’avait pas mesuré l’impact de sa décision. Beaucoup de gens ont pu dire qu’ils doutaient de sa sincérité, mais, pour moi, ça n’avait pas réellement d’importance.
Le principal était là : le signal fort qu’on ne veut pas d’agresseur dans le petit milieu de l’imaginaire.
Mais aussi, sincère ou non, il avait respecté l’intelligence des autres : il n’avait pas nié des faits observables.
Hier, quand j’ai blogué parce qu’un éditeur me reprochait d’avoir menti en affirmant qu’aucune rémunération n’était prévue pour un travail donné,
aucune rémunération n’étant annoncée dans les infos publiques consultables,
ce qu’il était important de dénoncer, à mes yeux, c’était l’incohérence narrative.
En ce moment, avec certaines femmes et hommes politiques en France, on baigne largement dedans : iels peuvent te sortir les plus gros mensonges sans sourciller.
Mais, comme je l’ai écrit plus haut, au sein des mensonges, y’a vraiment deux catégories et je ne peux pas les mettre dans le même panier.
Si ton mensonge est cohérent, tu respectes mon intelligence. Désolé.
Les incohérences narratives s’accumulent parce qu’on vit dans une société qui les valide.
Au niveau le plus intime, on a une proportion non négligeable de gars qui se disent hétérosexuels, qui disent aimer les femmes, mais qui n’admirent que des hommes, qui outrepassent le consentement des femmes, etc.
L’intime a été modelé socialement avec l’obligation d’accepter les incohérences. Une fois que tu l’as accepté dans l’intime, c’est plié pour le reste de ta vie.
Bref, l’éditeur que j’interpellais aurait pu s’en sortir facilement avec un (par exemple) « je suis désolé que nous n’ayons pas été suffisamment clairs » (le truc qui ne mange pas de pain), mais il a préféré m’accuser de mensonge / mauvaise foi alors que son propos ne passait pas l’épreuve des faits.
Ça ne me touche pas en tant qu’individu, mais ça envoie le message qu’il n’éprouve pas le besoin de raconter quelque chose qui a du sens à l’ensemble des lecteurices du forum.
Quand je raconte ce genre d’anecdotes à la plupart de mes copines, elles me disent que, elles, dans la même situation, elles laissent simplement tomber parce qu’elles sont noyées d’incohérences3.
Je ne peux pas laisser tomber.
Sur ce blog, je vous chronique des fictions, je vous parle d’écriture. Si j’abandonne la cohérence narrative, ben… j’abandonne le navire, je me retire du monde.
Ce matin, Insta m’a fait poper cette publi :
La personne explique qu’elle apprécie le smut, mais qu’elle ne supporte plus certaines choses.
Comme le terme smut n’est pas forcément le terme le plus courant, je prends le temps de revenir sur la définition, surtout qu’il me semble qu’il est un peu mal employé ici.
Le smut désigne un type de récits où l’intrigue n’est là qu’au service de scènes érotiques / pornographiques.
Or, dans cette publi que je vous partage, il me semble qu’il s’agit non pas de smut, mais de spicy, i.e. de scènes de sexe explicites dans une intrigue cohérente.
En lisant cette publi, un doute a germé :
A priori, j’aurais dit que je n’aime pas les scènes explicites dans les romances, mais, après lecture du propos (que je trouve intéressant), je me demande si ce n’est pas plutôt que lesdites scènes peuvent être souvent incohérentes (et donc gâcher la cohérence narrative).
Parce que, en vrai, si les héros sont tout mims et que j’aime leur histoire, savoir qu’ils prennent du bon temps et se font du bien, c’est pas forcément triste.
Je reprends deux vignettes en particulier :
1/ Elle cite « mes deux mains n’en faisaient pas le tour » (d’un pénis) et je l’ai déjà vu citer autre part (pareil, pour dire que nimp !)
Disons que tu n’as jamais vu de pénis en vrai car tu es asexuel ou tu ne relationnes qu’avec des femmes, tu peux demander à un moteur de recherche la circonférence maximum…
2/ Les green flags qui deviennent toxiques au lit.
J’ai déjà eu l’occasion d’en parler à propos de certains cdramas. Les héros sont tout à fait satisfaisants, mais, quand tu lis le roman dont ils sont adaptés, tu découvres des gars super gênants (au mieux).
Le souci du héros adorable qui se transforme en forceur, c’est qu’il est incohérent : il est amoureux donc respectueux de l’héroïne.
Ou, en inversant l’idée, si tu dates un mec, que ça se passe bien, mais que, arrivés au lit, tu réalises qu’il craint, tu fuis.
L’autrice de la publi nous explique, à raison, ce qui lui semble insupportable, mais je vais reformuler ça : pourquoi ça semble OK à trop d’auteurices et d’éditeurices de raconter n’importe quoi ?
A mes yeux, tout ça n’est qu’un continuum. Je fais probablement des associations d’idées que je suis le seul à faire, mais si, en tant qu’éditeurice, quand tu communiques sur les réseaux ou que tu édites un livre, tu ne te soucies pas de cohérence d’un côté, pourquoi t’en soucierais-tu de l’autre ?
Publier une annonce, rédiger une réponse ou éditer un livre, c’est le même acte : transmettre des idées à tes lecteurices via l’écrit.
A la toute fin de l’échange, l’éditeur, pas content que je lui ai attrapé la veste, conclut par : « Mais j’espère que ton blog aura connu un afflux massif de visiteurs… »
Je ne pense pas qu’il y ait besoin d’un long décryptage. A partir du moment où la personne s’est engagée dans un narratif où je dois avoir tort, peu importe les faits, l’accusation de s’exprimer pour les vues tombe immanquablement.
Qui s’exprimerait pour… juste s’exprimer en fait ?
Mon blog n’est pas monétisé. Je ne vends aucun produit et si, parfois, je peux mettre des liens externes, c’est pour appuyer ou compléter un propos.
La notion de vues n’a donc aucun sens dans ce contexte. Qu’un de mes billets ne fasse aucune vue ou… disons 10.000 ? n’a aucune importance d’aucune façon.
Mais disons, pour le plaisir du raisonnement, que je souhaite faire des vues.
Dois-je choisir, comme sujet, de parler d’un éditeur parisien qui nous fait un petit gaslight ou devrais-je partager de l’actualité, hum… disons de Zhang Linghe ? Parce que, bon, 50.000 exemplaires pour un roman français de fantasy, je suis très content pour son autrice, mais
D’ailleurs, les vues de ce blog, ce sont mes chroniques de dramas.
Que mes potes peuvent liker et commenter sur mes réseaux, ce qu’iels ne peuvent pas faire quand je fais remarquer qu’un éditeur me gonfle.
Parce que l’imaginaire est un tout petit milieu : je sais très bien que je peux me permettre de m’engueuler avec certains mecs 50+ parce que je ne publie / vends rien, mais je ne peux pas entraîner les autres dans ma DonQuichotterie permanente.
— Hé ! Le compteur indique que tu es à 1.320 mots, il est peut-être temps que tu conclues, non ? Puis, du coup, tu voulais nous dire quoi ?
— Ce billet est un peu trop perso, si on en vient à bout. J’y raconte comment mon intérêt spécifique me rattrape même quand je traîne sur un forum ou qu’une lectrice parle de scènes de cul, pourquoi je sais que j’embarrasse mon entourage4 avec mes longs pavés pour dénoncer un peu tout ce qui m’agace, mais, justement, j’avais envie de revenir un peu à l’esprit de cet endroit, à savoir que ce n’est qu’un journal personnel.
Certains de mes articles poussent mon entourage à me demander si je vais me lancer dans l’écriture d’un essai sur les séries et/ou la représentation des personnages féminins. Et si je me lance5, les notes dans ce journal seront précieuses, mais vous n’êtes ici que dans un journal. Personnel, râleur, définitivement imparfait.
Mais, je l’espère, sans incohérence narrative.
- avec ma prosopamnésie, c’est impossible, mais poursuivons ce narratif… ↩︎
- mais j’imagine que cela arrive ↩︎
- oui oui, je ne parle pas de mensonges, mais bien d’incohérences ↩︎
- sauf ce pote plus agité que moi encore, il se sait ! ↩︎
- hum… l’exercice ne me ressemble pas des masses… ↩︎
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