Obsolescence programmée ou quelle voix pour ta SF ?

Lorsque la revue Bifrost (publiée par le Bélial) est née, y’a beaucoup d’années, j’étais ravie : oh, une revue SF en librairie ! On était en 1996, Internet démarrait à peine, on ne pensait pas encore à des sites d’actu en ligne ou à des blogs…
Je vais même ajouter que, à cette époque, j’étais une jeune femme. Optimiste1. Je pensais que les salaires des femmes et des hommes étaient équivalents et des tas de trucs du même genre.

Et puis il a bien fallu ouvrir les yeux. Si Bifrost était une des rares revues de SF, c’était aussi un boys’ club qui s’imaginait les rois de la montagne. Ce tournant, je le place en 2011.
Pourquoi 2011 ? Parce que c’est cette année-là qu’ils ont publié un torchon sous prétexte de décerner leurs Razzies annuels.
— Ah ah, c’est de l’humour, tu comprends rien !
Je ne me souviens pas de ce que j’en ai dit à l’époque car j’ai perdu pas mal de billets au cours de mes déménagements (webesques) successifs, mais Lucie Chenu a écrit sur le sujet et me mentionne : Razzies 2011 : quand la mauvaise foi se confond avec la diffamation. (Oui, le titre est un bon résumé.)

Au fil du temps, j’ai donc fait plus attention à leurs agressions, qui visaient sans surprise principalement les autrices.
Il y a un an, à l’occasion de son numéro sur Octavia E. Butler, la revue se parait d’une couverture… raciste.
— Pourquoi tu dis que c’est raciste ?
Franchement, je ne suis ni ta mère ni ta prof. Si tu ne vois pas le racisme de l’illustration, je ne peux rien pour toi.

Un an plus tard, same player, same game : couverture sexiste pour Anne Rice.
Luce Basseterre en a parlé sur Facebook et plusieurs autrices se sont jointes à ses remarques.
Prise de conscience de la rédaction ?
Malgré leurs grandes déclarations d’intention qu’ils ont changé, qu’ils sont plus ouverts, que… c’était peu probable qu’ils soient sortis du 20e siècle s’ils étaient OK avec leur racisme en 2022.
Bref, on a eu droit à tous les ouin ouin habituels des mascus dans ce genre de cas.
Et, comme une couverture sexiste ne serait pas complète sans son édito qui craint, le challenge a été relevé.
— Hein ? Quoi ?

ActuSF a annoncé sa liquidation en septembre et j’en ai notamment parlé dans un billet.
On peut très bien penser qu’ils n’ont pas été les meilleurs gestionnaires du monde, ça arrive, ce n’est pas un crime, toujours est-il qu’ils avaient une ouverture que le Bélial n’a pas.
Parce que, bon, le catalogue du Bélial n’est pas super lisible en ligne donc des pépites peuvent se cacher dans les trous de la Toile, mais, majoritairement, leur catalogue, c’est des mecs, des anglosaxons, des noms connus. Je ne dis pas qu’il ne faut pas les publier, mais ce n’est clairement pas l’éditeur qui prend des risques et œuvre pour la SF française2.
Et donc, dans son éditorial, au lieu de se taire, par respect pour le collègue qui a mis la clé sous la porte ou de dire un ou deux mots polis, Olivier Girard, le rédac’chef de Bifrost et éditeur du Bélial, se fout de la gueule de celui qui a osé, de celui qui a ouvert son catalogue.

Alors, en réalité, il a le droit, hein.
Quand tu es toujours debout et que l’autre est à terre, tu peux choisir de te moquer.
D’ailleurs, tu as raison, ça prouve que tes choix sont les bons puisque tu es toujours là.
Ouais… En même temps, quand tu es toujours debout parce que tu ne prends pas de risques, parce que tu restes au siècle précédent, tout en distillant ton venin sur les autres, les femmes et tous ceux qui ne sont pas tes potes, t’es toujours debout, mais ça n’a aucun intérêt pour la majorité qui n’est pas avec toi.

Maintenant, je vais reprendre ce que j’ai dit dans mon billet de septembre : une revue-papier en 2023, ça a du sens ?
Il y a quelques jours, je parlais du prix du livre et autres considérations et Matthias Wiesmann a rebondi avec un billet où il évoque notamment la dinguerie du papier : on produit du papier pour des produits jetables qui encombrent plus qu’ils ne sont lus.

— Ouais, mais Bifrost est une des rares revues de genre et c’est trop cool et ils ont des critiques et…
— Réveille-toi !
Il y a plein de sites consacrés à l’actu SFFF et des blogs.
— Oui, mais les critiques de Bifrost, elles sont meilleures parce que…
— Bien sûr que non. Il y a de bons chroniqueurs chez Bifrost et des mauvais, comme c’est exactement le cas sur tous les autres sites en ligne et chez les blogueur·ses.
Sauf que si tu n’explores pas ces sites, tu n’en parles pas… tu étouffes l’info et la diffusion.

Alors tu as le droit, hein, d’avoir ton aberration écologique à toi, on a tous de mauvaises pratiques à se reprocher, tu as le droit de te reconnaitre dans une ligne éditoriale tenue par des boomers qui ne sont pas capables d’ouvrir les yeux sur leur racisme/sexisme… mais, si l’on veut promouvoir la SF en France, si l’on veut promouvoir nos auteurices, si l’on veut briller un peu… ils ne seront pas dans la danse.
Et le site d’ActuSF est sans doute bien plus utile que Bifrost.

— Mais, du coup, là, ton billet, c’est plus un coup de gueule qu’une info ! J’ai rien appris !
— Ouais… Voilà, c’était samedi soir, moi aussi, je peux avoir des humeurs.

Parce que, tu vois, dans mon précédent billet, j’évoquais le sujet du livre de genre en France et il faut être très réaliste. Il y a peu d’éditeurices SFFF et, pour être pérennes, chacun·e d’elleux ne doit pas publier plus de 25/30 titres par an. Si tu ôtes quelques classiques, des valeurs sures pour faire un peu d’argent, un peu d’auteurices internationales parce que le français ne cause pas super bien anglais, il n’y a quasi aucune place pour de nouvelles plumes et, rapidement, tu vois que les « nouvelles » plumes, ce sont deux/trois personnes qui vont rester « nouvelles » quelques années.
Je ne blâme personne : y’a pas le choix. Dans le système actuel, du livre, capitaliste, on ne peut pas faire mieux.
En parallèle, on a peu de festivals de genre et un public qui ne se renouvelle pas forcément.
— Ouais, t’exagères, on a les Utopiales et…
Vraiment ? UN gros festival à l’échelle d’un pays comme la France, ça suffit ?
Pendant ce temps-là, de grosses conventions geeks représentent l’imaginaire en France : jeux vidéo, mangas, Cosplay…

Alors, on a tous le droit d’être le vieil oncle raciste de Noël, hein…
Le souci, c’est que, pendant qu’on se satisfait de l’obsolescence, on est absent de la réalité.

  1. Tu veux dire naïve… ↩︎
  2. Sérieux, si tu me sors un ou deux titres d’une nana débutante en me disant que, si, ils font le taf, je ne vais pas te suivre ! ↩︎

Du prix du livre, de l’édition d’imaginaire, du JdR et de la CNL…

Hier, l’émission La Science, CQFD recevait Jérôme Vincent (ActuSF), Mireille Rivalland (l’Atalante) et Olivier Girard (le Bélial).
Si ActuSF a fermé ses portes début septembre, Jérôme annonce qu’il y a actuellement l’examen de deux offres de repreneurs et ces trois maisons d’édition sont plus que représentatives de l’édition indépendante en littérature de l’imaginaire.
L’émission, titrée « Littératures de l’Imaginaire : des éditions sur le fil », est plutôt technique car elle parle surtout du métier, des chiffres…

Le fait est assez connu, mais de récentes discussions sur les réseaux m’ont fait douter des idées répandues sur le sujet alors j’ouvre une parenthèse :
En France, nous avons la loi sur le prix unique du livre. Je vous mets le lien vers la fiche sur le site de Service-public.
C’est une spécificité nationale et, concrètement, il en découle que
en tant que lecteurice, peu importe où tu achètes le produit (petite librairie de quartier, grande surface, site en ligne…), le prix sera toujours le même donc tu n’as aucune raison de comparer les prix : tu vois, ça te plait, tu peux acheter… donc tu vas volontiers acheter dans un magasin de quartier ;
la rémunération de l’auteurice est un pourcentage du prix public du livre donc, peu importe où tu l’achètes, lae créateurice est rémunérée de la même façon.
Concrètement, c’est donc une mesure qui permet principalement que les librairies continuent d’exister puisqu’elles restent concurrentielles : la différence, pour l’acheteur·se ne se fait jamais sur le tarif, mais sur les services associés (conseils, accueil, praticité…).

Dans l’émission, les 3 éditeurices abordent la question du retour des livres. Iels expliquent bien le truc donc je ne vais pas m’étendre dessus et, sur la fiche de Service-public, il y a un onglet sur ce point.

Dans le secteur ludique, il y a des boîtes de jeux de société, mais il y a également des livres de jeux de rôle. Ce qui entraine une petite spécificité : les livres de JdR sont des livres, donc sont soumis à cette loi sur le prix unique, mais sont diffusés par des boutiques de jeux et non des librairies.
Pourquoi je vous glisse cette info ici ? Parce que les boutiques et les librairies ne sont pas dans la même chaine économique et je vais vous en reparler un peu plus en détails plus bas, mais, déjà, au niveau des Vagabonds du Rêve, nous avons fait le choix d’avoir un distributeur pour nos jeux, mais pas pour nos livres.

Le Centre National du Livre (CNL) est un organisme d’Etat pour soutenir le livre et la lecture. Si l’on va sur son site et que l’on regarde les domaines littéraires soutenus, on y lit explicitement que les jeux de rôle n’en font pas partie.
La Fédération Française de Jeu de Rôle (FFJdR, dont je suis l’une des administratrices au moment où je rédige ce billet) a décidé de s’attaquer à cette question.
Pourquoi le livre de JdR ne serait pas subventionnable comme n’importe quelle autre création littéraire ?
Ici, je ne vais pas préjuger de la suite. Je pense que c’est un dossier sur le long terme, je ne sais pas s’il aboutira ou non, mais l’essai me semble tout à fait légitime.

Une chose très curieuse s’est produite.
Lorsque la FFJdR a communiqué sur ce projet (qui peut ne pas aboutir, mais qui ne nuit strictement aux intérêts de personne), des gens se sont offusqués :
Leur point de discorde était que, si le JdR devenait subventionnable par le CNL, la politique des retours s’appliqueraient désormais au jeu.
Hein ? WHAT ???
La loi sur le prix unique du livre s’applique déjà aux livres de JdR, la question des retours est en lien avec cette loi et ça n’a absolument rien à voir avec ce que le CNL soutient ou pas.

Le souci actuellement avec la décision du CNL, c’est que cela revient à classer les JdR avec les manuels et autres dictionnaires, comme s’ils rendaient compte de faits et comme si ce n’était pas des œuvres artistiques — alors que c’est ce qu’ils sont.

Mais, du coup, pourquoi les livres de JdR ne sont pas soumis aux retours ?
« Le droit de retour est un usage commercial qui autorise un libraire à renvoyer un livre non vendu. »
C’est un usage commercial, pratiqué par les librairies et les distributeurs qui travaillent avec les librairies — et lié au système particulier de l’office ; je vous mets le lien vers Wikipédia où c’est clairement expliqué.
Ce n’est pas une pratique du secteur ludique. Quand une boutique de jeux achète des jeux, elle achète des jeux de plateau, des boîtes, des cartes… et des livres, donc.

Ensuite… Lors de l’émission, Olivier explique que cette politique des retours est lié à la loi sur le prix unique, que cette loi protège les librairies, mais, comme l’émission en parle, les retours sont un souci structurel de la chaine du livre.

Je vais vous faire un aveu ? Je ne m’étais jamais posé la question.
Comme je ne fais que de la vente ferme avec les Vagabonds (donc pas de retours possibles), je ne suis pas allé regarder le détail des textes sur ce point. C’est ce que je vous précisais plus haut : si nous avions un distributeur pour notre activité Littérature, nous devrions nous soumettre à la politique des retours, ce que nous refusons catégoriquement (pour les raisons financières, éthiques, écologiques…).
Et, ce soir, je découvre :
« Les ouvrages invendus pouvant bénéficier du droit de retour sont les suivants : L’office (service d’envoi aux libraires par les diffuseurs de nouveautés ou de réimpressions), sauf exceptions (livres scolaires par exemple). Ces ouvrages figurent dans la grille d’office, qui indique la quantité voulue par le libraire pour chaque ouvrage.
Le noté (commande supplémentaire d’ouvrages faisant partie de l’office) bénéficie généralement des mêmes conditions que l’office. »
Les retours ne peuvent pas s’appliquer aux commandes « normales », i.e. quand on te contacte pour avoir quelques exemplaires parce qu’un·e client·e a parlé de ton bouquin.
Sauf que, en tant qu’éditrice, souvent, quand une librairie me contacte, elle me demande mes conditions et c’est à moi de lui opposer que nous ne faisons que de la vente ferme alors que… ça ne peut être que le cas !

Sinon, dans les autres points intéressants que j’ai notés, il y a une comparaison qui est faite entre les nécessités des éditeurs indépendants et celles des grands groupes et je vais extraire :

1/ Pour faire face à ce problème de risque d’emballement lié à cette existence des retours, Mireille et Olivier évoquent le fait que, chaque année, iels ne publient qu’un nombre limité (bien défini) de titres. Iels ne font pas de course à la trésorerie.
C’est à la fois sain, mais… impératif, je dirais.

2/ En parallèle avec ce 1/, il apparait que, contrairement aux autres secteurs du livre, la part du chiffre d’affaire liée au fond (en concurrence avec les nouveautés) est plus importante (50 % au lieu de 30 si j’ai bien entendu/retenu).

Je crois que c’est Olivier qui précise que l’édition indépendante doit donc travailler sur des années, voire des décennies, et il cité notamment le succès tardif de Game of Thrones.

Voilà, je vous ai livré ici quelques retours parce que cette émission est intéressante et cela fait également suite aux échanges que j’ai pu avoir à Octogônes, notamment avec des éditeurices et ma casquette FFJdR.

Plus haut, il y a des points techniques (juridiques ?) sur lesquels je peux avoir commis une erreur d’interprétation. Si c’est le cas, n’hésitez pas à me les signaler en commentaires (et j’éditerai au besoin).
Comme ce billet est crossposté sur mon blog et sur la #TribuneVdR, afin de ne pas perdre d’éventuelles discussions, les commentaires ne seront ouverts que sur la Tribune.

Dans le JdR, les illustrations générées par IA popent…

En ce moment, dans le monde du jeu de rôle, on voit fleurir des projets illustrés via des appli-IA.
Je n’ai rien contre l’IA (au sens donné dans ce contexte), a priori, c’est un outil et un outil n’est ni bon ni mauvais par essence. Le souci actuel de ces applis, c’est qu’elles volent le travail d’artistes1. Donc qu’on l’utilise pour un usage perso, genre illustrer sa partie de JdR entre potes, pourquoi pas ? Ou par curiosité…
Mais qu’on l’utilise sciemment pour commercialiser un produit, clairement, on franchit une ligne éthique.

— Oui, mais, moi, j’ai écrit un super JdR et je n’ai pas les moyens de payer un·e illustrateurice et, sans ça, mon projet n’est pas valide…

En fait… il n’y a rien qui va dans cette démarche.
On écrit un jeu de rôle, sachant que c’est un jeu qui va se transmettre à l’oral, via des mots.
En dehors des mots (et des tables de résolutions si besoin), il n’y a rien d’indispensable.

— Oui, mais, sans illustrations qui claquent, personne ne va venir vers mon stand en convention !

Quand on mène un projet, il faut savoir où l’on va.
Si l’objectif est d’écrire un jeu et, une fois qu’il est écrit, de le mettre à disposition du public, il n’y a absolument pas besoin de le faire illustrer. Parce qu’on ne vend pas des illustrations, on vend un matériel écrit (un monde, des idées de scénarios…).
Soit on estime que c’est suffisant, soit on pense qu’on a besoin d’illustrations pour s’immerger, pour compléter le propos… et on se met en quête : d’illustrateurices qui aiment notre jeu et veulent participer à l’aventure, d’un·e éditeurice qui y croit et investit…

Parce que, en vrai, quand on choisit de passer par une appli-IA pour doter son jeu de dessins tout en couleur qui pètent, on ne recherche pas une équipe, des artistes… pour bosser avec nous. On ne recherche pas un·e autre artiste qui va renforcer ou compléter notre propos.
On pense que le jeu ne vaut pas grand chose, on n’y croit pas vraiment et on cherche des visuels pour vendre des visuels aux joueur·ses. Parce que lae joueur·se lambda, iel va être impressionnée, iel va penser que c’est un « beau » produit.
Sauf que ce qu’iel achète, ça n’a rien à voir avec notre jeu.

Récemment, j’ai vu passer une aide de jeu ou monde (je n’ai pas fait attention) où, a priori, il y avait quelques textes et une blinde de visuels générés par IA. Et les joueur·ses étaient contentes parce que ça claquait et la personne productrice se présentait comme autrice-illustratrice de… deux/trois lignes ?

Et vous savez quoi ?
Je ne vais pas lancer de tomates sur ces auteurices qui veulent se croire aussi grosses que le boeuf (parce que, bon, déjà, au prix des tomates, je ne les lance sur personne !). Ce qu’ils font est vide ou ils le perçoivent comme vide.
S’ils n’ont pas assez confiance en leurs textes pour les présenter tels que, s’ils n’y croient pas, pourquoi y croirais-je à leur place ?

Ce qui me gêne, c’est l’attitude du consommateur.
Parce qu’on doit acheter de la nourriture et d’autres trucs indispensables et qu’on ne peut pas toujours consommer éthique, faute de moyens ou d’informations.
Mais, quand on choisit d’alimenter l’égo et le porte-monnaie de fake créateurices, on agit consciemment et pas pour un monde meilleur.

  1. Je précise que je parle ici des Midjourney-like et non d’applis alimentées de manière correcte. ↩︎

Où j’évoque la fermeture d’ActuSF et reparle de JdR Mag

Côté imaginaire, l’actualité de cette semaine, c’est d’abord la fermeture d’ActuSF, mais, également, d’une certaine façon, le lancement d’un financement participatif pour « sauver » JdR Mag. Si j’écris « d’une certaine façon », c’est qu’il est impossible de mettre ces deux news sur un pied d’égalité : la première est importante, je vais parler de la seconde car cela m’inspire quelques réflexions, mais, en vrai, ça n’est pas significatif.

Lundi, ActuSF a annoncé sa liquidation judiciaire sur les réseaux sociaux, notamment sur Facebook. ActuSF, c’était (sensation étrange que d’écrire au passé) à la fois une maison d’édition et un site d’actualités. Jérôme Vincent, son directeur, a communiqué qu’il espérait un repreneur pour la maison d’édition, mais que le site allait continuer quelques mois en essayant de devenir pérenne.

J’ai toujours eu de la sympathie pour l’aventure d’ActuSF car je me sentais proche de ce qu’ils avaient fait : un fanzine puis un site web puis de la micro-édition puis… En gros, des gens de mon âge ayant le même genre d’appétence. Avec des valeurs communes d’inclusivité, de promotion de la nouvelle, de jeunes auteurices, la présence en conventions, etc. (Et en réussi puisqu’iels ont pu maintenir ces activités de façon professionnelle sur plusieurs années.)

Mais, aussi, ActuSF était le principal site d’actualités du genre/milieu et sa disparition (peut-être encore évitable) ne serait donc pas anodine.
J’avais mentionné le fait qu’ils avaient couvert l’éviction de Stéphanie Nicot des Imaginales l’été 2022 quand tant d’autres se taisaient bruyamment.

Je n’ai écouté qu’aujourd’hui l’interview que Jérôme Vincent a donné à C’est plus que de la SF.
Jérôme évoque pas mal de points intéressants (forcément), mais je voudrais appuyer sur l’un d’entre eux.
Il parle de la chaine du livre, du problème économique que posent les retours. Il mentionne la stagnation du marché : le nombre de livres vendus n’a pas augmenté, mais le nombre de titres si. Là où, dans les années 1980, on pouvait imaginer vendre, disons, 50.000 exemplaires d’un titre, on est aujourd’hui heureux si on atteint les 1.000.
Je sais que j’en ai parlé plusieurs fois, je ne sais plus si c’est ici (je ne retrouve pas) ou sur les réseaux.
Je le disais il y a plus de 20 ans, je le répète juste avec plus d’assurance aujourd’hui : la chaine du livre ne marche pas, ne marchait pas et ne peut qu’échouer.
On ne peut pas continuer à s’agiter dans ce modèle. Ca a peut-être encore du sens pour de grosses boites établies, mais ça n’en a pas pour un nouvel ou un petit acteur.

Dans ce même billet de l’été 2022 où je vous parlais des Imaginales, j’évoquais JdR Mag. Ils avaient publié un billet d’humeur catastrophique (mais pas que, ce n’était pas un « cas isolé ») et la suite a montré une gestion catastrophique de la com par le rédacteur en chef qui (sans surprise) a attiré la sympathie des mascus rôlistes.

Jeudi, dans un groupe FB très peu favorable aux courants réac et mascus, JdR Mag a partagé son appel au financement participatif pour… sauver leur magazine, n’hésitant pas à parler de « participer à l’histoire du JdR français ».
Bon, alors… heu…
Plusieurs commentaires sont donc venus leur rappeler que, après l’incident de l’été 2022, il valait mieux, en fait, que leur aventure s’arrête et que l’histoire rôliste ne s’en embarrasse plus.
J’ai pu constater que la com (ligne de défense ?) catastrophique du rédacteur en chef n’avait pas changé d’un pouce en plus d’un an, hélas, mais, après avoir écouté Jérôme Vincent, sur un sujet bien plus intéressant, j’ai envie de m’étendre un peu plus.

L’année dernière, donc, face au constat que l’un des rares magazines de JdR était tout bonnement réac, plusieurs personnes se sont dits qu’il était nécessaire d’avoir d’autres médias.
A ce jour, à ma connaissance, aucun projet n’a émergé hormis le très sympathique, mais très spécifique, Rolis Mag.
A ce moment-là, personnellement, ma pensée a été : oui, il faut des médias sur les sujets que l’on veut promouvoir, mais le format papier ne peut pas être la réponse.
Et donc, en écoutant Jérôme Vincent nous parler de la place du livre, de sa « toute petite place », je veux revenir sur ce point : s’il y a si peu de place pour le livre, qui est malgré tout pérenne (tu peux le relire, le prêter, le revendre…), comment peut-on croire qu’il y a une place pour du magazine-papier ?
Même si j’excluais mon antipathie pour JdR Mag qui est à l’opposé des valeurs que je défends, à quel moment pourrais-je saluer et cautionner l’idée de produire du papier pour de l’actualité, papier qui va circuler sur les routes ?

Voilà, comme je le disais en intro à ce billet, deux news sur deux fermetures (l’une actée, l’autre menaçante) à la fois non comparables, mais qui donnent des éclairages particuliers sur notre rapport au papier, aux livres, aux médias…

De la pulsion monogame et de l’étrangeté des fans

Attention, ce billet contient des spoilers sur Lost You Forever.

Dans une romance, A et B s’aiment. C aime A, mais ce n’est pas réciproque. Evidemment, pour la tension narrative, B va le croire (que A aime C), mais ce sera un malentendu.
En bonus, si la romance est voulue particulièrement feel good, C doit trouver l’amour à son tour avant THE END.

J’ai longuement parlé de Lost You Forever dans un premier billet et je suis revenue dessus dans un second.
Tout en ayant vraiment beaucoup aimé et la saison 1 du drama (la saison 2 n’est pas encore dispo) et le roman, je reste sur deux gros reproches.

Mon 1er reproche est la fin inutilement triste et qui qualifie LYF en drame et non en romance.
Même si l’héroïne, XY, finit avec l’un des deux hommes qu’elle aime (TSJ), le second (XL) meurt sans qu’elle sache jamais ce qu’il aura fait pour elle et… il en aura vraiment fait des tonnes : il la ressuscite lorsqu’elle est assassinée la première fois, il lui apprend le tir à l’arc et lui procure un arc supra-génial, il (lister ici plein de choses que j’ai oubliées tellement il y en a)… mais, en plus de tout cela, il sauve la vie de son fiancé !
L’amour nous sécurise parce qu’on éprouve ce que les gens qui nous aiment font pour nous et je trouve ça cruel / inutilement dramatique que XY ignore combien elle a été aimée.
De plus, même si l’amour de XY pour CX n’est pas de « nature romantique », il reste très fort et, franchement, quand, sur 3 hommes que l’héroïne aime, 2 finissent mal, il est difficile de parler d’une happy end.

Si mon 1er reproche est donc personnel, j’en ai un second plus… général.

Continuer la lecture de « De la pulsion monogame et de l’étrangeté des fans »

Et si tu te libérais ce week-end ? (2015)

24.100 signes – 22 minutes #romance


Cela fait bien trois mois qu’il lui a demandé de réserver ce week-end. ‘fin, un week-end de trois jours complets puisqu’il passera la prendre dès vingt heures ce jeudi et qu’il lui a assuré qu’ils seront de retour dimanche dans la soirée. Elle a joué le jeu de la « surprise » et n’a posé aucune question sur leur destination. Elle sait simplement qu’elle n’a pas forcément besoin de sa carte d’identité ou de son passeport : ils resteront en France. Elle peut emporter son smartphone ou un ordinateur, mais il « l’invite à se débrancher du travail », il est préférable qu’elle ait une paire de baskets plutôt que des escarpins, un pull et une veste « bien chaude ». C’était étrange, mais finalement assez amusant de se laisser faire : Sonia, sa secrétaire, n’a pas fait de réservations, n’a rien programmé, a juste reçu la consigne de dégager ces trois jours entiers.
Mercredi soir, comme elle sait qu’elle finira probablement de travailler un peu tard le lendemain, elle prépare ses affaires : un petit sac « de week-end », elle ne veut pas se charger, mais ne souhaite pas non plus se trouver démunie. Les affaires de toilette, c’est toujours le plus simple : elle a tout en double. Elle attrape donc le nécessaire avec un certain automatisme.
C’est devant sa lingerie qu’elle se découvre soudainement embarrassée. Oh, bien évidemment, depuis deux ans qu’ils se… qu’ils se quoi au fait ? Se fréquentent ? Ce n’est pas vraiment le mot qui convient… Qu’ils ?
Depuis deux ans, il a découvert de nombreuses pièces de sa lingerie : des jours où elle était simple parce que telle était son humeur en se levant, des jours où elle était plus élégante ou clairement coquine — drôle d’expression, n’est-ce pas ? Pourquoi parle-t-on de « coquin » quand on fait référence à « sexuel » ? — parce qu’elle avait un rendez-vous un peu « spécial » en fin de journée… mais elle n’a jamais rien mis « pour lui ». Car elle n’a jamais pensé, un matin, en partant de chez elle, qu’ils se verraient ce jour-là. Sonia minute soigneusement son agenda chaque jour et jamais, non vraiment jamais, le nom de Richard n’y est apparu en terme galant. Le directeur du département juridique y est inscrit sous son nom de famille, à l’occasion de réunions et séminaires, d’entrevues et d’exposés.
Mais, à la fin de certaines réunions, certains soirs tard quand ils doivent terminer un dossier… En rêvassant devant son immense tiroir rempli de fines dentelles, Sarah, capitaine d’industrie, réalise que les choses ne se sont jamais faites qu’à son initiative à lui. Non pas qu’elle n’ait jamais eu d’étranges pensées en le croisant dans un couloir ou… mais c’est toujours lui qui donne un tour de clé alors qu’il est venu dans son bureau, c’est toujours lui qui la coince entre deux portes, alors qu’elle gémit plus qu’elle ne proteste…
Non, aucun matin elle ne s’est levée en songeant que, ce jour-là… et, à chaque fois qu’il a pu voir sa lingerie « coquine », elle était destinée à un autre. À qui elle n’avait alors plus le cœur de la montrer.
Elle esquisse un sourire ironique, se morigénant : combien de dîners a-t-elle subi « en vain » parce que, quelques heures plus tôt, ou même parfois quelques minutes, il l’avait serrée sur son bureau et qu’elle avait alors trouvé en comparaison bien fade le rendez-vous programmé ? Elle attrape les trois ensembles les plus indécents de son tiroir. Et trois plus simples parce que l’humeur est une chose bien changeante.
Petite jupe et bas ou jeans ? Elle prend « de tout » car, s’il faut des baskets… Le sac est prêt, elle n’aura qu’à l’attraper demain.
C’est la première fois qu’ils ont « rendez-vous ».

Continuer la lecture de « Et si tu te libérais ce week-end ? (2015) »

Le bad boy est-il un homme toxique ?

Si la fiction peut éclairer le réel, si la fiction peut souvent avoir pour objectif de nous en parler, à sa façon, elle ne le décrit pas de manière réaliste et fidèle. Le premier exemple tout bête est que les personnages ne vont pas aux toilettes, sauf si cela sert l’histoire (les ralentit, les piège, ouvre un rebondissement).
Dans une romance, on peut faire une demande en mariage en public et tout le monde de s’émouvoir et d’applaudir. Alors que, dans la réalité, c’est un truc ultra-cringe puisque la personne sollicitée ne pourrait alors pas refuser sans être embarrassée devant des tas de témoins. Ce qui ne signifie pas qu’il ne faut plus utiliser ce genre de scènes en fiction, mais bien que cela ne doit juste pas être reproduit dans la réalité. De même que Superman vole, mais c’est un ET.
D’ailleurs, le genre de la romance a ceci de particulier qu’on aurait tendance à le comparer à la réalité, ce qu’on ne ferait pas pour une histoire d’Horreur ou de Super-Héros. Or la romance est une fiction comme les autres.

Continuer la lecture de « Le bad boy est-il un homme toxique ? »

Lost You Forever | 长相思 (2023) – LE drama de l’été 2023 ou le drame à très hautes doses

Attention, étant donné ce que j’ai l’intention d’écrire dans ce billet, je vais largement spoiler : vous voilà prévenu·es !

Je suis tombé sur ce drama complètement par hasard. Sur la page qui lui était dédiée, Viki annonçait 24 épisodes, la plupart était sous-titrée en français, j’ai cru naïvement qu’il s’agissait d’un ensemble fini (après tout, 24 épisodes, ça fait de quoi !).
(Edit au 21/8/23 : Il s’avère que c’est LE drama de cet été 2023. Je suis à la page malgré moi !)
J’ai donc commencé à binge-watcher tranquillou, c’était plutôt addictif… avant d’apprendre que :

Lost You Forever est l’adaptation récente du roman (2013) de l’autrice chinoise Tong Hua et la suite de A Life Time Love que je n’ai pas vu et qui raconte a priori l’histoire des parents de l’héroïne, Xiao Yao (XY).
Le drama est découpé en deux saisons pour une raison purement règlementaire : de ce que j’ai compris, afin d’éviter les délayages intempestifs, la Chine interdit de dépasser une certaine longueur par saison, mais tous les épisodes ont déjà été tournés et, dans tous les cas, l’histoire a bien une fin depuis 2013 donc.

Au moment où je rédige cette chronique, je n’ai vu que les 34 épisodes (sur les 39 de la saison 1) sous-titrés en français, mais j’ai été lire plusieurs spoilers et passages du roman (disponible en ligne en anglais).

Tout d’abord, je dois souligner le bonheur de découvrir le cadre (fantasy) de cette histoire.
On a des royaumes en guerre avec tout un tas de familles, liées les unes aux autres par des alliances ou des trahisons, et plusieurs sortes de divinités, de démons, d’animaux incarnés, de magies…
L’échelle de temps peut être un poil déroutante car les personnages principaux sont des divinités qui vivent plusieurs centaines d’années.

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Le français va très bien, merci (2023)

J’avais acheté cet essai il y a quelques semaines, mais il s’était entassé sur ma Pile à Lire.
Puis, là, en lisant un article ALC qui n’hésitait pas à prétendre que lesdits linguistes n’étaient que des idéologues (quand quelqu’un affirme que la science est une idéologie, c’est un bon gros red flag), je me suis dit qu’il était temps de le lire pour vérifier de quoi ça parle.
(Je n’avais parcouru que le site qui est déjà pas mal intéressant.)

C’est un essai assez court.
Je ne pense pas que son objectif soit de nous apprendre quelque chose, mais bien plutôt de rappeler quelques points, de prendre le temps de se remettre en perspective.

Je suis né au début des années 1970. Même si j’aimerais que ce ne soit pas le cas, j’ai été formaté comme tout le monde et j’ai cru à une langue « belle et pure » pendant une période de ma vie.
J’ai adhéré d’autant plus facilement à cette croyance que, pour une raison que j’ignore, j’étais doué en orthographe (je pense que toutes ces règles me plaisaient, comme une sorte de jeu de société un peu improbable, avec son lot de devinettes et d’essais foireux), mais cette croyance n’a pas résisté à mon amour de l’écriture. Rien que pour les dialogues, il m’était indispensable de m’emparer des formes orales.
Bref, comme j’aime notre langue, je l’aime vivante et plurielle (parce que, bon, dire « je t’aime, mais je veux te voir mort », ce n’est pas trop mon kink).

Essai donc qui permet de se remettre dans le bain, de se rappeler un peu les règles que je veux m’imposer (ou non) en tant qu’écrivain ou éditeur… et que je vous invite à lire pour vous sentir plus à l’aise quand de vieux mâles dépassés veulent vous faire croire qu’ils sauraient mieux causer la France que vous 😉

Doom at Your Service | 어느 날 우리 집 현관으로 멸망이 들어왔다 (2021)

16 épisodes de 60+ minutes

Elle1 (Park Bo-young) est atteinte d’une maladie incurable et va mourir. Lui1 (Seo In-guk) est la Mort.
Cela faisait quelques temps que la série me faisait de l’œil, s’invitant dans les suggestions que me faisait Netflix, mais je peinais à la lancer : un personnage principal qui va mourir, c’est un sujet qui n’est pas simple et ça peut donner du très bon comme du très mauvais…

Et puis l’ennui des journées d’été m’a fait franchir le pas. Heureusement.

Elle1 a une vie de galères. Orpheline, responsable de Lui4, son jeune frère, elle travaille comme éditrice, mais le PDG est toxique et incompétent et elle découvre que son petit ami était… marié.
L’annonce de sa maladie (et de sa mort prochaine) ne semble qu’un élément de plus dans cette vie ingrate qui peut bien finir.
Elle attire alors l’attention de la Mort.

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Fais confiance à ton mec pour te gâcher le week-end (2016)

Ça commence toujours de manière anodine : le café s’est renversé ou le chat a vomi. T’es un peu agacée, mais ce n’est pas si grave, tu peux gérer. Puis la journée avance et, de petites contrariétés en petites contrariétés, ta vie part en sucette sans que tu l’aies vu venir.
Nous venions de nous disputer. Encore.
Il avait fini par me lâcher qu’il n’avait jamais été amoureux de moi, que j’avais le caractère le plus épouvantable du monde et qu’il me détestait, probablement, aussi, mais, avec le recul, ce n’était vraiment pas la première fois qu’on avait ce genre d’échanges et tout était encore sauvable.
Nous étions samedi matin, nous aurions dû être en route pour la merveilleuse petite auberge romantique dans laquelle il nous avait réservé une nuit et nous étions assis dans sa voiture, garée au sous-sol, en train de nous dire des horreurs. Du coup, la matinée elle-même n’était pas sauvable à proprement parler, mais nos deux vies, dans leur ensemble, n’en semblaient pas pour autant compromises.

J’avais beaucoup crié, dans l’espace trop étroit de sa petite Peugeot, j’avais même pleuré, puis, décidée à donner une belle force dramatique à mon départ (après tout, il venait de me dire qu’il ne m’avait jamais aimée), j’ai voulu m’extirper de la voiture, genre départ de la scène, je claque la porte, on ne se reverra plus jamais.
J’ai ouvert la portière, je me suis prise les jambes dans la bandoulière de mon sac à main dont le contenu s’est renversé sur le sol de béton du parking, j’ai commencé à courir après mes clés qui s’enfuyaient en roulant. Il a voulu sortir de la voiture pour m’aider, il a marché sur mon étui à lunettes qui a lâché un sinistre crack, on s’est rentré dedans dans la panique.
Le télescopage m’a obligée à le regarder en face et, là, mon cœur a loupé un battement : il avait les larmes aux yeux.

A ce moment, je sais ce que vous vous dites : ils s’embrassent, ils s’excusent, leur week-end va finalement plutôt se dérouler mieux qu’il n’a commencé…
Vous vous trompez.
Alors que, embarrassés parce que je l’avais vu pleurer, parce qu’il savait que je l’avais vu pleurer, nous continuions vainement à rassembler le contenu de mon sac, la porte du parking, à plusieurs mètres de la voiture, s’est ouverte sur un groupe de jeunes. Bruyants. Eméchés ?
Hé, les gars, il est dix heures du mat’, il est trop tard pour revenir de boîte !
Nous ne leur avons pas prêté attention, au début, nous étions bien trop absorbés par nos propres émotions, mais ils s’approchaient et il nous a bien fallu les regarder.

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Histoires de muses et de fées (2017)

12.600 signes – 11 minutes #romance #fées


Elle referma le livre et le posa entre le clavier et elle, ralluma l’ordinateur et chercha sur la Toile. Pourquoi disait-on qu’un roman pouvait vous tomber des mains ? Il ne tombait jamais des mains, on se contentait de le reposer, juste, tuée d’ennui. Tuée ? Terrassée serait sans doute plus correct.
Qu’avait-il donc sorti la veille ? Qu’étant donné le nombre de fois où elle était morte d’ennui, de dépit ou autre, elle ferait bien de prendre des actions chez un marchand de cercueils ? Quel idiot ! Il lui reprochait son humour lamentable, mais il n’était guère plus doué !
Bref, elle chercha. Elle chercha entre les lignes, parmi les critiques positives et négatives, ce qu’elle devait attendre du roman entamé qui lui arrachait des bâillements et, au final, elle conclut prosaïquement qu’elle ne s’était jamais forcée, à rien, et que ce n’était pas aujourd’hui qu’elle allait commencer.
Elle contempla le poche d’un œil torve, limite menaçant, l’attrapa et alla le jeter dans la poubelle de la cuisine. L’horloge du four indiquait 22:16. Pas vraiment le temps de commencer quelque chose, autant aller se coucher. Elle se brossa les dents, enduisit ses mains de crème avant de les frotter consciencieusement, persuadée de retarder un peu leur déchéance inévitable, et se glissa sous la couette après avoir éteint les lumières dans l’appartement.
Ce pauvre livre n’avait pas su lui plaire. En même temps, pourquoi son auteur avait-il cru devoir raconter des choses si ordinaires, si banales… Se mettre sur l’autre côté… Au moins, le collègue d’écriture avait-il essayé… Elle pouvait bien la ramener, elle qui n’avait plus écrit depuis… oh…
Tout était de sa faute ! A lui ! Lui qui avait osé sortir, alors qu’elle lui annonçait qu’un de ses textes venait d’être retenu pour publication et juste après avoir fait semblant de l’encourager par un traître « tu ne dois plus douter de ton talent, maintenant ! » :
— Tous ces textes, ils sont un peu vieux. Quand est-ce que tu t’y remets ?

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Maintenant que j’ai fini les comédies de Noël, c’est quoi le programme ? (2020)

9 minutes #romance #fées #fantastique


Spéciale dédicace à l’année 2020…

Journal de bord, année 2020
Lundi 2 novembre, il est 19h.
Entrée sur Facebook : Maintenant que j’ai fini les comédies de Noël sur Netflix, c’est quoi le programme ?
Cette année a été… particulière, disons. Le pays est reconfiné même si ce n’est pas bien clair. Certaines collègues sont au travail comme si rien n’avait changé, d’autres sont coincés à la maison, enfermés, déprimés. Je suis au nombre de ceux qui se retrouvent devant leur ordi, à produire… quelque chose. Ne me demandez pas quoi, je n’en suis pas certain moi-même, mais, à la fin du mois, mon salaire arrivera sur mon compte en banque et, tristement, je n’ai plus aucune autre préoccupation.
En réalité, ma pile à lire est loin d’être basse, mais, avec l’automne et les journées grises, quand la nuit tombe, je rêve de contrées lointaines, le papier me semble désormais froid. Gris. Comme mon humeur.
Nouveau message. J’avoue, c’est une sale manie, mais j’ai tendance à ne pas regarder l’expéditeur. Mon œil capte vaguement un avatar, que je pense reconnaître, et, souvent, je me mets à pester sur telle ou telle phrase avant de réaliser que la personne qui me parle n’est pas du tout celle que je crois.
Vais-je changer ?
Je ne crois pas.
Nouveau message : Jour d’ennui, nouveau jeu, on est sauvés !
Et un lien. Sur lequel je clique, forcément. J’ai fini toutes les comédies de Noël.

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Tout ça, c’est encore la faute du prince charmant…

4.710 signes
Temps de lecture : 4 minutes


L’histoire ne se termine jamais bien. Si, parfois, le prince épouse la princesse, il finit par la quitter pour l’une des Méchantes Sœurs. La princesse, après des soucis de santé, voire des soucis financiers, finit alcoolique et sa dernière aventure sentimentale (sentimentale, vraiment ?), quelques semaines avant sa mort, sera probablement un poivrot pathétique qui lui met la main aux fesses.
Il ne faut donc ni être princesse, ni même être Méchante Sœur, parce que personne n’a envie de vieillir auprès du prince, macho et fainéant, qui n’a aucune conversation.
Il ne faut pas non plus être la gentille fée parce que, après quelques centaines d’années à voir les autres se peloter grâce à nos bons soins, on finit aigrie et frustrée.
Il est donc probable que les seuls rôles valables soient ceux de la distribution masculine.
Pas le prince, on vient de vous dire qu’il n’avait aucune conversation.
Non. Le palefrenier, tranquille, sans souci, qui aide les dames à monter à cheval et qui, à chaque fois, se rince paisiblement l’œil sur leurs dessous : petites culottes aux couleurs bariolées, culottes de dentelles, absences de petite culotte… Car, oui, il n’y a pas de vie plus enviable de celle de notre palefrenier. Regardez-le bouchonner paisiblement ses chevaux, astiquer bricoles et selles, siffloter avant d’aller renverser la servante dans une botte de foin.

— En palefrenier ? C’est ton dernier mot ?
Le démon est embarrassé : la princesse trentenaire le regarde d’un œil mauvais et ne semble pas démordre de sa décision. Après tout, qu’à cela ne tienne, cette pimbêche est bien libre de tous ses mauvais choix. Une voix, au fond de lui, lui susurre que les choses devraient être différentes, mais puisqu’en palefrenier elle veut se réincarner…
Il signe le formulaire, applique quelques tampons, souffle doucement sur les papiers pour les faire sécher et la jeune femme repart, toujours avec son air décidé.

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Il faut savoir écrire le mot FIN (2018)

TW suicide

Marie et Paul restèrent un instant à se regarder, installés à la table de la salle à manger. Ils avaient couché les enfants qui devaient s’être endormis maintenant et les restes du repas étaient toujours là.
— Ce n’est peut-être pas utile de tout ranger, fit enfin remarquer l’homme avec un sourire qu’il espérait heureux.
— C’est quand même mieux quand c’est tout propre, répondit Marie sans soutenir davantage son regard.
Elle avait parfaitement conscience qu’il y avait quelque chose de ridicule dans ce souhait, mais elle commença à débarrasser et son mari l’imita. Ils chargèrent le lave-vaisselle, il passa l’éponge sur la table tandis qu’elle donnait un rapide coup de balai. Ils n’arrivaient plus à se parler, ils avaient trop fait d’efforts tant que les enfants étaient réveillés.
Les enfants. Un gentil garçon, une gentille fille. Une vraie histoire de conte de fées.
— Il y a un film que tu as très envie de revoir ?
Ils avaient tout rangé et il n’y avait rien d’autre à faire. Elle prit une profonde inspiration et le regarda enfin bien en face :
— Est-ce que tu m’en veux si je préfère… tu sais… c’est fini, maintenant…
— Je comprends, fit-il simplement.
Ses yeux se gonflèrent de larmes qu’il fut incapable de retenir. Le cœur lourd, il se dirigea vers son bureau et il entendit qu’elle se rendait à l’étage. Il n’avait pas besoin de la voir pour savoir exactement ce qu’elle faisait : elle était entrée dans la chambre de Julia et avait déposé un baiser sur son front, puis elle avait eu exactement les mêmes gestes pour Thomas. Ensuite, elle s’était rendue dans leur chambre où elle l’attendait, en se forçant à ne pas pleurer pour qu’il ne soit pas plus triste qu’il ne l’était déjà. Il n’avait pas son courage.
Toutes ces années comme médecin, il n’avait jamais pu se forger une opinion définitive sur l’euthanasie. Et aujourd’hui…
Elle ferma les yeux avant qu’il n’enfonce l’aiguille, après qu’ils se soient dit « au revoir ». Ce n’était pas évident d’être le dernier, mais il était médecin, ce n’était pas elle qui allait faire ça…
Ils partaient juste un peu en avance parce qu’elle était chercheuse dans le bon laboratoire et avait su plus tôt. Les gouvernements ne pourraient pas cacher l’information très longtemps et ils ne seraient pas là pour voir la suite. C’était la fin du monde et les humains ne pouvaient plus réparer leurs erreurs. Marie et Paul étaient sincèrement désolés pour ceux qui assisteraient à la fermeture.

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