Et, toi, tu vas me raconter quoi ?

Vous connaissez la Petite Fille aux allumettes, ce conte d’Andersen ?
— Ben, évidemment, tout le monde connait, c’est un classique.

Je déteste quand dans une émission / une table ronde / une conférence / en réunion… un intervenant décrète des « comme vous le savez tous » ou « ce livre que tout le monde connait ».
Je ne sais pas ce que tout le monde connait. Je ne dispose pas de la science infuse ou du mémo agréé qui liste dans le détail ce que « tout le monde connait ».
Dans cette catégorie de « ce que je déteste », y’a aussi les messages cryptiques sur les réseaux sociaux qui font référence à une actualité que tu dois connaitre. Ce qui a d’autant moins de sens que, sur un réseau, a priori, notre parole est publique / pas à destination de quelques initiés et que poser un hashtag prend littéralement une fraction de seconde.

Lorsque mes deux petites Sims étaient en période de développement, je leur ai montré Kaamelott1, Pirates des Caraïbes, Star Wars, le Seigneur des Anneaux, Dr House, je leur ai fait écouter Naheulbeuk… et puis un jour, alors qu’elles étaient largement adultes, l’une d’elles m’a posé des questions sur une histoire genre… Blanche-Neige ou Cendrillon, un truc… « que tout le monde connait bien ».
Ce jour-là, j’ai réalisé que j’avais oublié d’acheter les livres / les DVD… Comme « tout le monde connait », j’avais oublié de repenser ces contes les plus classiques comme de vraies histoires.
Après, même si j’y avais pensé, je ne leur aurais jamais parlé de saletés toxiques comme la Petite Sirène, mais le fait est que j’avais oublié de parler de Cendrillon.

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La romantasy existe-t-elle ?

Depuis quelques mois, on voit fleurir le terme de « romantasy », nous expliquant que le genre défonçait les ventes en librairies au détriment de… de quoi, d’ailleurs ? Si ton bouquin ne se vend pas, ça peut être dû à des tas de paramètres, mais certainement pas à un genre littéraire en particulier.

J’ai donc demandé à mon moteur de recherches habituel le sens que pouvait avoir ce mot et j’en ai sorti deux liens :

1/ une page Wikipédia « romantic fantasy » créée en 2006 et qui me dit :
« La romantic fantasy, dit de façon plus commune et plus moderne romantasy, est un sous-genre de la fantasy, qui intègre une dimension romantique à un récit fantastique. Souvent, l’histoire se construit autour d’une histoire d’amour et comporte de nombreux éléments d’actions, du fait de son rattachement à la fantasy. Du fait de sa dimension romantique, la romantasy est un sous-genre où l’on retrouve plus de personnages féminins, où elles trouvent une place plus importante. »

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I speak English not very well if I want!

Il y a des gens pour penser que, si on travaille assez, si on fait les efforts nécessaires… on peut forcément tout réussir. Je ne crois pas. Je trouve cette idée validiste et dangereuse.

Validiste car elle pose l’idée que nous sommes tou·tes exactement pareil·les, avec les mêmes « outils » dans notre corps. Dangereuse1 parce qu’elle entraine des parents, de bonne foi, à harceler leurs mômes, persuadés qu’ils « pourraient s’ils voulaient ».

Ce qui est problématique, ce n’est pas d’accepter que nous sommes différent·es et que certain·es d’entre nous ne peuvent pas faire certaines choses, mais d’attribuer de la valeur aux gens en fonction de ce qu’ils sauraient faire.

Depuis tout petit, je suis doué en grammaire et en orthographe. Françaises. Même à l’école primaire, dans mes cahiers, il était dit que j’écrivais « bien ». Bien sûr que le fait que ça me soit facile a entrainé que j’ai continué à beaucoup écrire (même de simples billets de blog ou des statuts bébêtes sur les réseaux), mais j’en avais aussi « besoin » car je suis plus à l’aise à l’écrit qu’à l’oral pour parler de certains sujets, notamment dans l’intimité.

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Les injonctions bébêtes…

… genre “partage si tu es d’accord”, ça fonctionne vraiment ? Y’a vraiment des gens qui vont partager ta diapo parce que tu leur dis de le faire ?

Partage si…
Arf, zut, my bad!

(Sorry, c’est mon humour pourri du dimanche matin…
— Parce que tu es drôle les autres jours ?
— Non, mais je ne prends pas le temps de faire des diapos ALC…)

Une femme forte…

Quand le pouvoir d’une femme s’inscrit dans un système patriarcal et discriminant, en s’élevant socialement, elle devient un homme (social), elle n’abolit pas les discriminations et n’apporte pas de droits supplémentaires aux autres femmes.

C’est une conversation que nous avons eu plusieurs fois avec mon amie Dounia Charaf et je me suis dit que c’était le bon jour pour la poser par écrit.
Le féminisme est un courant politique, collectif, visant à lutter contre un certain nombre d’inégalités, de discriminations.
A ce titre, il peut facilement devenir intersectionnel puisque, si l’on pense que les discriminations liées au genre ne sont pas acceptables, on peut probablement entendre qu’elles ne le sont pas plus si elles sont liées à l’ethnie, l’orientation sexuelle, la couleur de peau, la religion, les handicaps…

— Est-ce que c’est important de rappeler cette distinction dans un monde où, de toute façon, les femmes sont invisibles tout court ?
— Oui.
Quand on liste des romans avec des « femmes fortes », on ne parle pas de féminisme.
Attention, prendre le temps de mettre en avant des personnages féminins peut être une bonne chose pour rappeler que ce n’est pas une « minorité », mais la moitié de la population, donc ça peut être une « action féministe », mais ça ne peut pas constituer un essai ou une réflexion sur le féminisme.
Une œuvre sur le féminisme doit aborder la question sous un angle politique et collectif, pas célébrer le parcours d’une femme qui a réussi (par exemple) selon des critères patriarcaux.

Le génie n’existe pas

A chaque moment, il y a une personne, parce qu’elle est là au bon moment, qu’elle a du talent et de la chance, qu’elle travaille dur, qui va être remarquée. Ce qu’elle fait est vraiment bien, mais elle n’est pas unique.
Ou il y a une autre personne, parce qu’elle est riche, puissante ou qu’elle a les bons contacts, qui va percer.
La réalité est qu’il y a beaucoup d’artistes, des écrivain·es, des plasticien·nes, des acteurices, des… et beaucoup sont très chouettes.
Et vous n’avez pas le temps, matériel, même en étant très oisif·ve de tout lire, écouter, voir…
Ce qui signifie, statistiquement, que tout artiste, aussi bon·ne soit-iel, est remplaçable.
Alors, quand vous décidez de lire / voir / écouter… une personne raciste, sexiste, transphobe, validiste… bref, haineuse sous une forme ou une autre, vous faites un choix politique.
Parce que l’œuvre dont vous affirmez que vous ne pouvez pas vous passer, elle existe ailleurs, sous une forme un peu différente, mais tout aussi agréable. Et, bonus, il est probable qu’une personne haineuse ne soit pas tout à fait safe dans toute son œuvre alors qu’une personne ouverte et bienveillante ne vous laissera aucun malaise au détour d’une phrase.
L’art est merveilleux, indispensable, nécessaire… mais pas unique.
Si vous pouvez tenter de consommer éthique dans les domaines de l’alimentation, du transport… vous pouvez le faire aussi quand vous vous cultivez, détendez, réjouissez…

Obsolescence programmée ou quelle voix pour ta SF ?

Lorsque la revue Bifrost (publiée par le Bélial) est née, y’a beaucoup d’années, j’étais ravie : oh, une revue SF en librairie ! On était en 1996, Internet démarrait à peine, on ne pensait pas encore à des sites d’actu en ligne ou à des blogs…
Je vais même ajouter que, à cette époque, j’étais une jeune femme. Optimiste1. Je pensais que les salaires des femmes et des hommes étaient équivalents et des tas de trucs du même genre.

Et puis il a bien fallu ouvrir les yeux. Si Bifrost était une des rares revues de SF, c’était aussi un boys’ club qui s’imaginait les rois de la montagne. Ce tournant, je le place en 2011.
Pourquoi 2011 ? Parce que c’est cette année-là qu’ils ont publié un torchon sous prétexte de décerner leurs Razzies annuels.
— Ah ah, c’est de l’humour, tu comprends rien !
Je ne me souviens pas de ce que j’en ai dit à l’époque car j’ai perdu pas mal de billets au cours de mes déménagements (webesques) successifs, mais Lucie Chenu a écrit sur le sujet et me mentionne : Razzies 2011 : quand la mauvaise foi se confond avec la diffamation. (Oui, le titre est un bon résumé.)

Au fil du temps, j’ai donc fait plus attention à leurs agressions, qui visaient sans surprise principalement les autrices.
Il y a un an, à l’occasion de son numéro sur Octavia E. Butler, la revue se parait d’une couverture… raciste.
— Pourquoi tu dis que c’est raciste ?
Franchement, je ne suis ni ta mère ni ta prof. Si tu ne vois pas le racisme de l’illustration, je ne peux rien pour toi.

Un an plus tard, same player, same game : couverture sexiste pour Anne Rice.
Luce Basseterre en a parlé sur Facebook et plusieurs autrices se sont jointes à ses remarques.
Prise de conscience de la rédaction ?
Malgré leurs grandes déclarations d’intention qu’ils ont changé, qu’ils sont plus ouverts, que… c’était peu probable qu’ils soient sortis du 20e siècle s’ils étaient OK avec leur racisme en 2022.
Bref, on a eu droit à tous les ouin ouin habituels des mascus dans ce genre de cas.
Et, comme une couverture sexiste ne serait pas complète sans son édito qui craint, le challenge a été relevé.
— Hein ? Quoi ?

ActuSF a annoncé sa liquidation en septembre et j’en ai notamment parlé dans un billet.
On peut très bien penser qu’ils n’ont pas été les meilleurs gestionnaires du monde, ça arrive, ce n’est pas un crime, toujours est-il qu’ils avaient une ouverture que le Bélial n’a pas.
Parce que, bon, le catalogue du Bélial n’est pas super lisible en ligne donc des pépites peuvent se cacher dans les trous de la Toile, mais, majoritairement, leur catalogue, c’est des mecs, des anglosaxons, des noms connus. Je ne dis pas qu’il ne faut pas les publier, mais ce n’est clairement pas l’éditeur qui prend des risques et œuvre pour la SF française2.
Et donc, dans son éditorial, au lieu de se taire, par respect pour le collègue qui a mis la clé sous la porte ou de dire un ou deux mots polis, Olivier Girard, le rédac’chef de Bifrost et éditeur du Bélial, se fout de la gueule de celui qui a osé, de celui qui a ouvert son catalogue.

Alors, en réalité, il a le droit, hein.
Quand tu es toujours debout et que l’autre est à terre, tu peux choisir de te moquer.
D’ailleurs, tu as raison, ça prouve que tes choix sont les bons puisque tu es toujours là.
Ouais… En même temps, quand tu es toujours debout parce que tu ne prends pas de risques, parce que tu restes au siècle précédent, tout en distillant ton venin sur les autres, les femmes et tous ceux qui ne sont pas tes potes, t’es toujours debout, mais ça n’a aucun intérêt pour la majorité qui n’est pas avec toi.

Maintenant, je vais reprendre ce que j’ai dit dans mon billet de septembre : une revue-papier en 2023, ça a du sens ?
Il y a quelques jours, je parlais du prix du livre et autres considérations et Matthias Wiesmann a rebondi avec un billet où il évoque notamment la dinguerie du papier : on produit du papier pour des produits jetables qui encombrent plus qu’ils ne sont lus.

— Ouais, mais Bifrost est une des rares revues de genre et c’est trop cool et ils ont des critiques et…
— Réveille-toi !
Il y a plein de sites consacrés à l’actu SFFF et des blogs.
— Oui, mais les critiques de Bifrost, elles sont meilleures parce que…
— Bien sûr que non. Il y a de bons chroniqueurs chez Bifrost et des mauvais, comme c’est exactement le cas sur tous les autres sites en ligne et chez les blogueur·ses.
Sauf que si tu n’explores pas ces sites, tu n’en parles pas… tu étouffes l’info et la diffusion.

Alors tu as le droit, hein, d’avoir ton aberration écologique à toi, on a tous de mauvaises pratiques à se reprocher, tu as le droit de te reconnaitre dans une ligne éditoriale tenue par des boomers qui ne sont pas capables d’ouvrir les yeux sur leur racisme/sexisme… mais, si l’on veut promouvoir la SF en France, si l’on veut promouvoir nos auteurices, si l’on veut briller un peu… ils ne seront pas dans la danse.
Et le site d’ActuSF est sans doute bien plus utile que Bifrost.

— Mais, du coup, là, ton billet, c’est plus un coup de gueule qu’une info ! J’ai rien appris !
— Ouais… Voilà, c’était samedi soir, moi aussi, je peux avoir des humeurs.

Parce que, tu vois, dans mon précédent billet, j’évoquais le sujet du livre de genre en France et il faut être très réaliste. Il y a peu d’éditeurices SFFF et, pour être pérennes, chacun·e d’elleux ne doit pas publier plus de 25/30 titres par an. Si tu ôtes quelques classiques, des valeurs sures pour faire un peu d’argent, un peu d’auteurices internationales parce que le français ne cause pas super bien anglais, il n’y a quasi aucune place pour de nouvelles plumes et, rapidement, tu vois que les « nouvelles » plumes, ce sont deux/trois personnes qui vont rester « nouvelles » quelques années.
Je ne blâme personne : y’a pas le choix. Dans le système actuel, du livre, capitaliste, on ne peut pas faire mieux.
En parallèle, on a peu de festivals de genre et un public qui ne se renouvelle pas forcément.
— Ouais, t’exagères, on a les Utopiales et…
Vraiment ? UN gros festival à l’échelle d’un pays comme la France, ça suffit ?
Pendant ce temps-là, de grosses conventions geeks représentent l’imaginaire en France : jeux vidéo, mangas, Cosplay…

Alors, on a tous le droit d’être le vieil oncle raciste de Noël, hein…
Le souci, c’est que, pendant qu’on se satisfait de l’obsolescence, on est absent de la réalité.

  1. Tu veux dire naïve… ↩︎
  2. Sérieux, si tu me sors un ou deux titres d’une nana débutante en me disant que, si, ils font le taf, je ne vais pas te suivre ! ↩︎

C’est compliqué

Je ne sais pas ce qu’il en est dans chaque domaine des sciences et des arts, mais je suis quasi sûre — même si je n’ai en réalité aucune certitude dans aucun domaine — que, en ce qui concerne l’écriture et les domaines de l’organisation et de l’administration, si c’est compliqué, c’est que tu t’es trompé·e.

Le silence n’est pas d’or

Le silence n'est pas d'or
Il protège les dominants, il étouffe le savoir, il contraint et enferme
La parole est précieuse

Cas 1
Un homme cis est accusé de viol par plusieurs femmes qui prennent le risque de s’exposer en le dénonçant.
Elles racontent des faits précis, leur témoignage est documenté.
Les mascus et leurs alliés : « Elles font ça pour la gloire / argent / whaterver, ce sont des menteuses ! »
Parce que c’est bien connu : les femmes rêvent de devenir célèbres en tant que victimes.

Cas 2
Une femme trans est harcelée, on lui prête des agressions imaginaires.
Il n’y a aucune victime connue de personne, aucun fait rapporté, nada.
Les mascus et leurs alliés : « Vous défendez les agresseurs quand ça vous arrange ! Vous niez la parole des victimes ! »

Vous vous dites que c’est trop gros ?
Que c’est évident que, dans le cas 2, la seule victime est la femme harcelée ?

Ils font ça à CHAQUE fois.
Et, comme ils ne connaissent comme interaction avec les femmes que l’agression sexuelle, c’est avec cette accusation qu’ils tentent de salir celles qui, à leurs yeux, ont abandonné le statut glorieux de mâles pour devenir des humains de seconde zone.
Ils espèrent qu’ils vont faire vaciller quelques alliés avec leur discours « mais les victimes ? »

(Si parfois tu vacilles parce que tu doutes — et on a le droit de douter et de vaciller –, demande-toi le statut social de l’agresseur présumé et vérifie s’il y a bien des témoignages de victimes…)

Artiste ? Vous avez dit artiste ?

J’imagine que personne ne va remettre en cause (en tout cas ici) la nécessité de l’art.
Nous avons besoin de sources de satisfaction et cela passe par aussi bien par les câlins, un bon plat, des rires en bonne compagnie, que la contemplation d’un beau paysage ou d’une œuvre d’art.
L’art est l’une de ces choses qui peut nous apporter de la satisfaction. Ou qui peut lancer notre réflexion, nous interpeller.

Et nous pouvons ressentir autant (voire plus) d’émotions avec le gâteau préparé par notre grand-père, qui, en plus de son goût délicieux, nous raconte combien il nous aime que face à une œuvre sublime, mais réalisée par un étranger.
Or le premier semble un acte banal de la vie quotidienne, quand le deuxième reçoit le titre d’Art.

Parce que l’art est le travail produit par l’artiste.
Vous voyez où je veux en venir ?
On a tendance à classifier l’item en fonction de son réalisateur. Le dessin de ton enfant qui te fait venir les larmes aux yeux de fierté n’est donc pas le l’art. Et alors ?

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Procrastination et Fatigue sont dans un bateau

La procrastination est considérée comme un défaut. Il ne faut pas y succomber, il convient de la combattre, de lui trouver des solutions.

Nous sommes bombardées d’injonctions à la performance, à la réussite. Tu dois « faire des choses », de ta journée, de tes vacances, de tes soirées, de tes week-ends.
Tu te dis écrivaine et tu n’as écrit qu’un seul roman ? Comment oses-tu te sentir légitime ? Inscris-toi à cette session de coaching pour exploiter tout ton potentiel !
Tu aimes le sexe, mais tu n’as des rapports qu’une fois par an ? Tous les dix ans ? Tu as un problème, il faut que tu le fasses plus souvent !

Quand j’étais enfante et que mes parents n’avaient pas de solution de garde, iels devaient m’emmener à leur travail. On est dans les années 1970, 1980… Point de consoles de jeux vidéo portables…
J’imagine que, parfois, je devais lire. Dessiner ? Non, je n’y suis jamais vraiment arrivée. Je faisais des colliers de trombones, of course, mais, surtout… je m’ennuyais.
Ma mère me disait alors que l’ennui était une bonne chose, source de créativité. Je pouvais utiliser ce temps pour inventer des histoires, par exemple.

J’ai plusieurs soucis de santé qui tous ont ce point commun : la fatigue. Ajoutes-y le cycle menstruel et une allergie ou intolérance et on est pas mal : être « en forme » est un doux mythe pour moi.
Ça m’est peut-être arrivé quand j’étais enfante, mais je ne m’en souviens pas.

Pourtant, si mon corps est indolent, si je ne semble jamais agitée, si je ne cours pas entre deux réunions… mon esprit, lui, fume un peu trop à en croire mes esclaves ami·es.

Sans doute parce que j’y étais obligée par mon corps, j’ai appris à vivre avec cette compagne, Fatigue. Je ne lutte pas. Je sais que, à un moment donné, je vais avoir un pic et que je pourrais faire tout ce qui attend. Alors je fais des To do list et des tableaux Excel-like de suivi, je note absolument tout dans mon agenda, du thé avec une pote à la réunion récurrente.

Les années ont passé. Je n’ai ni enchainé les conquêtes amoureuses ni les prix littéraires.
Il y a eu des tas de jours où j’avais l’impression de faire du surplace, sans compter les fois où je retournais en arrière (et dont je parle dans ce billet d’il y a un peu plus d’un an). Et, pourtant, quand je regarde en arrière, quand je me plonge dans mes « petits dossiers », je me dis que c’est pas mal du tout. Ma bibliographie n’est pas longue comme un jour sans pain, mais satisfaisante comme les cookies que je réussis à tous les coups.

Lors d’une conversation récente, une personne expliquait qu’elle devait donner un objet à une deuxième personne « parce qu’elle n’allait quand même pas le jeter ». La deuxième n’en voulait pas et a refusé. Parce qu’elle l’aurait jeté si elle l’avait pris et… autant que la première le jette directement.
Ça m’a fait tilt. La première n’envisageait pas un refus « puisqu’elle ne pouvait pas jeter ».

Nos vies sont tellement saturées d’injonctions qu’on ne les perçoit plus comme telles.
« Tu ne vas quand même pas procrastiner ? » | ‘Tu ne peux pas écrire le même roman / jeu de rôle / … pendant n années ? » | « Tu ne vas pas jeter ? » | « Tu ne peux pas ne pas baiser si tu ne l’as pas fait depuis n années ? »

En réalité, hormis nous nourrir, nous soigner, dormir et ne pas nuire à autrui… nous ne sommes absolument obligées à rien.
Il n’y a aucune raison que nous finissions le roman que nous écrivons alors que le marché du livre est saturé.
Si nous sexons une fois par an, nul doute que celles et ceux qui ont besoin de plus trouvent d’autres partenaires que nous, nous ne leur sommes pas indispensables.
Ça ne changera pas la fin du monde que nous ayons passé nos vacances à les remplir de randonnées ou à mater des séries sur Netflix.

La procrastination n’est présentée comme un défaut que parce que la société / le collectif veut nous faire renoncer à notre consentement éclairé. Comme on « doit » faire quelque chose, au lieu de se demander « ai-je envie de le faire ? », rapidement, on en vient à « je vais le faire », parce que ce sera mieux perçu que de refuser une invitation, parce que « ça ne se fait pas quand même ».
Et, pour toutes les personnes « différentes » à qui cela demande plus d’efforts que la moyenne des autres, sur leurs souffrances s’ajoute ce sentiment d’échec, cette punition supplémentaire.

Cette chère Fatigue m’a appris à dire « non », facilement, sans aucun sentiment de culpabilité.
Cette chère Fatigue m’a ramené perpétuellement à mon consentement : en as-tu vraiment envie ?

Un jour, j’ai pensé que « le ménage devrait vraiment être fait », mais je n’en avais pas du tout envie. J’ai exprimé mon désarroi à voix haute et Cadette m’a répondu :
— Tu attends des invités ?
— Non, pas du tout.
— Alors ça n’a aucune importance !
Là, il y aura tout un tas de gens — qui ont tellement abandonné leur consentement depuis trop de temps qu’iels ont envie qu’on souffre aussi — pour dire : « Oh, cela devait être bien sale / bordélique / whatever », mais, en réalité, si les poubelles sont sorties, que le plan de travail de la cuisine est propre, que le lave-vaisselle a tourné… une maison est tout à fait vivable avec de la poussière dans la bibliothèque.

La procrastination n’a rien d’un défaut. Si tu n’as pas envie, tu as le droit de dire « non » ou « plus tard ».

Ce billet est approuvé par la Confrérie des Chats d’appartement.

— Mais, du coup, il est déjà 21h30. Tu comptes finir d’étendre le linge avant d’aller dormir ?
— Oh, ça va !

De la colère

A moins que j’ai grave loupé quelque chose, la vie n’est pas un long chemin paisible parsemé de pétales de fleurs odorants.
Du coup, y’a des fois où on est mal, en colère, déprimé·e, révolté·e… et, parfois, on l’est tellement que ça déborde de partout. Et on aimerait que l’Autre, à défaut de nous comprendre, nous dise qu’iel ne sait pas ce qu’on ressent, mais qu’iel se sent solidaire.
Parfois, c’est un énervement perso, lié à notre histoire propre, et, parfois, c’est lié à des choses plus globales, comme la nième remarque sexiste, raciste, homophobe, transphobe…
Quand t’es bien énervé·e, t’as envie de sentir du soutien, de l’empathie… pas d’entendre Duduche t’expliquer que tu dessers ta cause car tu es trop extrême.
Duduche, c’est pas un mauvais bougre, mais il en tient une bonne, quand même. Parfois, il t’explique que, lui, il ne s’est jamais disputé avec sa femme. Il est pour la paix, toussa. A chaque fois, tu t’es mordu les lèvres pour ne pas lui rétorquer qu’il ne s’est jamais disputé avec sa femme parce que… il ne l’a jamais écoutée !
Si vos émotions sont plates sur l’encéphalogramme, c’est que vous êtes… mort·e !
Une vie sans dispute, sans s’énerver, sans passion, sans agitation… elle a un coût : celui de la fuite et du déni.
– Cenli, t’es trop extrême, y’a des gens, tu sais, ils sont super calmes et, pourtant, ils ressentent des émotions et ils se révoltent face aux injustices et…
– Je sais. Moi, j’ai une Ferrari dans mon garage, mais je ne la sors pas pour ne pas rendre les voisins jaloux.