Escale | Stopover (2008)

8 minutes #fantastique


Marie rectifia sa position pour se caler le plus confortablement possible dans le siège métallique de l’aéroport. Elle jeta un coup d’œil à la grande horloge et replongea dans sa lecture. À la dernière page, elle referma l’ouvrage avec un petit claquement de langue satisfait.
L’horloge. Il lui restait encore une bonne demi-heure avant l’embarquement. Elle fouilla dans une de ses poches à la recherche d’un stylo puis commença à écrire sur la page de garde :
Cher inconnu,
J’espère que tu trouveras dans ce roman…

Quand elle eut fini de rédiger le petit mot qu’elle laissait au lecteur suivant, elle ne signa pas, se relut, puis déposa le livre sur le siège vide à côté. En réalité, à cette heure-ci, tout l’aéroport était vide. Seul le vol pour Paris avait attiré quelques voyageurs.
Elle remit son stylo dans sa poche, attrapa son sac-à-dos et se rapprocha de la porte d’embarquement. Un seul bagage. Elle avait abandonné une bonne partie de ses affaires dans les toilettes publiques où elle s’était changée quelques heures plus tôt, laissant l’identité de Jessica dans le seul pays qui l’aurait connue.
Marie aimait embarquer dans l’avion qui la ramenait vers son pays.

Le ciel était bas et gris. Marie avait décidé de passer quelques jours dans la capitale, histoire de se réacclimater avant de rentrer vraiment chez elle : faire du shopping et débarquer avec une valise pleine de vêtements, acheter un téléphone portable pour qu’on puisse la joindre comme un être humain ordinaire, prendre deux ou trois livres, du maquillage peut-être ? Elle avait même poussé la fantaisie jusqu’à choisir d’élégants escarpins. En se regardant dans le miroir de la boutique, elle trouva qu’elle avait tout d’une dame élégante.
Lorsqu’elle prit l’avion pour Nice, son corps avait réintégré le bon méridien et elle était délicieuse dans son tailleur hors de prix. Il y eut même un beau brun pour lui conter fleurette, l’avion étant en retard.
Marie aimait bien être une dame lorsqu’elle était en France.

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L’Avocat et la Prisonnière | The Lawyer and the Prisoner (2008)

14.800 signes – 14 minutes #insolite #sciencefiction #fantastique


Tout a commencé quand…
J’imagine que c’est ainsi que débute une histoire.
Il y a le quotidien.
Les personnages suivent leur petite vie ordinaire.
Brusquement, un évènement particulier et tout bascule.
Plus rien ne sera jamais comme avant…
Tout commence donc quand Vincent Vasseur tombe en panne sur le chemin qui passe devant la tour. Enfin, à proprement parler, il ne tombe pas en panne, c’est sa voiture, forcément. À ce moment précis, je ne sais pas encore qu’il s’appelle Vincent Vasseur, qu’il est avocat au barreau de Nice, qu’il va avoir trente-deux ans dans une semaine, qu’il est célibataire.
À ce moment précis, je suis en train de ranger les surgelés dans le congélateur qui se trouve dans l’appentis. Le congélateur ne fonctionne pas et je pourrais tout aussi bien mettre les surgelés dans un placard quelconque, mais, je ne sais pourquoi, j’aime assez l’idée que les surgelés soient rangés dans le congélateur.
De l’appentis, j’entends donc un bruit de voiture sur le chemin, ce qui me surprend puisque le facteur vient de repartir en me laissant la livraison de surgelés et d’autres petites choses, comme des revues, du savon…
Le bruit de voiture meurt doucement : une belle automobile, toute brillante et chromée, est tombée en panne près de chez nous.
Je m’avance, curieuse. En plus du courrier, le facteur nous sert de lien avec le reste du monde que mes recherches sur le net m’ont appris à nommer la Terre. Hormis donc le facteur et ses livraisons hebdomadaires, personne ne vient jamais ici.
Personne.
La voiture est arrêtée et un jeune homme en sort. Il a l’air tout embarrassé et, dépité, il contemple ses pieds : ses beaux souliers vont s’écraser dans la boue. Il m’aperçoit, marque un léger temps d’arrêt, comme si quelque chose dans mon apparence le troublait, mais se reprend aussitôt et s’avance :
— Madame, je vous prie de m’excuser, je m’appelle Vasseur, Vincent Vasseur. Ma voiture vient de tomber en panne et mon portable n’a pas de réseau. Si vous permettez, je peux peut-être appeler un garagiste depuis chez vous ?
Je n’ai pas vraiment écouté ce qu’il disait, mais il a une voix posée et douce, quoiqu’un peu trop aiguë.
— Le téléphone est dans l’entrée, allez-y, je réponds sans plus de formalités.

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Elle | Her (2005)

15.100 signes – 14 minutes #romance #fantastique


À tous ceux qui, rêvant du grand Amour, ont fini par l’inventer.

Je m’étais toujours imaginé qu’un jour j’écrirais un grand roman. Quand je dis « grand », je veux bien dire « grand » : vous savez, un de ces trucs dont on va parler dans des tas d’émissions télé, où l’auteur est interviewé dans les magazines féminins… puis, quelques années plus tard, vous vous rendez à l’avant-première du film qu’on en a tiré.
Vous, hyper classe dans un costume de Machin acheté dans une belle boutique de Paris. À votre bras, c’est Untelle Grande Célébrité, un mannequin rencontré sur un plateau télé et qui vous a fait trois mômes.
Bref, je me voyais déjà… les soirs où, seul dans mon appartement, je regardais ma vie et n’y voyais rien… parce qu’il n’y avait rien à y voir.
J’avais déjà la première phrase : « Tout a commencé quand… »
Enfin, le début de la première phrase.
Rien, quoi.
Rien comme ma vie que je contemplais des heures durant plutôt que de tenter de la changer… pour quoi au juste ?
Moi.
J’approchais de la trentaine (mon anniversaire aurait lieu deux mois plus tard, grosso modo). 1m83, 75 kg, yeux marron (enfin, plus ou moins, j’avoue que, devant le miroir, je passe plus de temps à me raser qu’à m’interroger sur les nuances de couleur !), cheveux châtains (foncés ?) un peu longs (le coiffeur m’ennuie).
Informaticien dans une administration : sécurité de l’emploi, horaires fixes, collègues tranquilles.
Appartement au centre d’une petite ville de province : loyer un peu excessif, mais proximité des cinémas, d’un peu de vie… que je n’avais pas.
Le temps libre réparti entre des soirées entre potes (quelques bières, ils fument, mes vêtements puent), la compagnie de mon ordinateur (le réparer, le soigner, lui donner à manger) et du net, des jeux vidéos, un mail à mes parents une fois par semaine et… allez, pas mal de films, de livres.
Où en étais-je ?
Bref, quand je ne m’ennuyais pas, je contemplais mon nombril, désespéré du vide de ma propre existence et bien décidé… à ne rien y changer.
Et puis elle est arrivée.

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Le Roi fantasque | The Fanciful King (2010)

16.000 signes – 14 minutes #fantasy


Le couloir n’est plus éclairé à cette heure tardive et les soldats avancent à la lueur de leurs bougies. Entravée par de lourdes chaînes, la Générale Alba Encyri les laisse l’emmener. La fatigue commence à avoir raison d’elle, la faim, l’humiliation… et, dans une partie très intime de son esprit, la pensée qu’elle n’est ici que parce que l’homme qu’elle aime – a aimé – l’a trahie. Par conviction politique ou pour quelques pièces d’or ? Elle n’en a aucune idée et elle sait que cela n’a plus d’importance. Au bout de ce couloir, ou d’un autre, il n’y aura que la mort et, avant cela, d’autres privations, d’autres humiliations…
Le petit groupe s’arrête devant une double porte beaucoup trop ouvragée, dans ce style qu’affectionnent les citadins d’Amlis, la capitale. Celui qui semble être le chef de cette escorte cogne à la porte et doit entendre qu’on lui ordonne d’entrer. Elle est poussée (ou traînée) et cille dans la lumière vive de la pièce où elle pénètre.
Dans un large fauteuil d’or et de cuir, un homme est assis et leur fait signe d’approcher. De taille moyenne et plutôt maigre, il a de longs cheveux noirs où sont glissés des fils d’argent et des pierres précieuses. Son visage est durci par un bouc et ses longues robes indiquent son appartenance aux mages pourpres. Alba reconnaît ce roi qu’elle n’a jamais vu et contre qui elle s’est battue six années durant, avant la trahison et la honte.

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Réussir sa romance de bureau en milieu hostile | Can love bloom in a hostile office? (2025)

44 minutes #comédie #romance


Il est en général difficile de dire précisément quand une histoire commence. Est-ce quand les deux personnages principaux se rencontrent pour la première fois ? Quand leurs parents les ont mis au monde ? Quand ils interagissent et que… paf ! une suite d’évènements s’enchaine, permettant à l’écrivaine que je suis d’en faire toute une histoire ?
Je n’ai pas d’avis sur cette question, mais, après tout, si je vous donne tous les détails, vous pourrez en juger par vous-même.
Elle, c’est Julia. Elle est directrice informatique dans la boite où elle travaille. Elle est aussi bien responsable du parc informatique lui-même, que des solutions de sécurité mises en place pour leur gros site-plateforme de vente. Autant dire qu’elle prend son travail très au sérieux et qu’elle entend mal qu’on puisse envisager des économies dans son domaine de compétence.
Elle est plutôt petite et semble figée dans la vingtaine, si bien que, si vous la croisiez par hasard, vous pourriez vous imaginer que c’est une stagiaire ou quelqu’un vraiment en début de carrière. Ses vêtements accentuent le trait : elle achète pas mal dans le rayon ado garçon, mais, si vous vous y connaissez un peu, vous réalisez que ses longs T-shirts sont des collectors et, si vous additionnez les accessoires, vous obtenez un budget peu différent d’une fashionista.
Le gros point de son caractère, au taf, c’est qu’elle sait qu’elle a raison et qu’elle n’en démordra pas. Elle peut vaciller si vous lui demandez de choisir quel est le genre littéraire le plus addictif entre la dark romance et le steampunk, mais, dans son travail, rien ne la fait bouger.
Lui, c’est Thierry. C’est le directeur financier. De la même boite. Il prend son travail d’autant plus au sérieux qu’il a cette sorte de conviction que les emplois sont directement liés à ses préconisations : s’ils perdent trop d’argent, ils devront licencier et ça sera forcément un peu de sa faute. Du coup, question travail, il est bien aussi têtu qu’Elle. Alors qu’il a une nature extrêmement conciliante dans sa vie privée, c’est difficile pour ses collègues de le percevoir.
Il est plutôt charmant si on détaille ses traits, mais il est très grand donc, comme tout ce qui sort de la norme, il peut sembler attirant ou repoussant selon vos préférences. A minima, il porte chemise et pantalon bien repassés. Il a souvent une cravate, mais pas tous les jours. Elle vous dira qu’il est « ridicule, il se prend pour un banquier ? », mais, si vous aimez les hommes en costume, vous pourriez vous dire qu’il est très élégant et que, vu sa taille, tout est du sur-mesure.
Leurs deux caractères, similaires, ne leur permettent pas de s’entendre : il croit qu’elle est dépensière, elle est persuadée qu’il est imprudent. Et, du coup, leurs différends se résolvent comment ?

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Petits Ajustements avant la fin | Small changes before it end (2013)

31.000 signes – 29 minutes #fantastique #humour


Quelqu’un a dit : « Pour vivre heureux, vivons cachés ! »
Je ne sais pas s’il s’adressait spécifiquement à moi, mais j’ai décidé que oui.
J’ai une petite vie tranquille qui me convient : je travaille dans une administration, j’ai des collègues sympas (‘fin, pas toujours, mais ce sont des humaines), j’habite un petit appartement coquet à proximité, j’ai un gros chat, Malo, qui partage ma vie et, de temps en temps, un week-end, je rends visite à mes parents qui ont une belle maison de campagne. Ils ont un jardin aussi et je reviens toujours avec des tonnes de trucs que je mettrai plusieurs mois à écouler, dans mon assiette et sur mes hanches.
Bien sûr, comme toute vie ordinaire, je connais aussi quelques tracas : par exemple, je souffre d’hypothyroïdie et, tous les soirs, à 22h, je dois prendre un petit comprimé, mais j’ai réglé l’alarme de mon iPhone pour ne pas oublier. Mes yeux aussi sont malades, mais les lentilles qu’ils fabriquent maintenant sont tout à fait adaptées.
Le week-end, quand je ne suis pas chez mes parents, je sors faire les boutiques avec mes copines : quand on est coquette et un peu… beaucoup… ronde, bien s’habiller est une affaire de chaque instant. Je joue un peu aux jeux vidéo, raconte ma vie sur Facebook, m’agace quand on me spoile le dernier épisode de Games of Thrones, échange des recettes sur Marmiton, me dispute sur deux ou trois forums… Je tiens même un blog de mes lectures !
Bref, j’ai une belle petite vie ordinaire.

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L’Ange sur la traverse | The Angel on the Bridge (2005)

9.200 signes – 8 minutes #fantastique #anges #enfer


Le vent s’était levé et piquait méchamment les yeux. Ange soupira. Dans ce genre de situations, il n’y avait qu’une seule chose à faire : s’asseoir, s’emmitoufler le mieux possible et attendre.
Elle s’assit donc, veillant à ce que l’épaisseur sous ses fesses soit suffisante pour l’isoler de l’humidité du bois. Elle se recroquevilla du mieux qu’elle put. Elle attendit.
Ses paupières closes lui cachaient le paysage, bien évidemment, mais elle savait qu’il n’y avait rien à voir.
Elle était posée là, au milieu des cinq mètres de large de cette traverse de bois.
Devant elle, la traverse s’étendait à l’infini.
Derrière elle, la traverse s’étendait à l’infini.
Et, sur les bords, l’eau s’étendait à l’infini.
Il lui était parfois arrivé de se demander si cette étendue d’eau était un océan, une mer ou un lac infini.
Il lui était parfois arrivé de se demander si cette traverse de bois était un pont, une passerelle ou une route infinie.
Mais le temps était venu à bout des questions qui tournaient dans sa tête, à l’infini.
Et il n’y avait personne pour lui dire si elle avait sombré dans la folie ou si elle était encore lucide.
Elle n’avait jamais faim et, pourtant, il lui arrivait de songer, surtout lorsque, comme à l’instant, elle avait fermé les yeux et reposait son corps, à… une assiette de frites fumantes avec leur petite coupelle remplie à ras bord de ketchup… une tranche de jambon cuit prisonnière de deux tranches de pain de mie et de mayonnaise… une part de tarte aux pommes sur laquelle on aurait déposé, mine de rien, une boule de glace à la vanille… un camembert coulant dans son lit de pain de campagne…
Elle saliva.

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Histoires de pandas et de fées | A Tale of Pandas and Fairies (2013)

6 minutes #fantastique #fées


Michelle se concentre pour adopter le ton le plus dramatique possible, mais, s’il faut avouer qu’elle est une bien piètre actrice, Méjane est bon public.
– Je ne suis qu’un panda !
– Je suis une marmotte, répond sa fiancée, pas bien certaine d’avoir compris la règle du jeu.
– Mais non !
Effectivement, elle n’a pas compris.
– Que suis-je censée répondre ? se plaint-elle.
– Je suis un gros panda tout mou, c’est un fait, ça n’attend pas de réponse !
Méjane tapote sa cuisse et tente :
– Viens sur mes genoux, mon gros panda tout mou.
Tout en le prononçant à voix haute, elle se rend compte qu’elle ne sait pas quel peut être le féminin de panda. Y a-t-il un féminin, d’ailleurs ? Probablement, les nounours noir et blanc doivent bien se reproduire… quoiqu’il lui semble qu’elle ait lu quelque part que les grosses bêtes avaient des soucis à ce niveau.
Ses rêveries sont déjà loin du salon, quelque part en Asie peut-être, et Michelle a saisi l’absence dans le regard qui s’est fait brusquement lointain.
– Méjane !
La voix est stridente et ramène la rêveuse à la réalité. Le petit salon est meublé d’une affreuse façon depuis qu’elles ont emménagé ensemble il y a trois mois, entassant leurs affaires respectives dans le plus parfait désordre. Il faudrait qu’elle…
– Méjane !!!
La voix est plus impérieuse. Que lui veut le gros panda tout mou ?

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La Princesse et le Roturier | The Princess and the Commoner (2006)

9.700 signes – 9 minutes #fantastique #romance


J’aurai trente ans demain, c’est officiel.
À moins que mes parents ne me mentent depuis des années.
À moins que mon acte de naissance ne soit pas le mien, mais celui d’un enfant enlevé à la naissance et à la place duquel on m’a mis, mal leur en a pris.
À moins que je ne sache plus quel jour on est.

J’aurai trente ans demain et je ne ferai rien. Pas de fête, pas de sortie délirante en boîte de nuit, pas d’éclate dans un bon resto avec mes potes. Non, rien.
Je n’ai envie de rien.
Parce que, demain, j’aurai trente ans et je n’ai ni boulot génial ni femme adorable (non pas que la mienne ne le soit pas, elle n’existe tout simplement pas) ni trois enfants galopant dans ma villa. De toute façon, je n’ai ni villa ni enfant.
Demain, je rentrerai du boulot assez tôt pour avoir le temps de broyer du noir plus longtemps, avoir le temps de ressasser tout ce qui ne me plaît pas, avoir le temps de bouder, seul, en paix, devant ma télé.

Du coup, quand le réveil sonne, je suis déjà d’une humeur massacrante. C’est parfait : avec la tête que je tire, personne ne prendra le risque d’engager la conversation à la machine à café. Une paix royale ! Un anniversaire nickel !
Comme si une brutale amnésie m’avait fait oublier Audrey.
Elle débarque à midi dans mon bureau dont j’ai tiré la porte pour attaquer un sandwich. Elle porte un grand sac isotherme vert fluo, gonflé, et elle crie : « Bon anniversaire et bon appétit ! »

Comment ai-je pu oublier Audrey ?
Audrey, la fille de la comptabilité. Audrey, ma meilleure amie. Ma seule amie diraient les mauvaises langues, mais c’est jouer sur les mots. C’est juste ma meilleure amie.
Plus je boude, plus elle rit. Quand je suis de mauvaise compagnie, elle me traîne dans les endroits les plus incongrus. Elle a même tenté de me faire faire du shopping en prétextant que ma garde-robe avait besoin de s’envoler vers de nouveaux horizons !

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Le Syndrome de la Fenêtre

5.500 signes – Temps de lecture : 5 minutes


Le syndrome de la fenêtre faisait des ravages dans la fonpub… On ne comptait plus le nombre de fonx qui s’étaient enlisés dans la maladie sans espoir de retour. Par la fenêtre, X regardait travailler les ouvriers. Il était fasciné par le mouvement des deux truelles, l’une posant la colle, l’autre la lissant, l’une posant la colle, l’autre la lissant…

Il était fonx depuis nombre d’années. Il travaillait dans un bureau vaguement gris, assez primitif quoique déjà moderne pour l’époque, mais la fonpub était alors loin de ce qu’elle est devenue, avec ses services hautement fonctionnels si remarquablement équipés.
Les fonx qui y vivaient étaient quasi coupés du reste du monde. Ils étaient d’ailleurs triés sur le volet par le biais de concours où ils devaient faire preuve d’un maximum de connaissances dans l’ensemble des divers domaines où ils n’auraient pas à exercer : Ceci laissant heureusement présager de leur aptitude à conserver une vie normale.
La formule était d’autant plus nécessaire que la presque totalité des citoyens éprouvait une hostilité déraisonnable à l’égard des fonx. Hostilité, il faut bien le dire, soigneusement entretenue par les gouvernants de l’époque.
Le fonx réussissait ainsi le double tour de force d’apaiser la rumeur publique, tel un bouc émissaire, tout en accomplissant son devoir d’état pour une rémunération de principe.

Dans la sphère où il travaillait, X ne voyait pratiquement jamais les grands pontes. Il travaillait sous les ordres d’un chef de service, lui‑même placé sous les ordres d’un dir. Les dirs étaient généralement aussi incompétents que prétentieux et celui de X ne faisait pas exception, un gros homme adipeux et déplaisant.
Les chefs directs, eux, étaient pratiquement répartis en deux groupes : les moshs et les N.U.L.S. auxquels s’ajoutait une poignée d’utops, ceux‑ci faisant l’objet d’un ostracisme marqué tant de la part des dirs que de leurs propres collègues.
Restaient les fonx de base : Indifs, R.A.S. et, là encore, quelques utops cachés, leur découverte entraînant impitoyablement leur élimination.
Ainsi, X était-il un fonx… un fonx doublé d’un utop, du moins un utop en puissance…

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Timeo Danaos et dona ferentes (2008)

12.760 signes #fantastique
Temps de lecture : 11 minutes


Elle se réveilla. Il lui fallut quelques secondes pour réaliser que c’était une position inconfortable qui l’avait arrachée aux bras de Morphée : elle s’était endormie dans le grand fauteuil du… boulot ? La nuit citadine brillait derrière les persiennes closes et, à l’autre bout de la pièce, Vincent et Damien s’agitaient sur leurs sièges, le regard rivé sur l’écran d’ordinateur. Elle se frotta les yeux et chercha l’horloge : 4h37.
— Vous auriez pu me réveiller ! se plaignit-elle à l’attention des deux garçons, mais ceux-ci la fixèrent de leurs yeux rougis où se mélangeaient fatigue et surprise :
— Ben, pourquoi tu voudrais qu’on réveille les gens qui dorment ? s’exclamèrent-ils en chœur.
Cathy eut un geste de la main, probablement pour dire « laissez tomber, z’êtes trop nuls » et se traîna jusqu’aux toilettes. Se passer de l’eau sur le visage, contempler ses cheveux d’un air navré. Elle s’était endormie sur son travail alors qu’elle aurait dû se trouver dans son lit douillet rien qu’à elle.
Elle revint dans la pièce principale :
— Vous faites quoi ? demanda-t-elle à ses collègues.
— Notre guilde est sur l’instance de Mallien le Maudit ! expliqua brièvement un Damien surexcité et Cathy soupira.
— On fait de la veille technologique, renchérit Vincent.

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Et si tu te libérais ce week-end ? (2015)

24.100 signes – 22 minutes #romance


Cela fait bien trois mois qu’il lui a demandé de réserver ce week-end. ‘fin, un week-end de trois jours complets puisqu’il passera la prendre dès vingt heures ce jeudi et qu’il lui a assuré qu’ils seront de retour dimanche dans la soirée. Elle a joué le jeu de la « surprise » et n’a posé aucune question sur leur destination. Elle sait simplement qu’elle n’a pas forcément besoin de sa carte d’identité ou de son passeport : ils resteront en France. Elle peut emporter son smartphone ou un ordinateur, mais il « l’invite à se débrancher du travail », il est préférable qu’elle ait une paire de baskets plutôt que des escarpins, un pull et une veste « bien chaude ». C’était étrange, mais finalement assez amusant de se laisser faire : Sonia, sa secrétaire, n’a pas fait de réservations, n’a rien programmé, a juste reçu la consigne de dégager ces trois jours entiers.
Mercredi soir, comme elle sait qu’elle finira probablement de travailler un peu tard le lendemain, elle prépare ses affaires : un petit sac « de week-end », elle ne veut pas se charger, mais ne souhaite pas non plus se trouver démunie. Les affaires de toilette, c’est toujours le plus simple : elle a tout en double. Elle attrape donc le nécessaire avec un certain automatisme.
C’est devant sa lingerie qu’elle se découvre soudainement embarrassée. Oh, bien évidemment, depuis deux ans qu’ils se… qu’ils se quoi au fait ? Se fréquentent ? Ce n’est pas vraiment le mot qui convient… Qu’ils ?
Depuis deux ans, il a découvert de nombreuses pièces de sa lingerie : des jours où elle était simple parce que telle était son humeur en se levant, des jours où elle était plus élégante ou clairement coquine — drôle d’expression, n’est-ce pas ? Pourquoi parle-t-on de « coquin » quand on fait référence à « sexuel » ? — parce qu’elle avait un rendez-vous un peu « spécial » en fin de journée… mais elle n’a jamais rien mis « pour lui ». Car elle n’a jamais pensé, un matin, en partant de chez elle, qu’ils se verraient ce jour-là. Sonia minute soigneusement son agenda chaque jour et jamais, non vraiment jamais, le nom de Richard n’y est apparu en terme galant. Le directeur du département juridique y est inscrit sous son nom de famille, à l’occasion de réunions et séminaires, d’entrevues et d’exposés.
Mais, à la fin de certaines réunions, certains soirs tard quand ils doivent terminer un dossier… En rêvassant devant son immense tiroir rempli de fines dentelles, Sarah, capitaine d’industrie, réalise que les choses ne se sont jamais faites qu’à son initiative à lui. Non pas qu’elle n’ait jamais eu d’étranges pensées en le croisant dans un couloir ou… mais c’est toujours lui qui donne un tour de clé alors qu’il est venu dans son bureau, c’est toujours lui qui la coince entre deux portes, alors qu’elle gémit plus qu’elle ne proteste…
Non, aucun matin elle ne s’est levée en songeant que, ce jour-là… et, à chaque fois qu’il a pu voir sa lingerie « coquine », elle était destinée à un autre. À qui elle n’avait alors plus le cœur de la montrer.
Elle esquisse un sourire ironique, se morigénant : combien de dîners a-t-elle subi « en vain » parce que, quelques heures plus tôt, ou même parfois quelques minutes, il l’avait serrée sur son bureau et qu’elle avait alors trouvé en comparaison bien fade le rendez-vous programmé ? Elle attrape les trois ensembles les plus indécents de son tiroir. Et trois plus simples parce que l’humeur est une chose bien changeante.
Petite jupe et bas ou jeans ? Elle prend « de tout » car, s’il faut des baskets… Le sac est prêt, elle n’aura qu’à l’attraper demain.
C’est la première fois qu’ils ont « rendez-vous ».

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Le Gardien

6.050 signes


Assoupi à flanc de colline, gorgé de soleil, le temple s’arrondissait en gradins éclatants autour du parvis circulaire pavé de blanc. Les lourdes plaques d’obsidienne dont ils avaient été revêtus s’étaient descellées par endroits, dessinant d’inquiétants sourires ponctués de buissons malingres. Sur les dernières rangées, quelques eucalyptus, d’immenses pins millénaires étendaient leurs doigts arthritiques, indifférents aux criaillements moqueurs de quelques mouettes isolées.

Au loin s’étendait la mer, à peine devinée, dans le gris-bleu tremblant d’une chaleur brumeuse.

J’ai été là. Immobile au bord d’un bassin au fond pierreux oublié des eaux mêmes du ciel. J’ai attendu. Et je suis là encore. Immobile, invisible à quiconque pourrait passer, si quiconque passait un jour. Les renards, les furets, les insectes mêmes l’ont su mais eux aussi l’ont oublié et sont revenus. Ainsi, s’il passait, ce promeneur solitaire, ne verrait-il là qu’une ruine. Une ruine si parfaitement ordinaire qu’il n’y discernerait rien de l’absolue solitude qui y règne et sur laquelle je veille depuis si longtemps qu’aucune légende ne garde trace de moi. Moi, le Gardien, le veilleur de l’éternité.

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Fais confiance à ton mec pour te gâcher le week-end (2016)

Ça commence toujours de manière anodine : le café s’est renversé ou le chat a vomi. T’es un peu agacée, mais ce n’est pas si grave, tu peux gérer. Puis la journée avance et, de petites contrariétés en petites contrariétés, ta vie part en sucette sans que tu l’aies vu venir.
Nous venions de nous disputer. Encore.
Il avait fini par me lâcher qu’il n’avait jamais été amoureux de moi, que j’avais le caractère le plus épouvantable du monde et qu’il me détestait, probablement, aussi, mais, avec le recul, ce n’était vraiment pas la première fois qu’on avait ce genre d’échanges et tout était encore sauvable.
Nous étions samedi matin, nous aurions dû être en route pour la merveilleuse petite auberge romantique dans laquelle il nous avait réservé une nuit et nous étions assis dans sa voiture, garée au sous-sol, en train de nous dire des horreurs. Du coup, la matinée elle-même n’était pas sauvable à proprement parler, mais nos deux vies, dans leur ensemble, n’en semblaient pas pour autant compromises.

J’avais beaucoup crié, dans l’espace trop étroit de sa petite Peugeot, j’avais même pleuré, puis, décidée à donner une belle force dramatique à mon départ (après tout, il venait de me dire qu’il ne m’avait jamais aimée), j’ai voulu m’extirper de la voiture, genre départ de la scène, je claque la porte, on ne se reverra plus jamais.
J’ai ouvert la portière, je me suis prise les jambes dans la bandoulière de mon sac à main dont le contenu s’est renversé sur le sol de béton du parking, j’ai commencé à courir après mes clés qui s’enfuyaient en roulant. Il a voulu sortir de la voiture pour m’aider, il a marché sur mon étui à lunettes qui a lâché un sinistre crack, on s’est rentré dedans dans la panique.
Le télescopage m’a obligée à le regarder en face et, là, mon cœur a loupé un battement : il avait les larmes aux yeux.

A ce moment, je sais ce que vous vous dites : ils s’embrassent, ils s’excusent, leur week-end va finalement plutôt se dérouler mieux qu’il n’a commencé…
Vous vous trompez.
Alors que, embarrassés parce que je l’avais vu pleurer, parce qu’il savait que je l’avais vu pleurer, nous continuions vainement à rassembler le contenu de mon sac, la porte du parking, à plusieurs mètres de la voiture, s’est ouverte sur un groupe de jeunes. Bruyants. Eméchés ?
Hé, les gars, il est dix heures du mat’, il est trop tard pour revenir de boîte !
Nous ne leur avons pas prêté attention, au début, nous étions bien trop absorbés par nos propres émotions, mais ils s’approchaient et il nous a bien fallu les regarder.

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Histoires de muses et de fées (2017)

12.600 signes – 11 minutes #romance #fées


Elle referma le livre et le posa entre le clavier et elle, ralluma l’ordinateur et chercha sur la Toile. Pourquoi disait-on qu’un roman pouvait vous tomber des mains ? Il ne tombait jamais des mains, on se contentait de le reposer, juste, tuée d’ennui. Tuée ? Terrassée serait sans doute plus correct.
Qu’avait-il donc sorti la veille ? Qu’étant donné le nombre de fois où elle était morte d’ennui, de dépit ou autre, elle ferait bien de prendre des actions chez un marchand de cercueils ? Quel idiot ! Il lui reprochait son humour lamentable, mais il n’était guère plus doué !
Bref, elle chercha. Elle chercha entre les lignes, parmi les critiques positives et négatives, ce qu’elle devait attendre du roman entamé qui lui arrachait des bâillements et, au final, elle conclut prosaïquement qu’elle ne s’était jamais forcée, à rien, et que ce n’était pas aujourd’hui qu’elle allait commencer.
Elle contempla le poche d’un œil torve, limite menaçant, l’attrapa et alla le jeter dans la poubelle de la cuisine. L’horloge du four indiquait 22:16. Pas vraiment le temps de commencer quelque chose, autant aller se coucher. Elle se brossa les dents, enduisit ses mains de crème avant de les frotter consciencieusement, persuadée de retarder un peu leur déchéance inévitable, et se glissa sous la couette après avoir éteint les lumières dans l’appartement.
Ce pauvre livre n’avait pas su lui plaire. En même temps, pourquoi son auteur avait-il cru devoir raconter des choses si ordinaires, si banales… Se mettre sur l’autre côté… Au moins, le collègue d’écriture avait-il essayé… Elle pouvait bien la ramener, elle qui n’avait plus écrit depuis… oh…
Tout était de sa faute ! A lui ! Lui qui avait osé sortir, alors qu’elle lui annonçait qu’un de ses textes venait d’être retenu pour publication et juste après avoir fait semblant de l’encourager par un traître « tu ne dois plus douter de ton talent, maintenant ! » :
— Tous ces textes, ils sont un peu vieux. Quand est-ce que tu t’y remets ?

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