L’éducation à la sexualité n’est pas une option x Your Most Faithful Companion | 不二之臣 (2020)

Cette semaine, le Haut Conseil à l’Égalité (France) a communiqué sur la montée inquiétante du masculinisme :

21 janvier, 16h30
La menace masculiniste progresse en France et doit devenir un enjeu de sécurité nationale.
Ce matin, nous avons présenté devant une salle comble notre rapport annuel 2026 sur l’état des lieux du sexisme en France et les chiffres du baromètre qui l’accompagne. 
Le constat est saisissant : un an après avoir constaté une forte polarisation entre les femmes et les hommes sur leur perceptions du sexisme, nous constatons cette année une dynamique préoccupante.
Le sexisme paternaliste et le sexisme hostile progressent. Le rapport met en lumière la porosité croissante entre sexisme hostile et radicalisation masculiniste.
Aujourd’hui, 10 millions de français.es adhérent au sexisme hostile ouvertement négatif fondé sur l’idée que les femmes seraient inférieures, incompétentes et que l’acquis de droits et de libertés pour les femmes représenteraient une menace pour les hommes.
Pour y répondre, le Haut Conseil à l'Egalité entre les femmes et les hommes formule 25 recommandations, et parmi elles : 
• Rendre les EVARS obligatoires et donner un cadre et des moyens pour les appliquer.
• Renforcer les contrôles de l’ARCOM et de Pharos et créer une catégorie autonome « masculinisme » dans les signalements.
• Intégrer le « terrorisme misogyne » dans les doctrines de sécurité.
Ce rapport doit être un électrochoc et faire prendre conscience de la menace sécuritaire que cette idéologie représente pour la sécurité publique.
Capture écran de la publication FB

Après #MeToo il y a 9 ans et le procès des 96 violeurs l’année passée, c’était pas forcément la news qu’on espérait pour débuter 2026, mais on ne peut pas faire d’angélisme. On sait que les courants comme le masculinisme sont actuellement poussés par des lobbies qui y ont des intérêts, qu’on ne peut sans doute pas défaire à l’échelle individuelle (raison pour laquelle le travail du HCE est important sur le sujet). Néanmoins, l’éducation à l’échelle individuelle ne peut pas faire de mal et l’un des leviers de cette éducation est le sujet plus spécifique de l’éducation à la sexualité.

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Où 双轨 | Double piste (2022) me permet d’évoquer le traitement de la sexualité

Autrice : Shi Jiu Yuan 时玖远
Titre courant : Shuang Gui

Dans mon précédent billet, je vous racontais que, après avoir vu la série Speed and Love, je me suis plongée dans la lecture du roman dont il est adapté : 双轨. Ce n’est pas quelque chose que je fais souvent (aller lire le roman), mais de temps en temps : par exemple, lorsqu’il a fallu attendre un an entre les deux saisons de Lost You Forever, dès que j’ai eu fini la saison 1, j’ai englouti le roman pour savoir comment tout se terminait.
Là, j’avais passé un vraiment bon moment avec cette romance et c’était une occasion de voir si l’expérience pouvait être prolongée.
Puis vous connaissez mon intérêt pour le décorticage de la narration : comparer deux œuvres (un roman et son adaptation visuelle) est toujours amusant / instructif et permet de plonger dans les différences entre écrire et tourner un film.

Cette lecture m’a donné envie de revenir sur le traitement de la sexualité. Déjà, donc, autour de la question des « vierges effarouchées », évoquée l’autre jour, mais également pour comparer deux œuvres a priori équivalentes pour voir comment ça peut déraper…

Premier point :
La série adapte vraiment le roman, au sens littéral : on retrouve les scènes (mais leur ordre peut être modifié) et les répliques.
Avant de poursuivre, je vous invite vraiment à lire ma chronique de la série puisque ce nouvel article est dans sa suite.
A priori, on pourrait se dire qu’il n’y a pas tant de changements que ça entre les deux versions :
– dans le roman, la Mère part en Australie au lieu du Canada (mais il se passe peu de choses là-bas dans tous les cas) ;
– le Père ne s’est pas installé en Thaïlande, mais dans le Nord de la Chine ;
– Mu n’a pas eu son bac (équivalent ?), mais redouble sa Terminale.

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Et si, en 2026, on abandonnait enfin les « vierges effarouchées » ?

Je ne sais pas si j’ai déjà eu l’occasion d’en parler sur ce blog et, si je ne l’ai pas fait, c’est l’occasion pour moi de rattraper ce manque : LA FICTION N’EST PAS VRAIE.
— T’es bête ! Pourquoi tu dis ça ? C’est évident !

Ça peut sembler une évidence énoncé de cette façon, mais c’est un point que l’on oublie beaucoup et qui n’est pas si intuitif que ça.
Pour ne pas perdre lae lecteurice, la fiction doit être réaliste (même la fantasy et le fantastique) et le réalisme n’est pas du tout équivalent à la réalité.
Dans la réalité, il peut survenir des hasards, des coïncidences… qui sembleraient si improbables dans une fiction que vous ne les mettrez pas, au risque que votre lecteur décroche en mode « mais ça n’arrive jamais, ça ! »

Ce réalisme n’est pas du tout évident car, comme il n’est pas « vrai » ou « naturel », vous ne pouvez pas le déduire de la simple observation de la vie de tous les jours autour de vous.
Vous le bâtissez au fur et à mesure que vous lisez / regardez des fictions et il est donc culturel ET géolocalisé puisque chaque pays, chaque région… peut adopter des cadres spécifiques.

De mon observation1, il me semble que beaucoup de cdramas sont des adaptations de romans.
A la fin de la chronique de The Prisoner of Beauty, je parle notamment de la différence entre roman et série et de pourquoi, pour cette série-là, je ne lirai pas le roman.
En finissant Speed and Love l’autre jour, je suis allé jeter un œil au roman : 双轨 de Shi Jiu Yuan 时玖远. Je n’en ai pas encore fini la lecture (j’en ai lu 61/78e).
Ma lecture (inachevée donc pour l’instant) m’a mis en lumière la sensualité de la série, que je n’avais pas forcément notée avec tant d’attention avant de lire la version roman.
Disons que, pendant la lecture, où nous avons principalement le point de vue de Mu, j’ai noté un manque (alors que plein d’autres détails sont mieux expliqués) et j’ai réalisé que ce manque était le désir de Zhao, que He Yu incarne tout le long. La série est vraiment sexy, avec talent, et je ne retrouve pas cette magie dans le roman (alors que l’histoire est fidèle).

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Qu’est-ce que je raconte ?

Je sais qu’il y a des romancièr·es qui ont une « écriture libre » : iels ne savent pas forcément où iels vont d’entrée de jeu et iels se laissent porter. Iels suivent leurs personnages, iels s’arrêtent pour contempler un décor.
Si ça se fait pour un roman, assez long par définition, ça doit être encore plus envisageable quand on écrit une nouvelle.

Pourtant, perso, si j’avais un conseil, ce serait de ne pas le faire.
Je ne dis pas qu’on doit forcément avoir un plan structuré et tout, hyper précis… mais, quand tu écris, j’aimerais que tu te poses une question : qu’est-ce que tu me racontes ? Où vas-tu ?
Je suis bien sûr que je ne suis pas le seul à tomber sur des fins décevantes.
Alors on pourrait se dire que c’est « obligé » : statistiquement, il y aura forcément des fins qui nous déçoivent.

Je n’ai pas vu la fin de la série Lost.
J’ai entendu dire que, finalement, les personnages étaient morts / au Paradis.
Du coup, je suis content de ne pas avoir perdu mon temps à tout regarder et, quelque part, je ne suis pas super surpris car je pense que ça se sentait dès le début : ça n’allait nulle part.

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« Comme » est ton pire ennemi

Je n’ai pas parlé ici des évènements autour du Festival International de la BD d’Angoulême, dont l’édition 2026 ne devrait a priori pas se tenir suite à un boycott réussi. Je n’en ai pas parlé parce que, comme je l’écrivais déjà fin octobre, je n’ai a priori pas vocation à parler de BD en général ici… mais, si vous vous posez la question, oui, je soutiens le girlcott lancé par les artistes et j’ai plutôt partagé les infos que je voyais passer sur les RS.
Donc le sujet m’intéresse et je tombe sur une publi Facebook du Monde.
Y’a plein de choses qui ne vont pas dans cette publi, qui suinte les red flags, mais je n’ai pas vocation à commenter la presse et je veux juste m’attarder sur cette vignette :

"Le Festival International de la bande dessinée d'Angoulême est au bord du précipice, au point qu'au moment où on écrit ces lignes l'édition 2026, prévue fin janvier, est peut-être déjà morte. Et si elle survit, ce sera en version réduite, comme un blessé portant sur le corps des tigmates de rudes combats."

Quand je relis / corrige une nouvelle (ou n’importe quel texte, même un texte de présentation dans le cadre de mon boulot alimentaire), l’un des conseils que je donne le plus souvent, c’est de faire la chasse aux « comme ».
J’en suis arrivé à les surligner systématiquement, par réflexe.

Je trouve que cet exemple illustre particulièrement bien pourquoi c’est mauvais.
Normalement, quand tu racontes quelque chose, ton propos doit se suffire. Comme un grand1.
A la rigueur, exceptionnellement, tu peux t’aider d’une image ou d’une métaphore. EXCEPTIONNELLEMENT.

Le propos doit se suffire. Comme ici.
Quand tu lis cet exemple, tu ne peux plus jamais avoir envie de faire ce genre de phrases.
— Qu’est-ce qui cloche dans cette phrase ?
— « un blessé portant sur le corps blabla » ? Vraiment ?
(Non, je n’ai pas envie de commenter aussi l’usage de « morte » au lieu de « annulée »…)

  1. J’ai honte… ↩︎

Est-ce qu’Un Jour Sans Fin…

… n’est pas une histoire rassurante pour se dire qu’on n’est pas Dory ? Oui oui, le poisson qui n’a pas de mémoire.
— Hein ? Mais les deux histoires n’ont rien en commun ! D’où tu sors ça ?

— Je ne pense pas être le seul à avoir ce sentiment d’être dans une boucle.
Le réveil sonne, tu te diriges, les yeux encore à moitié clos, vers les toilettes. Un chat tente de te faire trébucher, tu te rattrapes de justesse, tu espères que le reste de la journée sera moins dangereux. Tu remplis les gamelles et tu te fais couler un café.
Tu pars au travail, tu reviens, tu te dis que ce serait bien que tu répondes à tes messages, mais, demain, allez, ce sera aussi bien. Tu te cales devant une série.
C’est l’heure d’aller dormir.
Le réveil sonne, tu te diriges, les yeux encore à moitié clos, vers les toilettes. Un chat tente…

— OK, je te suis, t’es dans Un Jour Sans Fin. Quel rapport avec Dory ?
— Et si je n’étais pas dans Un Jour Sans Fin, mais, juste, j’oublie tout ?
— Pourquoi tu dis ça ???

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Mon tout premier conseil d’écriture, ce serait : « Tu t’adresses à un·e pote »

Tu lui écris. Est-ce que tu lui dirais ceci ou cela ? Que penses-tu qu’iel doit savoir pour comprendre où tu veux en venir ?
Si tu ne le dirais pas à un·e pote car c’est « ridicule » ou que « c’est trop long et ça lae saoulerait »… ne le dis pas à la lecteurice.

L’erreur la plus fréquente que je rencontre chez les auteurices débutant·es, c’est la… tentative de lyrisme ?
Et ma question est donc : « est-ce que tu écris ça quand tu racontes à un·e pote ce qui t’est arrivé dans la journée ? »

Je ne dis pas qu’on n’a pas le droit de poser un romantique au bord du fleuve pour qu’il s’émerveille sur les feuilles fanées et les canards trop nourris qui viennent lui piquer son sandwich.
Je dis juste que le gars, là, au bord de l’eau, il ne peut pas se retrouver partout, tout le temps, même au milieu de ta scène de poursuite en voiture1.

J’ai le sentiment que, trop souvent, notre débutant·e oublie qu’iel parle à quelqu’un, en fait2.

  1. C’est tellement dans ce genre de moments où je regrette de ne pas savoir dessiner… ↩︎
  2. Oui, je sais, pas que les débutant·es, mais les autres, iels s’en foutent un peu de mon avis… ↩︎

Et, toi, tu vas me raconter quoi ?

Vous connaissez la Petite Fille aux allumettes, ce conte d’Andersen ?
— Ben, évidemment, tout le monde connait, c’est un classique.

Je déteste quand dans une émission / une table ronde / une conférence / en réunion… un intervenant décrète des « comme vous le savez tous » ou « ce livre que tout le monde connait ».
Je ne sais pas ce que tout le monde connait. Je ne dispose pas de la science infuse ou du mémo agréé qui liste dans le détail ce que « tout le monde connait ».
Dans cette catégorie de « ce que je déteste », y’a aussi les messages cryptiques sur les réseaux sociaux qui font référence à une actualité que tu dois connaitre. Ce qui a d’autant moins de sens que, sur un réseau, a priori, notre parole est publique / pas à destination de quelques initiés et que poser un hashtag prend littéralement une fraction de seconde.

Lorsque mes deux petites Sims étaient en période de développement, je leur ai montré Kaamelott1, Pirates des Caraïbes, Star Wars, le Seigneur des Anneaux, Dr House, je leur ai fait écouter Naheulbeuk… et puis un jour, alors qu’elles étaient largement adultes, l’une d’elles m’a posé des questions sur une histoire genre… Blanche-Neige ou Cendrillon, un truc… « que tout le monde connait bien ».
Ce jour-là, j’ai réalisé que j’avais oublié d’acheter les livres / les DVD… Comme « tout le monde connait », j’avais oublié de repenser ces contes les plus classiques comme de vraies histoires.
Après, même si j’y avais pensé, je ne leur aurais jamais parlé de saletés toxiques comme la Petite Sirène, mais le fait est que j’avais oublié de parler de Cendrillon.

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Tu continues l’écriture ?

m’a demandé une de mes amies.

Sa question ne sortait pas de nulle part, c’est une amie, elle ne me pose pas des questions random.
Une semaine plus tôt, je lui avais partagé la dernière nouvelle que j’ai écrite et elle m’en avait fait un retour très positif. Le truc, c’est que cette nouvelle (la dernière donc en date au moment où je rédige ce billet) arrive 5 ans après la précédente. C’est facile à constater, en vrai, si vous regardez ma bibliographie, il n’y a pas de nouvelles entre 2020 et 2025.
Si vous regardez plus en détails, en réalité, je me suis par exemple essayé à l’exercice des Chroniques sur 2022 et 2023. Et je n’ai pas abandonné l’idée.

Je me soupçonne que, parfois, j’ai laissé échapper des « ça fait longtemps que je n’ai pas écrit, j’aimerais m’y remettre »… mais je dois me confesser à elle aujourd’hui : j’ai menti.
Comme je mens à chaque fois que je prétends vouloir rencontrer quelqu’un (sentimentalement, je veux dire) : je suis aromantique, je n’en ai pas l’intention du tout.

De temps en temps, je sors des phrases toutes faites pour (me) donner l’illusion que je suis « normal ».
Pour imiter les autres.

D’ailleurs, j’ai raté le rendez-vous l’année passée, mais, en 2019, je m’étais donné rendez-vous 5 ans plus tard autour de cette idée.

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Où je parle d’écueils narratifs, notamment autour de *Love Is Sweet* et *Love Next Door*

Attention, par son propos même, ce billet contient des spoilers.

Hier, c’était la diffusion du 8e épisode (sur 16) de #LoveNextDoor et, sans aucun lien entre les deux, j’ai fini #LoveIsSweet (un cdrama pour lequel je me suis fendu d’un retour hier).

Dans Love Next Door, nous sommes donc à la moitié du récit (pile poil) et, là, on apprend qu’Elle est malade : elle a été opérée 3 ans plus tôt d’un cancer de l’estomac et, puisqu’elle souffre à nouveau, on peut craindre le pire. En amont, pas mal de fans s’inquiétaient déjà que la personnage principale soit malade car iels avaient noté plusieurs indices, notamment qu’elle ne buvait pas d’alcool (j’ai oublié les autres et, perso, je n’aurais rien vu).

Sans préjuger de la suite (qui rattrape peut-être tout ça)1

Netflix diffuse la série sur le modèle 2 épisodes / week-end. Cette forme est risquée. Si la série envoûte les spectateurices, c’est banco : iels vont en parler abondamment sur les réseaux, mais, s’il y a la moindre faiblesse, le décrochage est à prévoir. Parce que, quand tu regardes une série en une seule fois, tu peux être tentée de voir la suite malgré tout, comme elle est disponible. Mais, si tu décroches, en une semaine, tu es parti ailleurs.

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I speak English not very well if I want!

Il y a des gens pour penser que, si on travaille assez, si on fait les efforts nécessaires… on peut forcément tout réussir. Je ne crois pas. Je trouve cette idée validiste et dangereuse.

Validiste car elle pose l’idée que nous sommes tou·tes exactement pareil·les, avec les mêmes « outils » dans notre corps. Dangereuse1 parce qu’elle entraine des parents, de bonne foi, à harceler leurs mômes, persuadés qu’ils « pourraient s’ils voulaient ».

Ce qui est problématique, ce n’est pas d’accepter que nous sommes différent·es et que certain·es d’entre nous ne peuvent pas faire certaines choses, mais d’attribuer de la valeur aux gens en fonction de ce qu’ils sauraient faire.

Depuis tout petit, je suis doué en grammaire et en orthographe. Françaises. Même à l’école primaire, dans mes cahiers, il était dit que j’écrivais « bien ». Bien sûr que le fait que ça me soit facile a entrainé que j’ai continué à beaucoup écrire (même de simples billets de blog ou des statuts bébêtes sur les réseaux), mais j’en avais aussi « besoin » car je suis plus à l’aise à l’écrit qu’à l’oral pour parler de certains sujets, notamment dans l’intimité.

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Le bad boy est-il un homme toxique ?

Si la fiction peut éclairer le réel, si la fiction peut souvent avoir pour objectif de nous en parler, à sa façon, elle ne le décrit pas de manière réaliste et fidèle. Le premier exemple tout bête est que les personnages ne vont pas aux toilettes, sauf si cela sert l’histoire (les ralentit, les piège, ouvre un rebondissement).
Dans une romance, on peut faire une demande en mariage en public et tout le monde de s’émouvoir et d’applaudir. Alors que, dans la réalité, c’est un truc ultra-cringe puisque la personne sollicitée ne pourrait alors pas refuser sans être embarrassée devant des tas de témoins. Ce qui ne signifie pas qu’il ne faut plus utiliser ce genre de scènes en fiction, mais bien que cela ne doit juste pas être reproduit dans la réalité. De même que Superman vole, mais c’est un ET.
D’ailleurs, le genre de la romance a ceci de particulier qu’on aurait tendance à le comparer à la réalité, ce qu’on ne ferait pas pour une histoire d’Horreur ou de Super-Héros. Or la romance est une fiction comme les autres.

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Où elle monologua sur les couvertures, mais pas que

Lorsque j’ai débuté dans le fanzinat (début des années 1990), je me suis demandée pourquoi certains fanzines (et jeux aussi !) mettaient des illustrations dans leurs pages.
Je sais qu’il vaut mieux dire « ça ne me plait pas » plutôt que « c’est moche », mais c’était juste moche en fait. Ce n’est pas parce que tu mets des traits sur une feuille que ça devient un dessin.
Je n’ai jamais eu la réponse. Au lieu de trucs moches, ils auraient pu juste mettre des titres gros et bien écrits. Surtout que les fanzines s’achetaient par correspondance, sur leur contenu. Si on cherchait un scénar ou une aide pour son jeu préféré, c’était le nom du jeu qui allait déclencher l’achat.
Puis les photocopies valaient une blinde, on avait plus intérêt à réduire qu’à augmenter la surface occupée par le contenu…

Le temps a passé et les produits ont carrément changé.
Dans le jeu (de rôle, de plateau, vidéo…), il y a une culture de l’illustration et je comprends. On veut proposer une ambiance, on s’immerge.
Bon, ça me déçoit toujours quand un jeu de plateau a des illus trop mignonnes et qu’il est naze, mais je comprends.
Le jeu est lié au visuel.

Dans les littératures de genre, les couvertures doivent être illustrées.
POURQUOI ???
Vraiment, pourquoi ?

Je peux entendre plein d’arguments :
– il faut se démarquer en librairie : oui, parce que les autres le font donc on craint d’être « différent » sur le rayonnage… dont le livre disparaitra très vite, en fait ;
– c’est plus joli : OK… mais c’est un livre, pas un tableau ; dans la bibliothèque, on ne verra plus que la tranche ;
– parce que, du coup, le bouquin sera instagramable. Sérieux ? C’est les réseaux sociaux qui sont les arbitres de l’élégance ?

… non, en fait, je sèche, je ne sais pas pourquoi.

Le seul usage que j’imagine, c’est en festival ou sur la table du libraire, pour déclencher l’envie d’être pris. Lae lecteurice saisit le bouquin, mais l’achètera-t-iel s’iel n’est pas convaincue par le 4e de couv’ ou les premières pages ?
Quand je vois certaines couvertures de littérature blanche avec des photos random, genre des vieux tableaux ou des objets posés là « comme ça », je doute que ça ait décidé l’acheteur·se.

En fait, je bloque quand je ne vois pas l’intérêt de quelque chose.

Alors, oui, bien sûr, quand une illustration spécifique a été réalisée pour une œuvre parce qu’une illustrateurice a lu le texte, l’a aimé et en sort ce que cela représente pour elle/lui, ça a du sens… mais on sait que ce n’est pas la configuration principale, non ?
Combien de fois la couverture nous évoque réellement le texte ?

Le dernier livre que j’ai acheté en librairie est un Pratchett. Je voulais ce titre spécifiquement, en poche pour qu’il ne me soit pas trop cher et en papier car je n’ai pas de liseuse. Le nom de l’illustrateur est marqué en tout petit, si petit qu’on dirait qu’on a simplement voulu l’effacer.
J’ai googlé son nom (après avoir réussi à le lire en le photographiant pour l’agrandir).
Si je m’en étais tenue à l’illustration de cette couverture, toute petite, ben… j’oublierais immédiatement ce gars. Je découvre ses œuvres sur son site et, clairement, si je parcourais une expo de lui, irl ou virtuelle, je prendrais le temps de regarder.
Bref, cette couverture ne m’a pas donné envie d’acheter (quand tu vas acheter un Pratchett, aujourd’hui, tu sais quel titre et pourquoi) et ne m’a pas fait découvrir l’artiste (bon, OK, si, du coup, mais parce que je suis en train de rédiger ce billet et que le livre est posé sur mon bureau).

— Hé, mais qu’est-ce que tu nous racontes ? Tu as bien édité des livres avec des couvertures illustrées et tout !
— C’est vrai.

Par exemple, pour l’anthologie Terre 2.0, nous avons repris en couverture l’illustration de l’affiche réalisée par Guillaume Tavernier pour Nice Fictions.
Cela avait un sens car c’était l’antho du festival, donc le lien était direct.
Ou, pour Rébellion saurienne, je suis très heureuse d’avoir fait appel à une illustratrice que j’apprécie, qui a lu le texte et l’a vraiment illustré (au sens littéral : elle a illustré ce qu’elle avait lu et n’a pas fait un dessin selon mes instructions éditoriales).
Mais, en dehors de ces rencontres spécifiques, j’ai le sentiment qu’on tombe juste dans l’exercice imposé « il faut une illustration ».

En tant qu’éditrice, mon travail est de trouver des textes, de les sélectionner, de les faire retravailler, de les corriger…
Mon travail n’est pas de publier des illustrations (côté littérature — ça ne s’applique pas au jeu de rôle ou si je publiais des romans graphiques/bandes dessinées, hein).

C’est encore plus évident pour le livre numérique dont la couverture se déclinera en N&B sur une liseuse.
Autant je peux croire que lae lecteurice soit attirée par la couverture du format papier posé sur sa table de chevet, autant cela n’a plus de sens (me semble-t-il) quand le livre devient un titre dans une longue liste numérique.

Parce que je tourne la question dans tous les sens et je reviens toujours au même point.
Le livre restera peu sur un stand ou une table en librairie, il sera surtout acheté après les recommandations d’une critique, d’une blogueur·se, d’une influenceur·se, d’une ami·e…
Et il finira sur la tranche.

Alors, certes, certaines collections sont très harmonieuses, leurs couvertures étalées côté à côté, mais… entre des essais parfois réussis et une véritable obligation, systématique… il n’y a pas tout un monde ?

J’ai la même frustration d’incompréhension avec Instagram.
Je ne dénie pas l’utilité des réseaux sociaux surtout si, comme moi, on est investi dans plusieurs projets/associations, mais, au lieu que leur usage soit calqué sur leurs performances, il se fait par tranche d’âge.
— Si tu veux toucher les jeunes, tu dois être sur Insta. Y’a que les vieux sur FB !
— OK…
mais what ???

Je ne suis pas mannequin, photographe, illustratrice…
Je n’ai même pas de photos de plats à partager !
Alors, oui, j’ai bien un compte Insta car je joue le jeu de l’expérimentation, mais à quel moment cela a du sens d’y être présent en tant qu’auteurices ?
Et, oui, j’ai regardé des comptes d’écrivain·es et… je trouve ça… insensé, en fait.

Pour le coup, pour une écrivain·e, Twitter me semble limite plus pertinent.
— Ouais, enfin, comme chaque tweet est limité en signe, iels font des enfilades de tweets et s’arrachent les cheveux parce que le 1er d’une file de 25 a une faute d’orthographe qu’iels ne pourront jamais corriger !
— Yep…

— Mais, du coup, pour Nice Fictions, tu cherches bien une nouvelle illustrateurice pour chaque édition ?
— Comme je l’ai écrit plus haut, j’aime comprendre le sens de ce que je fais.
Nice Fictions est un festival où les arts plastiques sont présents. L’illustrateurice de l’affiche expose sur place. Son œuvre est visible, se déclinera en affiches/posters. Lae specteurice est invitée à sa rencontre spécifique.
Sur les murs de ma chambre, à côté d’affiches de Nice Fictions, j’ai l’affiche des Utopiales 2019. Parce que j’ai aimé l’illustration et que cela marque un moment.

Ma mère étant peintre et illustratrice, depuis toute petite, je l’ai vue avec des crayons, des pinceaux (bon, elle a une tablette now) et j’aime le dessin, la peinture, la photo… mais je ne comprends pas qu’on l’immisce de force dans l’écriture/littérature.
J’ai très envie de faire des webtoons par exemple, mais j’y pense en tant que tel, pas pour mettre des illustrations « pour en mettre », mais bien en me demandant comment cela transformerait ma narration (mais, bon, c’est mort, je n’ai pas de coéquipier·e en vue).
Ca me fait le même effet que certains restos qui te servent des desserts alors qu’ils n’ont pas de pâtissier. Tu as mangé un délicieux plat, tu vois une liste de desserts, tu te laisses tenter et tu te retrouves avec une pâtisserie Picard (ne vous y trompez pas, j’aime plusieurs de leurs desserts, mais, quand j’en ai envie, je vais m’en acheter, j’attends une autre expérience en resto) ou carrément moins bien.

Voilà, tout ça pour vous avouer que cela fait plusieurs années que je tente de convaincre l’équipe des Vagabonds qu’on peut sortir un livre sans illustration sur la couverture.
— Mais ne crains-tu pas la réaction du public, en mode « ce n’est pas un vrai bouquin de genre » ?
— Si, forcément. Quand tu vas sortir de la norme, tu sais qu’il va y avoir des réactions inconfortables.
Mais je prétendrais que c’est parce que c’est de la littérature générale.

D’ailleurs, tiens, c’est quoi cette distinction entre littérature générale et littérature de genre ?
La littérature, c’est de la littérature.
Tout texte appartient à un ou plusieurs genres selon sa nature et ce qu’il raconte (forme poétique ou théâtrale, drame ou comédie, romance ou polar…).
— Du coup, si tout n’est que littérature, pourquoi, en tant qu’éditrice ou organisatrice d’évènementiel, tu t’es spécialisée ?
— Quand tu ouvres un restaurant, tu ne mets pas tout ce que tu aimes/sais faire au menu. Tu décides de ce que tu as envie d’apporter dans le quartier/la ville où tu t’installes.

Mais parler de « littérature de genre » (oui, OK, je l’ai écrit en début de billet) est un non-sens…
Et imposer des normes arbitraires dans une catégorie qui n’existe même pas… très peu pour moi.

Bref, je ne me forcerai plus 😉

Et si, ce soir, vous changiez un ou deux persos ?

L’art n’est pas sacré. Il est vivant. Biologique.
Il y a quatre ans, j’écrivais un billet sur ce blog : Avez-vous peur des quotas ?
Je le relis aujourd’hui et mon opinion n’a pas changé. Le plus simple, au moins pour se lancer, ce sont les quotas.
Depuis ce billet/l’été 2016, je n’ai quasi plus écrit et, au moment même où je rédige ce mot, je n’en mène pas large, en attente d’une injection de fer… Ces quatre années écoulées ont été difficiles, pour plein de raisons, et je n’ai donc plus écrit. J’ai aussi peu lu, peu joué…
Je pourrais me lamenter en mode « ma Muse a fui, je ne suis plus une écrivaine », mais je n’ai pas de penchant pour l’auto-flagellation. La vérité, c’est que l’inspiration, c’est comme le désir sexuel : il y a des périodes fastes et des périodes creuses. Quand vous ne bandez plus pour un amoureux parce que vous êtes accablée de souci, vous ne vous dites pas « je ne l’aime plus ». Vous attendez que ça passe / de meilleurs moments.
Alors, même si je n’ai quasi plus écrit, j’ai continué à penser/cogiter… à ce que je voulais raconter, comment…
Si mettre plus de femmes ou plus de personnes queer dans mes textes me semble un exercice facile (pour moi, mais, si si, je t’assure, tu peux le faire aussi !), je continuais à m’interroger sur la diversité ethnique. Et je suis encore partagée.
Je décris peu physiquement mes personnages et cela me convient : c’est à la fois « ce qui me vient », mais c’est ce qui permet également à chaque lecteurice de s’identifier sans se poser de questions. En même temps, si le personnage est soi, il n’est pas un Autre…
Bref, à ce stade de ma réflexion (i.e. expérience personnelle ni statistique ni représentative), j’ai décidé de faire varier les prénoms, de regarder à travers le monde ceux qui me plaisent et d’y piocher allègrement.
– Ouais, mais, tu vois, quand j’écris mon texte, l’héroïne s’appelle Claire et je la visualise parce que, quand j’étais petit, j’étais très épris d’une Claire et, si je change son prénom, ce ne sera pas elle et je ne pourrais pas mener à bien mon Œuvre.
– Alors, mon chéri, tu sais, c’est tout simple : tu écris ton texte, en rêvant à la Claire de ton enfance, et, quand tu as fini, que tu as utilisé toute ta nostalgie dans tes dialogues, ben… Claire et toi, vous devenez Giulio et Medhi. Ils se sont rencontrés sur les bancs de l’école, perdus de vue et…
– Ah, ben, non, c’est carrément pas la même histoire !!!
– En quoi ?
J’ai écrit la Princesse et le Roturier pour les 30 ans d’un gars dont j’étais amoureuse. Il était né en novembre et la nouvelle se déroulait un jour où la nuit tombe rapidement. Pour le projet de recueil Nice Parallèles où je souhaitais placer dans mon texte un chapeau qui s’envole, je me suis relue et j’ai systématiquement changé l’hiver en été. Ça peut être des soirées qui s’étirent, une héroïne en short plutôt qu’emmitouflée dans une douce écharpe… L’art n’est pas sacré. C’est le résultat du travail d’un humain qui, suivant les moments de sa vie, peut changer d’idées, d’envies, de discours.
Prétendre que l’art est sacré ou immuable, comme si une production humaine pouvait être plus précieuse que des vies, des sentiments… c’est alimenter l’idée qu’on a le droit d’être de vieux cons ou que les traditions sont forcément bonnes.
Nous changeons, nous devons changer, nous adapter. Déjà pour survivre. Mais également pour être heureux quand nos certitudes s’effondrent et que nos petits prés carrés doivent être partagés.
Alors, dans une période où la muse boit des mojitos sur une plage à l’autre bout du monde pendant qu’on est confiné à se lamenter sur sa faible production, on peut par exemple se dire : tiens, je vais reprendre ce texte et changer un ou deux persos, la saison, le lieu…
Ça vous semble dingue ?
Quand un·e illustrateurice décline un même personnage en changeant ses habits, son chapeau… vous pensez qu’iel est dingue ou que c’est un processus naturel ? Ça ne vous choque pas d’acheter la version avec le chapeau de sorcier tandis que votre copine prend la version avec une casquette…
Bref… et si, ce soir, vous changiez juste quelques personnages, sans toucher à l’intrigue ni rien ?

Pourquoi publies-tu des livres ?

Commençons, comme il se doit, par un petit résumé des épisodes précédents :
Dans les milieux du livre (bande dessinée incluse), on apprend que le marché est en surproduction et que les auteurices sont les grand·es perdant·es.
Récemment, quelqu’un·e me faisait remarquer que, plus jeune, il y avait peu de livres de fantasy et qu’elle pouvait suivre plus ou moins la production, mais que, désormais, quand il flânait dans une librairie, elle ne savait que choisir entre les centaines de versions d’une même quête, du même assassin sombre qui…, du…
Je pose toute suite un bémol : liberté, choix, c’est cool. Si l’on a vraiment le choix, i.e. accès de la même façon à tout. Et on sait bien que ça n’est pas le cas : nos choix vont être contraints par les campagnes de com’ et le placement en librairies.

Je suis écrivaine. C’est une donnée comme ma taille, mon poids, la couleur de mes cheveux.
J’ai mis longtemps à réaliser pourquoi ça me définissait, mais ça me modèle énormément : que j’écrive un billet de blog ou un statut sur un réseau social, je me relis mille fois en me demandant si ce sont les bons mots. Que je raconte la moindre histoire à un pote croisé dans la rue et je me demande s’il peut comprendre, si j’ai situé les personnages, si l’anecdote est assez intéressante. Je décortique les films, les séries, les gens dans la rue (hein ? what ???).
Bref, j’aime écrire, j’aime la narration. Je dévore les histoires car c’est ce que je préfère (hormis le chocolat, disons).

Nous voici au cœur de la question. J’ai bien conscience que je suis candide, que je dois avoir oublié des milliers de paramètres, mais… pourquoi mes ami·es, mes collègues écrivain·es continuent-il/elles ?
Je ne parle pas d’écrire, hein, mais de proposer leurs écrits aux éditeurs.
Il me semble que se faire éditer a du sens si, tout à la fois (ou au moins l’un des deux), on en retire un revenu et on se fait connaître (on écrit pour raconter une histoire aux autres).
Je mets volontairement de côté les faux écrivains, vrais enfoirés, qui sont publiés alors qu’ils n’intéressent personne parce qu’ils font partie d’un milieu qui s’auto-entretient.
La/le vrai·e écrivain·e. Pas non plus celle qui est si connue qu’elle se retrouve dans les meilleures ventes.
Non, celui qui a une bonne histoire, un style assuré, mais dont le roman restera seulement quelques jours en rayon parce que la surproduction presse derrière.

Parce que, sur un coup de chance, le livre pourrait se dégager du lot ?
Qui mise sur la chance ?
Parce qu’il n’y a pas d’autres solutions ?

Je suis très embarrassée parce que je ne comprends pas.
Sans les auteurices, graphistes… il n’y a pas de livres, non ?
Sans artiste, au mieux, l’éditeur ne peut qu’embaucher des pigistes pour une commande. Soit ce produit satisfait le lectorat et, tant pis, c’est la loi du marché. Soit le lectorat n’est pas dupe et il retournera vers les artistes, où qu’ils se trouvent… non ?

Alors, oui, cela demande beaucoup de courage, de solidarité.
Parce que, pour que ça fonctionne, il faudra de la patience (en années, pas en mois), il faudra des visionnaires (parce qu’il n’est pas toujours aisé d’inventer de nouvelles solutions), il faudra de l’entraide, des écrivain·es un peu connu·es qui s’affichent aux côtés des talents émergents.
Mais n’est-ce pas plus réconfortant de tenter une aventure qui peut avoir une issue favorable plutôt que de suivre un chemin tout tracé qui ne conduit qu’à l’échec ?

— Ouais, mais, là, en gros, tu condamnes des tonnes de métiers, quoi : imprimeurs, libraires, éditeurs… ?
— Alors pas forcément et, si oui, quelle importance ?
Tous les métiers évoluent, c’est comme ça. Maintenir des emplois, c’est veiller à construire une société où chacun·e puisse évoluer professionnellement, pas entretenir des métiers qui ne servent à rien.
Et où est-il écrit que les artistes devraient se sacrifier pour entretenir une chaîne du livre qui ne fonctionne pas ? Parce que je n’ai lu nulle part qu’elle fonctionnait.
J’ai lu des articles sur des auteurices qui ne s’en sortaient pas, mais également sur des éditeurs et des libraires.

En 2000, j’avais une petite maison d’édition, Oxalis éditions. Parce que j’adore fabriquer des livres. Sérieux, c’est vraiment agréable. J’ai découvert la chaîne du livre, les retours des libraires…
Je me suis posée et je me suis dit : « Putain, Cenli, ce n’est juste pas viable du tout, ça n’a pas de sens ! »
C’était il y a 20 ans. Depuis, je n’ai rien vu qui laisse penser que cette économie soit devenue sensée, hormis pour quelques grosses boîtes élues. Je vois surtout des éditeurs qui ferment.
Quand on a lancé les Vagabonds du Rêve, on a volontairement choisi la forme associative : aucun employé, aucun local, aucune charge fixe. Les artistes sont rémunéré·es en droit d’auteur, donc sur les ventes. Et la littérature n’est vendue que sur la boutique en ligne. Le jeu de rôle est distribué en magasins spécialisés parce que, dans le jeu de rôle, ce sont des ventes fermes.
— OK, ça, c’est en tant qu’éditrice, mais en tant qu’écrivaine ?
— Ben, déjà, la nature m’a fait partir avec un gros handicap : je suis nouvelliste.
Forcément (on doit être nombreux dans ce cas), je suis passée par plein d’étapes, genre « et si j’écrivais un roman ? » ou « quelqu’un va bien finir par remarquer mes nouvelles ! »
Écrire un roman ? Pas forcément une œuvre à laquelle je tienne, non, un produit simple, formaté, un exercice relativement facile quand on peut aligner plus de 5.000 signes/heure. En quatre mois, tu as un premier jet. Mettons que tu t’accordes le même temps de relecture. En moins d’un an… et puis ? Tu ajoutes un titre de plus dans une surproduction qui te noie toi-même en tant que lectrice ? Ça te fait vraiment vibrer ?
En tant qu’écrivaine, pour l’instant, je pense qu’il n’y a rien d’attirant dans la chaîne du livre. Je vais continuer à poser des questions candides, continuer à suivre l’actualité, continuer à observer.
— Mais tu n’écris plus ? Tu ne vas plus proposer d’histoires aux gens ?
— Ben, si, il y a ce blog.
— Personne ne le lit !
— Et ? Quelle différence avec un livre posé quelques jours en librairie et que personne ne verra ?

PS : Je ne lis l’article qu’aujourd’hui, mais il date du 6. Samantha Bailly répond à ActuaLitté.
L’idée est de faire évoluer le milieu. Je pose ça là car c’est intéressant et je soutiens clairement la démarche en lui souhaitant le meilleur. Juste que, entre l’intervention de l’État pour remettre toute la chaîne du livre d’aplomb et la recherche de voies alternatives, perso, je me reconnais plus dans la voie d’à côté. Mais c’est sans doute que je suis accro au changement 😉